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    La liberté économique est-elle défavorable aux classes populaires ?

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 4 January, 2022 - 03:40 · 6 minutes

Par Martin Giraud.

Une ritournelle revient constamment dans le débat public, affirmant que le libéralisme économique serait condamnable car il serait mauvais pour les personnes modestes.

Malgré la longue tradition libérale occidentale ayant abouti à une hausse sans précédent de notre niveau de vie depuis deux siècles, cette idée s’est ancrée chez une majorité de gens depuis quelques décennies.

Elle n’est bien sûr pas nouvelle, mais elle transcende désormais la plupart des courants politiques , alors qu’elle était auparavant cantonnée à la gauche plus ou moins marxisante. Désormais, même la droite y croit tout autant, ce qui n’était pas encore complètement le cas du RPR jusqu’aux années 1990, par exemple.

Le même phénomène s’observe dans la plupart des pays occidentaux, dans une moindre mesure heureusement. Mais il est symptomatique de constater que beaucoup de partis conservateurs ou populistes sont devenus anti-libéraux sur le plan économique, sous le même prétexte de défense des catégories populaires.

Deux postulats indiscutés

Désormais, tout le monde semble donc s’accorder sur les deux postulats suivants, qui ne sont même plus discutés :

Le problème, bien sûr, est que ces postulats sont faux. Fort heureusement, comme le gouvernement mondial unique dont rêvent les progressistes n’existe pas encore, nous bénéficions d’expériences naturelles effectuées par plus de 200 pays indépendants menant des politiques différentes, allant de la dictature socialiste féroce au libéralisme plus ou moins débridé. Il existe donc une saine concurrence des idées sur le terrain, qui permet de mettre ces postulats à l’épreuve des faits.

Le premier fait que l’on peut observer est que les pays les plus libéraux économiquement sont aussi ceux ayant les revenus par habitant les plus élevés.

Le deuxième est que cette corrélation correspond bien à un lien de causalité, dans le sens que le libéralisme implique la prospérité, puisque tous les pays ayant fait des réformes libérales authentiques ont connu un sursaut de prospérité durable dans les années qui ont suivi ( Singapour , Hong-Kong , Japon après la Seconde Guerre mondiale, Royaume-Uni, USA, Nouvelle-Zélande , Irlande , Chine des années 1980, Canada, Suède des années 1990, etc). Et inversement pour ceux ayant procédé aux réformes inverses ( Venezuela , Zimbabwe , Argentine , etc).

Le troisième est que toutes les tranches de revenus ont profité de cette prospérité, y compris les plus modestes, comme par exemple au Royaume-Uni durant les années 1980 et 1990 (les chiffres de 1 à 5 représentent les quintiles de revenus, depuis le plus bas (1) au plus élevé (5)) :

Évidemment, face à ce graphique, j’entends déjà les hurlements hystériques sur l’accroissement des inégalités. Je laisserai Margaret Thatcher y répondre, lors de sa dernière intervention aux Communes :

So long as the gap is smaller, they’d rather have the poor poorer.
Tant que l’écart (entre hauts et bas revenus) diminue, ils (les socialistes) préfèrent que les pauvres s’appauvrissent.

En fait, on pourrait écrire des ouvrages entiers sur l’efficacité du libéralisme économique à engendrer la prospérité de toute la société, bien mieux que ne l’auront fait tous les autres systèmes. Les faits sont clairs et largement documentés : qu’il s’agisse de faim dans le monde en chute libre , de disparition progressive de la pauvreté extrême , d’apparition d’une gigantesque classe moyenne dans les pays émergents , etc.

Malgré toutes ces données incontestables pour qui veut bien s’y pencher sérieusement, l’idée du libéralisme économique antisocial perdure dans les esprits, et sert régulièrement à accroître le poids des dépenses publiques et du contrôle de l’État sur la société. Pourquoi ?

La confusion des esprits

Une première raison est que règne une confusion très forte dans les esprits sur ce qui constitue effectivement du libéralisme économique ou pas. Par exemple, en France, une grande partie de la population semble adhérer à l’idée que nous vivrions dans un pays ultra-libéral .

Or, tous les classements internationaux de liberté économique placent la France dans une position « modérément libre » (cf le premier graphique), loin derrière des pays comme la Suisse, l’Australie ou l’Irlande. On voit donc mal comment un ultra-libéralisme inexistant pourrait être responsable de quoi que ce soit.

Cette confusion touche également l’ensemble de l’Occident depuis 2008 : alors que les politiques monétaires de quantitative easing et les interventionnismes publics massifs ont fait reculer le libéralisme économique depuis cette date, en faussant complètement les prix de marché et en augmentant le poids des dépenses publiques et des réglementations, les problèmes observés sont régulièrement attribués, là encore, à un supposé ultra-libéralisme.

D’autres confusions se sont développées entre libéralisme et « politique pour les riches » , libéralisme et immigration incontrôlée, ou encore libéralisme et recul de l’État régalien. Or, bien sûr, tout libéral classique ayant ses racines du côté de Edmund Burke ou de John Locke ne peut que s’étouffer face à de tels contresens.

Il semble donc nécessaire de développer une compréhension intuitive et concrète du libéralisme. Cette compréhension, pour fonctionner, doit être simple et basée sur le bon sens. Margaret Thatcher a remporté les élections trois fois de suite en se présentant comme fille d’épicier, connaissant parfaitement les réalités économiques des petites gens et des petits commerces.

En partant d’une réalité concrète, à petite échelle, elle était capable d’expliquer pourquoi le poids écrasant de l’État appauvrissait toute la société, en particulier les plus modestes, au bénéfice de quelques catégories protégées jouissant de rentes totalement injustifiées (qu’il s’agisse de catégories modestes ou aisées, la dénonciation était la même).

Ce discours franc et droit, ancré dans le réel et le quotidien, a séduit une majorité d’électeurs plus qu’aucun autre dans le passé, menant à trois victoires électorales consécutives – fait inédit dans l’Histoire du pays. L’adhésion a concerné toutes les couches sociales, y compris les couches populaires. Et tout cela au départ, en 1979, dans une Angleterre en faillite et sous tutelle du FMI, gangrenée par les grèves, les taxes et les impôts, ruinée par les dépenses sociales, par des armées de fonctionnaires inutiles et une pléthore d’entreprises publiques en déficit permanent. Comme quoi, c’est possible.

À tous les libéraux, j’ai donc envie de dire : réfléchissons à la façon de communiquer nos idées afin qu’elles parlent aux classes populaires, en leur montrant à quel point elles sont à la fois dans leur intérêt à long terme, mais aussi à quel point ce sont les seules idées authentiquement morales, puisqu’elles s’opposent aux privilèges et aux rentes de situation. C’est le seul moyen d’espérer voir ces idées revenir un jour sur le devant de la scène, comme l’a encore montré l’élection de 2017.

Article publié initialement le 7 août 2018.

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    Plus fort que les prévisions 2022 : nos prédictions

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Monday, 3 January, 2022 - 03:50 · 3 minutes

Par Philippe Aurain.

Les économistes sont très forts pour prédire les crises économiques . La preuve, ils ont prédit dix des trois dernières. La boutade ramène l’économiste à ce qu’il est : un prévisionniste (quelqu’un qui détecte et prolonge des tendances) et non un devin . C’est dommage.

La prédiction (annonce des ruptures spontanées) serait plus utile. Elle permettrait d’anticiper les crises. Mais ce faisant, elle les empêcherait. Une fois une crise prédite, des mesures peuvent être prises pour l’empêcher. Nous aurions vendu les « techs » avant la bulle en 2000, interdit les modèles de crédit hasardeux en 2008 et anticipé la mise au point de vaccins ARN en 2020.

Le problème des prévisions

La prédiction n’est valable que si elle n’est pas admise. Si elle est crue, l’adaptation des comportements l’annihile. Les devins sont toujours des Cassandre. Pour avoir raison, ils ne doivent être reconnus qu’a posteriori. Ils en tirent d’ailleurs des arguments : soit leurs prédictions se réalisent et ils mettent en avant leur capacité de voyance. Soit ce n’est pas le cas et ils arguent que leurs prédictions ont permis d’éviter l’événement prédit.

En revanche le prévisionniste, lui, est décevant. En premier lieu, les techniques économiques étant largement partagées, tous les prévisionnistes détectent les mêmes tendances et prévoient donc à peu près les mêmes évolutions. Deuxièmement, s’écarter de l’opinion issue de ces constats communs, c’est prendre le risque de se tromper contre tout le monde, risque beaucoup plus grand que celui de se tromper avec tout le monde.

Pour ces raisons, le prévisionniste est généralement grégaire. (« Il est plus facile de faire passer un père noël dans le chas d’une aiguille que de faire s’éloigner un économiste du consensus », dit-on). En cette période de projection, le bon sens et la raison enjoignent donc de passer de la prévision à la prédiction. Fi donc de la poursuite de la croissance au-dessus de son potentiel, d’une inflation plus forte que dans le passé mais déclinante, de banques centrales instaurant un biais moins accommodant et de la hausse des taux très modérée et progressive qui s’en suivra.

Le rôle de l’imprévisible

Et passons aux choses sérieuses : l’imprévisible. Une précision, les prédictions reposent sur une autre caractéristique : elles ne doivent pas être datées. En effet, on ne peut pas être précis à la fois sur la chose et sur le moment de la chose prédite. Impossible de dire ce qui arrivera demain à midi. Mais toute prédiction se réalisera si on lui laisse le temps (et les multivers) suffisants.

Je me lance et, pour changer du ton de la période, j’évoque ici les raisons d’être optimistes. Les crises covid et énergétique suscitent un tel effort d’innovation technique et comportementale que le monde va en sortir transformé par une révolution schumpétérienne concernant au moins trois points :

1. Les innovations scientifiques (biotechnologies, dont ARN ; électrification, ordinateur quantique, etc.) vont permettre des gains de productivité (exemple automobile), de santé (cancer, arthrose…), l’amélioration des conditions de vie (pollution de l’air, bruit…), des découvertes scientifiques (modélisation quantique).

2. L’investissement massif dans la transition énergétique va nécessiter un effort de reconstruction susceptible de ramener le plein emploi à terme.

3. Nos comportements de consommation vont évoluer et passer de la consommation de masse à une consommation spécifique et éthique qui sera le moteur d’une transformation sociétale inédite. Tout cela est garanti bien sûr. Les prédictions, surtout optimistes, n’engagent que ceux qui se battent pour qu’elles adviennent. Vivement demain.

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    Réindustrialisation : Pécresse attendue sur ce sujet

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 2 January, 2022 - 04:30 · 5 minutes

Notre économie décline depuis plus d’une vingtaine d’années, et tous les clignotants sont au rouge : croissance insuffisante du PIB, taux de chômage très élevé que l’on n’arrive pas à réduire malgré tous les efforts des divers gouvernements, des dépenses publiques au plus haut niveau de tous les pays de l’OCDE, des prélèvements obligatoires à un niveau record, une balance commerciale toujours fortement déficitaire et un endettement qui augmente inexorablement d’année en année.

Nos gouvernants se trouvent contraints de recourir chaque année à de l’endettement pour maintenir notre économie à flot, si bien que nous sommes maintenant arrivés à une dette extérieure considérable : elle avoisine 120 % du PIB, alors que les règles européennes imposent de ne pas aller au-delà de 60 %. Cette situation ne peut plus durer.

Les différents candidats à la prochaine élection présidentielle ont chacun leur programme et la droite avec Valérie Pécresse vient d’entrer en lice. Il manque encore la candidature de LREM, mais il ne fait plus de doute qu’ Emmanuel Macron va très probablement se représenter pour un second mandat.

L’importance de la réindustrialisation

Pour apprécier correctement les propositions des uns et des autres, en matière économique, il faut avoir pour grille de lecture le cercle vicieux dans lequel se trouvent enfermés nos gouvernants, un enchainement fatal, comme nous allons le voir, qui les contraint à augmenter chaque année  l’endettement du pays.

Le mal dont souffre notre économie provient de la régression constante de notre secteur industriel depuis la fin des Trente glorieuses. La liaison très forte existant entre la production industrielle et le niveau du PIB par tête n’a pas été considérée par nos différents gouvernants. En effet, ils ont tous été formés à Sciences-Po comme à l’ENA , par Jean Fourastié defendant sa thèse des trois secteurs de l’économie développée dans Le grand espoir du XXe siècle , paru en 1952. Le déclin de l’industrie française leur a donc paru tout à fait naturel. Il était normal que l’on s’achemine vers une société post-industrielle constituée uniquement d’activités de services.

Et ce n’est donc qu’avec la crise du Covid-19 que nos gouvernants ont pris conscience du problème . Notre secteur industriel ne contribue plus aujourd’hui que pour 10 % seulement à la formation du PIB, et le pays est devenu le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part. À la fin des Trente glorieuses il s’agissait de 26 % du PIB, et un pays comme l’ Allemagne en est à 24 % .

Pour compenser la perte de richesse résultant du déclin de notre industrie les pouvoirs publics ont été contraints d’augmenter constamment leurs dépenses sociales qui ont pris ainsi une part croissante dans les dépenses publiques pour le financement desquelles l’État a dû régulièrement augmenter les prélèvements obligatoires, c’est-à-dire les impôts.

Les rentrées fiscales se révélant chaque année insuffisantes, l’État a eu sans cesse recours à de l’endettement. Nous sommes donc confrontés à un enchainement fatal conduisant à un accroissement régulier de la dette extérieure du pays : le niveau de vie des Français est maintenu artificiellement par de la dette chaque année un peu plus. Cela ne peut plus durer. Il s’agit maintenant de s’extraire de ce cercle vicieux,

Le programme de Pécresse à compléter

La candidate de la droite s’est lancée avec fougue dans la bataille mais avance dans le brouillard. Cheminant sur une ligne de crête, elle avance à l’aveuglette en se laissant guider par les échos qui montent de la vallée : elle a bien entendu qu’il faut faire des économies et elle veut donc supprimer des postes de fonctionnaires mais, en même temps, elle veut augmenter les salaires pour augmenter le pouvoir d’achat des catégories les plus défavorisées et diminuer fortement les droits de succession .

Il semblerait que les économistes qui gravitent autour d’elle ne l’aient pas éclairée sur le cercle vicieux dans lequel l’économie française est enfermée. Elle agit comme l’ont toujours fait les candidats de la droite en prenant les effets pour la cause : elle accuse les dépenses publiques d’être la cause de l’essoufflement de notre économie, alors qu’elles ne sont que les effets du mal profond qui en est la source, à savoir notre très grave désindustrialisation .

Pour remonter la pente il va falloir porter le plus vite possible notre secteur industriel à 18 % du PIB, et cela non pas tant en rapatriant des activités qui ont migré ailleurs mais plutôt à partir de nouvelles technologies.

Que trouvons-nous donc dans les propositions de Valérie Pécresse en matière économique ?

Rien au sujet du problème crucial de l’urgente réindustrialisation du pays, laquelle ne se réalisera pas, surtout si l’on veut aller vite, compte tenu de notre fiscalité et des lourdeurs invraisemblables du Code du travail, sans des aides importantes de l’État pour soutenir les investissements des entreprises.

Il y est simplement dit que « l’on ramènera  la dette au niveau du PIB »? Pour y parvenir les effectifs de la fonction publique seront réduits de 200 000 postes, c’est-à-dire un peu plus de 3 % des effectifs, les salaires seront augmentés de 10 % jusqu’à 2,2 SMIC via une baisse des charges salariales pesantes sur les entreprises. Et l’âge de départ à la retraite sera repoussé à 65 ans.

Valérie Pécresse avance donc dans le brouillard. Son programme d’économie plaira à ses électeurs mais n’est pas de nature à sortir l’ économie française de l’impasse dans laquelle elle se trouve.

Pourtant, plusieurs économistes n’ont pas manqué de tirer la sonnette d’alarme :

Elie Cohen avec des ouvrages comme Le décrochage industriel paru en 2014. Christian Saint-Étienne, titulaire de la chaire d’économie industrielle au CNAM, avec ses ouvrages et ses articles dans diverses revues.

Invité par Stéphane  Soumier sur la chaine BE SMART, le 15 décembre 2021, cet économiste disait :

« La réindustrialisation s’impose comme l’un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle ».

Il n’est pas trop tard pour que Valérie Pécresse entende cette sage recommandation du professeur d’économie du CNAM pour renforcer son programme.

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    Rétablir la vérité sur le libéralisme

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 2 January, 2022 - 03:50 · 9 minutes

Par Sébastien Laye, Barthelemy Blanc [1.Barthelemy Blanc est financier à la BERD.] et Adrien Faure [2. Adrien Faure est étudiant en théorie politique et philosophie à l’Université de Genève.].

Cet article est l’analyse originale qui a servi de fondement à un article paru dans l’Opinion le 13 mars 2017  (« Pour un libéralisme populaire ») par les mêmes auteurs.

Beaucoup de points de vue s’élèvent aujourd’hui pour faire émerger un libéralisme qui se veut populaire. C’est-à-dire une pensée de la liberté qui ne serait pas vue comme un rationnel pour puissants/nantis en mal d’argumentaire politique, mais bien comme une philosophie humaniste tournée vers le plus grand nombre.

Cette dynamique ne fait que rendre justice au libéralisme qui, par les errements de l’Histoire, a subi l’entrisme de conservatismes se cherchant une caution universaliste, voire un narratif faussement iconoclaste pour leur agenda social.

Cet entrisme a eu pour conséquence l’amalgame fait entre le libéralisme et ce qu’on appelle communément le corporatisme. Il est entendu ici le vrai corporatisme dans sa quintessence, pas ce mot bateau lancé à tort et à travers, mais bien la désignation comme l’explique le Larousse :

Doctrine qui, répudiant a la fois l’individualisme et le collectivisme, est fondée sur l’organisation des professions en organismes permanents et institutionnels qui élaborent des décisions sanctionnées par les pouvoirs publics et qui sont représentés auprès du gouvernement.

Or, le libéralisme authentique n’est pas partisan de ce Leviathan , comme l’appelait Hobbes , qu’est l’organisation de groupes d’intérêts privés raccrochés à l’État, mais son opposé le plus catégorique.

Cela aussi, de nombreuses voix s’efforcent de le professer. Nous n’avons pas ici l’intention de le répéter mais d’apporter une pierre à cette nouvelle construction politique. De notre point de vue, le meilleur moyen de prouver le vrai positionnement du libéralisme sur ces sujets est de « brûler nos idoles », non pas par foi comme le suggère cette référence biblique, mais par la raison.

Rétablir la vérité sur le libéralisme

Car plusieurs conceptions trompeuses s’attachent aujourd’hui à déformer  le libéralisme dans la pensée courante. Nous souhaitons pourfendre ici la plus importante de toutes, à savoir l’idée selon laquelle les grosses entreprises sont les alliées politiques naturelles de la cause libérale et qu’il conviendrait de substituer à la malveillance du politique le bon sens bienveillant de la communauté des affaires.

Cela peut sembler étonnant étant donné qu’on fait de l’entreprise privée la quintessence du libéralisme, mais rappelons ici que nous parlons de structures devenant des acteurs politiques, et non de l’initiative privée en elle-même et encore moins de sa base, à savoir les indépendants et entrepreneurs. Pour cela nous pouvons revenir aux fondamentaux de la pensée libérale, car c’est par une réécriture de son histoire que celle-ci est aujourd’hui distordue en un paradigme pro-business .

La pensée d’Adam Smith a été tronquée

Prenons à témoin l’un des pères fondateurs du libéralisme économique : Adam Smith . Surtout connu pour être le père de la Main invisible , mythe fondateur des parangons d’un marché libre qui ne l’est souvent pas. Le sophisme qui entoure ce concept repose surtout sur la troncature qu’il a opérée sur la pensée de Smith, omettant complètement sa profonde réflexion sur la logique politique nécessaire à un marché libre.

L’argutie ici n’est pas qu’elle est faussement citée ou comprise, mais plutôt que son absence de contextualisation et l’obsession qu’elle a engendrée prêtent à Smith une foi sans réserve que ce dernier n’avait pas en un État dirigé par les marchands.

On le sait peu, Smith était extrêmement sceptique envers toute action intentionnellement favorable aux entreprises, ce que l’on peut opposer à une action favorable au marché. Il s’attachait ainsi à attaquer les privilèges privés que prodiguait le mercantilisme voulu par certains à son époque.

La richesse des Nations , œuvre fondatrice de la science économique et du libéralisme, regorge de points de vue très critiques sur une organisation de la société dénuée de réflexion sur les privilèges dont pouvaient jouir les milieux marchands.

Adam Smith était-il pour autant opposé au commerce ? Au marché ? Non, il écrivait :

L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public.

Smith considérait à juste titre que ce qui constitue un marché doit être réfléchi dans une optique de justice et d’efficience économique, en ayant pour cela conscience que les capitaines d’industrie ne seront pas les plus grands partisans d’une définition juste et encore moins libre des paramètres de ce marché.

Smith venant d’une autre époque et d’un autre monde nous pourrions nous dire qu’il est normal que sa pensée ait été tronquée.

Faisons un bond dans le temps et prenons pour exemple Milton Friedman , décrié, ou admiré chez les conservateurs de son époque, dans une caricature de « néolibéral au service des intérêts privés » qui a été faite de lui et ce en dépit de la logique qui le portait.

Pour Friedman, le pire ennemi du libéralisme est le monde des affaires

Souvent dépeint comme un ayatollah de l’entreprise privée, Friedman nous a pourtant avertis en son temps du fait que le pire ennemi du libéralisme économique reste ce qui constitue son essence aux yeux de bien d’autres : la communauté des affaires.

Le libéralisme de Friedman repose sur une idée fort simple, il voyait dans la business community le pire ennemi du marché libre.

Pour le citer dans une interview  :

Il a toujours été vrai que les entreprises ne sont pas les amies du marché-libre… C’est dans l’intérêt de la communauté des affaires d’avoir le gouvernement de son côté… Les gens pensent que si un élément du monde de l’entreprise entre en politique il va promouvoir le marché libre. Mais cela est faux. Il sera dans l’intérêt personnel de ces parties de promouvoir telle protection ici, ou telle protection de là.

Ainsi Friedman nous avertissait du même danger que Smith en son temps, le libéralisme économique ne peut pas se penser dans une optique pro-entreprise mais comme ce qu’il est : une philosophie politique au service de tous.

Le libéralisme voulait justement abolir les corporations

Il ne s’agit là que de deux exemples mais il en a toujours été ainsi.

Rappelons qu’à l’origine du libéralisme économique se trouvaient les physiocrates qui plaidaient pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale.

Turgot tenta par son édit de 1776 de supprimer les corporations, avec probablement en tête cette phrase de lui-même :

On oublie que la société est faite pour les particuliers ; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels.

Bastiat en son temps s’acharnait à défendre la liberté économique comme une protection contre l’extraction de rentes par ses pairs marchands au Parlement.

Enfin, dès 1848, John Stuart Mill allait dépasser cette logique en envisageant que le marché libre pourrait déboucher sur une société de producteurs égaux et associés de manière horizontale au sein de coopératives :

Quand les sociétés coopératives se seront suffisamment multipliées, il est improbable qu’aucun travailleur ne consente plus longtemps à travailler comme salarié ; capitalistes et associations trouveront alors nécessaire de faire du corps entier des travailleurs un participant aux profits.

Tous ces exemples, bien que non exhaustifs, sont représentatifs de la tradition libérale et nous montrent que ses racines intellectuelles convergent en une même conclusion : le libéralisme économique ne peut se penser dans une optique pro-entreprise, mais comme une philosophie politique au service de tous, combattant les corporatismes, qu’ils émergent du privé ou du cœur de l’État.

Le libéralisme économique s’oppose ainsi à l’État comme structure génératrice de privilèges car, selon la logique bien décrite par Henri Lepage :

Au fur et à mesure que le domaine de l’État s’étend, il devient plus profitable pour les entrepreneurs d’acheter le personnel politique plutôt que d’acheter leurs clients en leur offrant ce qu’ils demandent. […] en intervenant dans la vie économique, de façon toujours de plus en plus étendue, l’État crée lui-même les conditions nécessaires à une manipulation croissante des lois du marché au profit de groupes d’intérêts particuliers.

À cela s’ajoute l’hypothèse qu’en parallèle de cet accroissement, il devient plus coûteux et complexe pour la société civile de contrôler l’État, et ainsi prévenir les dérives mentionnées.

L’intervention de l’État bénéficie aux corporatismes

La conclusion est donc évidente : une intervention économique massive de l’État bénéficiera principalement à ceux qui ont les moyens politiques ou économiques d’en obtenir les largesses.

Lepage le résume encore très bien :

Les subventions se dirigent de préférence vers les secteurs dont les problèmes sont politiquement les plus apparents, où existent des groupes de pression organisés jouissant d’une expérience importante, et disposant d’armes efficaces pour intéresser la puissance publique à leurs problèmes et lui imposer leur conception de ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes.

L’État a un « actionnariat » trop dilué pour être contrôlé par-delà une certaine échelle, donc cela profite nécessairement à tous ceux qui ont les moyens de l’appréhender, c’est-à-dire les grandes corporations.

On peut, pour conclure, citer le Président du film éponyme d’Audiard, bien que plus anarchiste que libéral, mais qui partage cette logique de méfiance contre le monde des affaires tout en gardant foi en la liberté :

Ce projet, je peux déjà par avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère. Mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration.

Article initialement publié en mars 2017.

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    Comprendre la théorie sur les taux d’intérêts

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 1 January, 2022 - 04:00 · 13 minutes

La théorie du taux d’intérêt naturel trouve ses fondements dans les travaux de l’économiste Knut Wicksell , un économiste suédois (1851-1926). Il est un des fondateurs de la macro-économie moderne.

Sa théorie inspira les premiers travaux de Lord Keynes , des économistes autrichiens et de certains théoriciens du déséquilibre monétaire. Comprendre la théorie du taux d’intérêt est important pour saisir les cycles monétaires inflationnistes et déflationnistes.

Description de la théorie du taux d’intérêt naturel

Avant Knut Wicksell, le concept de taux d’intérêt naturel est abordé dans l’ouvrage de Henry Thornton, An Inquiry into the Nature of the Paper Credit of Great Britain (1802) ; Knut Wicksell (1906) y fait notamment plusieurs fois références dans ses Lectures on Political Economy.

En quoi consiste donc le taux d’intérêt naturel ? Wicksell fait la distinction entre deux types de taux d’intérêt :

Celui qui est déterminé sur les marchés bancaires et financiers : le taux du marché

Celui qui est fixé dans un monde réel sans monnaie, ou taux d’intérêt d’équilibre : le taux naturel. Ce taux n’est pas observable dans la réalité, mais a fait l’objet de certaines études empiriques dans le but d’être approximé.

Au lieu de chercher à savoir si les prix élevés s’accompagnent de taux d’intérêt élevés ou bas, il aurait été bon d’élucider la signification réelle d’un taux d’intérêt élevé ou bas. On aurait alors pu constater qu’il s’agit d’une conception essentiellement relative et qu’il faut fournir une donnée supplémentaire, à savoir le niveau du taux naturel, avant de pouvoir déterminer si un taux d’intérêt particulier doit être considéré comme élevé ou comme faible.

Bien entendu, il n’y a pas un mais une multitude de taux d’intérêts dans la réalité.

Si le premier taux est déterminé par l’offre et la demande de monnaie, le second est fixé par des facteurs réels, c’est-à-dire pour lesquels la demande de fonds empruntables (projet d’investissement) coïncide avec l’offre de fonds empruntables (l’épargne volontaire). En effet, Wicksell étend la théorie des fonds prêtables des classiques aux questions monétaires : le marché du crédit n’est qu’un marché comme un autre, et l’offre et la demande sont équilibrés par le prix (le taux d’intérêt).

Pour Knut Wicksell, si les deux taux divergent, cela aura un effet sur le niveau des prix. Si le taux du marché tombe en dessous du taux naturel, l’investissement dépassera l’épargne, et le niveau des prix augmentera ; si le taux du marché est supérieur au taux naturel, le niveau des prix diminue.

Lorsque les deux taux sont égaux, les niveaux de l’épargne et de l’investissement sont égalisés. Cependant, la monnaie peut potentiellement s’immiscer dans le mécanisme des prix du taux d’intérêt : par un acte de création monétaire de la part de la Banque Centrale, les taux d’intérêts sur le marché peuvent être artificiellement plus bas que le taux naturel qui équilibre l’épargne et l’investissement. Par exemple, la création d’une nouvelle monnaie de crédit bancaire s’ajoute à l’offre actuelle d’épargne volontaire et pousse le taux d’intérêt du marché en dessous du taux (naturel) qui aurait autrement été maintenu. Ce faisant, la création de crédit bancaire modifie (par le biais de l’épargne forcée) l’ampleur et la direction des dépenses d’investissement et, par conséquent, réoriente le cours de l’activité économique réelle.

L’équilibre S (épargne) = I (investissement) est donc rompu. Que se passe-t-il dans ce cas ?

La divergence des taux

Nous l’avons vu, selon Knut Wicksell, une expansion non désirée du crédit bancaire n’a qu’un effet sur le niveau des prix.

Selon Keynes, dans A Tract for Monetary Stability (publié avant sa Théorie générale, et dans lequel il reste quelques liens avec la théorie de Knut Wicksell), celui-ci défend une assertion similaire, où l’action des taux d’intérêt influe sur le prix des actions et donc sur l’arbitrage entre préférence pour les bons et obligations et préférence pour la liquidité et, in fine, sur le prix des biens  :

Considérons maintenant un scénario parallèle, dans lequel les transactions sur les marchés de titres (reflétant des préférences changeantes pour la monnaie ou les obligations ou une combinaison couverte des deux) influent sur le processus d’ajustement. Dans ce contexte, supposons que l’activité commerciale normale entraîne une hausse du taux d’intérêt. Une réduction du prix des obligations (avec leur valeur de coupon fixe) diminue le risque de perte en capital. Comme les détenteurs d’actifs écartent de plus en plus la possibilité d’une perte en capital (c’est-à-dire lorsque le marché devient haussier), une préférence accrue pour les obligations exerce une pression à la baisse sur le taux d’intérêt du marché ; et, comme il tombe en dessous du taux naturel, il y a une demande excédentaire de produits de base. Les prix augmentent généralement.

Dans la séquence inverse (déflationniste), supposons que l’activité commerciale normale entraîne une baisse du taux d’intérêt. La hausse du prix des obligations (dont la valeur du coupon est fixe) augmente le risque de perte en capital. Lorsque les détenteurs d’actifs craignent de plus en plus la possibilité d’une perte en capital (c’est-à-dire lorsque le marché devient baissier), une préférence accrue pour la monnaie maintiendra le taux d’intérêt du marché au-dessus du taux naturel, ce qui implique une offre excédentaire de marchandises. Les prix baissent généralement. » G.R. Steele, Keynes and Hayek ; The Money Economy

L’effet du taux d’intérêt est indirect car pour Keynes, la théorie des fonds prêtables des économistes classiques n’est pas valide. Il n’est pas réellement un mécanisme coordinateur entre l’épargne et l’investissement, ou du moins, pas le taux d’intérêt à long terme.

Soulignons également qu’à cette époque, Keynes était un partisan de la stabilité des prix, et que même plus tard, à l’époque où il écrit la Théorie générale, il n’est partisan de politique discrétionnaire et active que tant que le plein emploi des facteurs n’était pas atteint et qu’aucun risque d’une montée de l’inflation ne se faisait ressentir (à l’inverse de certains de ses élèves post-keynésiens, comme Joan Robinson).

La divergence des taux selon Hayek

Selon Hayek, une des raisons qui a pu conduire Wicksell à ne considérer que les effets nominaux est qu’il considérait une économie stationnaire, sans changement de productivité ou de l’offre de travail.

R. Stucken, dans sa Theorie der Konjunkturschtcankungen (Jena, 1926, p. 26) a été l’un des premiers à attirer l’attention sur le fait que la relation, indiquée par Wicksell, entre un taux d’intérêt monétaire s’écartant du taux naturel et les mouvements du niveau des prix n’existe que dans une économie stationnaire ; tandis que, si le flux de marchandises augmente, seul un supplément de pouvoir d’achat peut assurer la stabilité du niveau des prix.

Il reste cependant entièrement imprégné de l’opinion répandue selon laquelle un niveau de prix stable est indispensable à un développement économique non perturbé, et il estime donc que l’argent supplémentaire nécessaire pour assurer cette condition ne peut être considéré comme un élément de perturbation du processus économique.

De même, M. D. H. Robertson a fait remarquer à peu près à la même époque (Banking Policy and the Price Level, Londres, 1926, p. 99) que le taux d’intérêt qui maintient le niveau des prix stable ne doit pas nécessairement coïncider avec celui qui égalise l’offre d’épargne avec la demande de capital. Friedrich Hayek , Monetary Theory and The Trade Cycle

Sur les fondations posées par Wicksell, Ludwig von Mises , puis Friedrich Hayek, vont formuler la théorie autrichienne du cycle économique (ABCT), basée sur la théorie du capital de Eugen von Bohm-Bawerk (théorie du détour de production, comme l’était la théorie des taux de Wicksell) et la théorie monétaire de Richard Cantillon.

La diminution artificielle des taux de marché par les politiques monétaires expansionnistes de la Banque centrale occasionne des effets qui vont au-delà d’une simple augmentation des prix.

Il faut relever le fait que le taux d’intérêt est le prix du temps : c’est la manifestation de la préférence temporelle des individus. Le taux d’intérêt coordonne la structure de l’équilibre intertemporel entre les biens de consommation et les biens de capital. La manipulation des taux d’intérêts va donc entraîner des effets sur ce que Hayek appelle l’équilibre intertemporel, et troubler la coordination naturelle fournie par des taux d’intérêt non biaisés.

Les taux d’intérêts artificiellement bas vont occasionner plusieurs effets. Un taux d’intérêt artificiellement diminué entraîne une augmentation de l’investissement : cet investissement supplémentaire est financé par l’épargne forcée financée par la perte de pouvoir d’achat de la monnaie des derniers receveurs de la nouvelle monnaie. En effet, ceux-ci reçoivent la nouvelle monnaie après que celle-ci se soit diffusée dans l’économie en ayant fait monter les différents prix.

À l’inverse, les premiers détenteurs de la nouvelle monnaie créée (dans ce cas, ceux qui se voient allouer des prêts financés, non pas par de l’épargne volontaire, mais par création monétaire) voient leur pouvoir d’achat augmenter, car les prix n’augmenteront que lorsque la nouvelle monnaie sera dépensée et entrera dans l’économie. C’est ce qu’on appelle l’effet Cantillon. La monnaie n’est pas distribuée de manière automatique sur le compte des individus, comme si elle était jetée d’un hélicoptère ; et même si c’était le cas, il suffirait que certaines personnes la dépensent plus rapidement que d’autres pour engendrer des effets redistributifs réels. Les politiques monétaires expansionnistes ont donc des effets sur les prix relatifs (les prix des biens en termes d’autres biens).

Dans son livre Money, Inflation and Business Cycles, The Cantillon Effect and The Economy , Arkadiusz Sieron aborde plus en détails l’effet Cantillon : c’est-à-dire les effets redistributeurs occasionnés par la création monétaire. En effet, la monnaie n’est pas distribuée par hélicoptère monétaire. Elle entre par des circuits en particulier de l’économie, et finit par bénéficier à ses premiers détenteurs (ou plutôt dépenseurs), car les prix n’ont pas encore augmentés. C’est lorsque la monnaie entre dans l’économie que l’inflation augmente et que la structure des prix relatifs est modifiée (Arkadiusz nous en fait un historique).

Le livre revient sur les différentes manières de comprendre les concepts de neutralité de la monnaie, en revenant sur ce qui détermine la non-neutralité pour les autres écoles (rigidité des prix ou asymétrie de l’information, par exemple) ; présente une vue des différents auteurs, des premiers classiques jusqu’aux représentants des écoles d’aujourd’hui ; classifie les différents types d’effets Cantillon (nommé par Mark Blaug pour qualifier les first-round effect ).

Il en profite pour montrer les différentes façons dont la structure des taux d’intérêts peuvent être affectés (et pourquoi l’inflation se fait moins ressortir lorsque la monnaie passe par l’achat direct d’actifs plutôt que par l’accroissement des prêts bancaires), ou pourquoi même des pays avec des politiques monétaires saines finissent par voir l’expansion monétaire se propager vers eux, via l’influence des taux d’intérêts sur les taux de change et les flux de capitaux. Il en profite pour placer l’Effet Cantillon comme un outil supplémentaire au choix public pour comprendre l’existence de la politique monétaire comme phénomène de capture de rente.

Une complémentarité entre les cycles autrichiens et monétaristes

Le taux d’intérêt naturel et le taux de chômage naturel, pour Larry  J. Sechrest, sont deux notions qui trouvent leurs origines, d’un côté chez Knut Wicksell (qui se fonde sur la théorie du capital de Bohm-Bawerk) et de l’autre chez Milton Friedman , et qui peuvent être complémentaires. La conceptualisation plus récente du taux naturel de chômage est parallèle à celle du taux d’intérêt naturel. En éloignant le taux du marché du taux naturel, la monnaie n’est pas neutre. En résumé, l’expansion du crédit bancaire stimule les investissements en capital, mais son biais particulier en faveur des projets de longue haleine ne peut être maintenu en raison des pénuries toujours croissantes de biens de consommation (comme décrit par les économistes Autrichiens).

Pour les économistes monétaristes, la demande de monnaie est stable. Ainsi, toute fluctuation importante de la masse monétaire est susceptible d’entraîner un déséquilibre monétaire et de provoquer des perturbations macroéconomiques. Les cycles économiques commencent par une augmentation de la masse monétaire telle que celle-ci dépasse la demande de monnaie au niveau de prix existant. Au fur et à mesure que les détenteurs de monnaie dépensent leurs excédents de liquidités, les prix augmentent.

Si le taux d’inflation réel qui en résulte est supérieur au taux d’inflation prévu par les travailleurs, les taux de salaire réels baissent, la demande de main-d’œuvre augmente et le chômage tombe en dessous du taux naturel, en supposant que les taux de salaire nominaux soient augmentés d’un montant inférieur au taux d’inflation réel.

Afin de maintenir le faible taux de chômage, le taux de croissance de la monnaie et, par conséquent, le taux d’inflation doivent non seulement continuer, mais s’accélérer. Les autorités monétaires finiront par s’inquiéter de la montée rapide de l’inflation et commenceront à réduire le taux de croissance de la monnaie (si elles ne le font pas, l’hyperinflation est inévitable).

Au fur et à mesure que la croissance de la monnaie ralentit, le taux d’inflation diminue. Cela trompe les travailleurs dans la direction opposée. Le taux d’inflation réel est inférieur au taux anticipé, les taux de salaire réels augmentent et le chômage augmente. Pour bénéficier temporairement d’un faible taux de chômage, la société doit d’abord subir une inflation croissante puis, plus tard, un chômage élevé. L’expansion nécessite la contraction. La stabilité est retrouvée lorsque le taux de chômage réel est à nouveau égal au taux de chômage naturel.

Pour toute personne qui connaît la théorie autrichienne du cycle, celui-ci verra d’importantes similitudes avec la réfutation de la Courbe de Phillips par les anticipations adaptatives décrite ci-dessus.

Voilà comment le cycle inflationniste est initié. Pour avoir une plus ample idée de ce qui se passe durant le cycle décrit par la théorie Autrichienne, j’invite le lecteur curieux à lire les prochains articles qui sont prévus sur le sujet, ou ceux qui l’abordent déjà.

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    De l’inflation sur la planète Vulcain

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Wednesday, 1 September, 2021 - 02:30 · 6 minutes

Par Karl Eychenne et Jean-Yves Ravel.

C’est un fait : l’inflation accélère un peu partout dans le monde, plutôt aux États-Unis qu’en Europe. Mais ce que l’on attend de l’économiste, ce n’est pas de savoir ce qu’il y a, mais de savoir ce qui est dit qu’il y a , pour paraphraser le philosophe Quine qui s’interrogeait alors sur le statut des licornes et des centaures… Il y a de l’inflation, on le sait. Mais qu’est ce qui est dit de cette inflation ?

Deux écoles s’affrontent. Ceux qui croient que l’inflation va s’essouffler, et ceux qui croient qu’elle va s’emballer. Les partisans de l’essoufflement avancent l’inflation transitoire , celle qui ne va donc pas durer parce que le déconfinement ne dure qu’un temps. Les autres sont plutôt les réchauffistes , ils pensent que les politiques de soutien exubérantes vont donc provoquer la surchauffe économique et faire basculer l’inflation dans une forme d’hyper inflation incontrôlable.

Si le discours officiel reste celui d’une inflation transitoire, en coulisses on est moins serein. Parmi les économistes traditionnellement peu inquiets sur la question inflationniste, on préfère éviter le sujet. Il faut dire qu’on a perdu l’habitude d’avoir peur de l’inflation. Elle n’avait pas disparu, mais elle ne réagissait plus.

Quelle preuve avons-nous de cette désensibilisation du cycle économique au risque inflationniste ? En fait, nous avons deux preuves.

D’une part, il y a la baisse tendancielle des anticipations d’inflation des ménages depuis près de 40 ans. D’autre part, il y a la passivité des salaires à toute embellie sur le marché de l’emploi, le cas des États-Unis fut éclairant avant que la crise Covid ne sévisse.

Bref, nous n’avons, ou plutôt nous n’avions plus peur de l’inflation. On ne sait plus trop comment appréhender ce danger qui fut celui de nos ancêtres économicus .

La divine coïncidence ne se produit plus

Alors, on fait avec ce que l’on a.

Soit avec des heuristiques pleines de bon sens : « quand la demande est supérieure à l’offre, alors le prix monte ; quand la demande est très supérieure à l’offre, alors le prix monte beaucoup ». Nous serions dans ce dernier cas.

Soit avec des théories dites plus fines, mais qui échouent au tribunal de l’expérience de la stagnation séculaire puis près de 10 ans.

Nul besoin d’ouvrir le capot et de parler technique, on retiendra une seule expression bien connue des spécialistes sur la question : « la divine coïncidence ». Cette expression nous dit en substance que si les Banques centrales se fixent un certain objectif d’inflation, alors l’intendance suivra… c’est dire que l’on devrait par ailleurs observer une activité économique raisonnable, un PIB proche de son niveau potentiel, un taux de chômage proche de son niveau naturel, etc. C’est cela l’idée de la divine coïncidence, il suffit de se concentrer sur l’inflation et le reste devrait rester sage.

Sauf que depuis la crise des subprimes en 2007 (ou 2008, cela change chaque année…), on sait que cela ne fonctionne pas. La stabilité de l’inflation autour de la cible de la Banque centrale n’a en effet pas empêché l’émergence de conditions favorables à l’émergence d’une crise majeure.

Bref, il n’y a pas eu de divine coïncidence. Très bien, cela n’a pas fonctionné. Mais cela aurait pu ! On y croit plus vraiment, mais on continue d’y croire un peu quand même. Et puisqu’on y croit encore, alors on prévoit encore.

Problème : prévoir à l’aide de théories bancales peut vous amener à anticiper des chimères.

L’exemple le plus éclairant est celui de Urbain Le Verrier, dont la postérité repose malheureusement sur sa prévision de la planète Vulcain, une planète qui n’existe nulle part ailleurs que dans Star Trek. Mais cela, il ne pouvait pas le savoir, à moins d’avoir connu Einstein et sa théorie de la relativité générale avant l’heure.

Soucoupes volantes interdites

Obtus mais pas vaincu, l’économiste adoptera alors une stratégie difficile à contrer : celle de ce maire qui interdit aux soucoupes volantes de survoler ou stationner à Châteauneuf-du-Pape . Peut être que l’on n’a pas trouvé la planète Vulcain, mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

De la même façon, peut-être que l’on n’a pas trouvé d’inflation durable et galopante, mais cela ne signifie pas qu’elle n’arrivera pas. D’ailleurs, regardez par le passé, cette stratégie a plutôt bien fonctionné.

Un exemple : lorsque la BCE de Jean-Claude Trichet pratiqua (selon la doxa française) une politique monétaire restrictive, alors que nous sortions à peine de la crise des subprimes , et à l’aube de la crise de la dette souveraine. Avons-nous vu l’inflation débarquer ? Non. Et pour cause, il sera reconnu plus tard que le problème n’était pas que l’inflation menace d’accélérer, mais menace de disparaître : le risque de déflation.

Alors l’économiste obtus utilisera son arme suprême : le paradoxe de Hempel

Comment prouver que tous les corbeaux sont noirs ? Il suffit de prouver que tout ce qui n’est pas noir n’est pas corbeau ; les deux propositions sont équivalentes d’un point de vue logique (loi dite de contraposition).

Dans notre cas cela donne : comment prouver que la surchauffe économique s’accompagnera bien d’inflation galopante ? Il suffit de prouver que la non -inflation galopante s’est toujours accompagnée de la non- surchauffe économique. Et il est vrai que par le passé l’absence de surchauffe économique ne s’est pas, ou rarement, accompagnée d’inflation galopante.

En utilisant la fameuse loi logique de contraposition, notre économiste obtus en déduira alors que l’inflation galopante accompagnera bien la surchauffe économique qui va survenir… Mais c’est aller trop vite en besogne. De la même façon que l’on ne déduit pas de la seule présence de souris blanche que tous les corbeaux sont noirs, on ne déduit pas de l’absence d’inflation galopante en période de stagnation séculaire que l’inflation sera galopante en période de surchauffe économique.

On a donc pas prouvé l’existence d’inflation galopante à venir, mais on n’a pas prouvé non plus son absence : en effet, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Autrement dit, on n’a pas prouvé grand-chose… Inflation galopante ou inflation transitoire ? Même si on a une petite idée, on bottera en touche en postulant prudemment que l’inflation se trouve dans la peau du chat de Schrödinger : galopante ET transitoire.

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    Faut-il revenir à un accord de Bretton-Woods ?

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Monday, 30 August, 2021 - 07:11 · 6 minutes

Par Pascal Salin.

Il est probable que nous allions entrer dans une nouvelle phase d’ inflation , en France et dans d’autres pays. En effet, beaucoup de politiciens et de banquiers centraux considèrent qu’il faut créer de la monnaie pour relancer des économies qui ont souffert de la crise sanitaire. Or ceci est fort discutable.

Cela relève en fait du préjugé de type keynésien selon lequel la relance économique implique une augmentation de la demande globale et l’on considère que ceci peut résulter de la création monétaire. Mais la faiblesse des activités économiques récentes résulte évidemment des difficultés dues aux problèmes sanitaires pour les productions.

Il s’agit d’un problème d’offre et non de demande. Par ailleurs aux États-Unis comme dans la zone euro on considère en général que les banques centrales doivent avoir pour objectif d’obtenir un taux d’inflation égal à 2 %, ce qui est absurde. Cela relève sans doute d’un préjugé traditionnel erroné selon lequel il existe une relation positive entre croissance économique et inflation.

Revenir à Bretton-Woods

Mais on peut se demander s’il serait utile de ce point de vue de restaurer un système semblable à l’accord de Bretton-Woods. Celui-ci a été créé en 1944 entre les États-Unis et d’autres pays, en particulier les pays européens.

John Maynard Keynes , en tant que représentant du Royaume-Uni a joué un rôle important dans la mise en œuvre de cet accord international qui a d’ailleurs conduit à la création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement – la BIRD – et à la création du Fonds Monétaire International, le FMI.

Cet accord avait été décidé pour mettre fin à l’évolution des systèmes monétaires au cours des années précédentes. En effet, pendant longtemps les monnaies de la plupart des pays étaient convertibles en or. Mais cette convertibilité a été supprimée dans beaucoup de pays à partir de la Première Guerre mondiale et de la crise économique de 1929.

L’accord de Bretton-Woods a eu pour rôle d’instaurer des taux de change fixes entre les États-Unis et beaucoup d’autres pays, tandis que les États-Unis assuraient la convertibilité à taux fixe entre le dollar et l’or. Ainsi, la Banque centrale française promettait d’échanger les francs contre des dollars à un taux fixe ce qui impliquait que le franc était indirectement défini par rapport à l’or.

Mais il a été mis fin définitivement au fonctionnement de cet accord de Bretton-Woods le 15 août 1971 – c’est-à-dire il y a cinquante ans – lorsque les États-Unis ont supprimé la convertibilité du dollar en or.

Le problème du taux de change fixe

On suggère parfois maintenant qu’il serait souhaitable de restaurer un accord semblable à l’accord de Bretton-Woods. Comme nous l’avons vu, l’accord de Bretton-Woods a consisté à mettre en œuvre la définition du dollar en or et des taux de change fixes entre les monnaies de différents pays et le dollar. Or il n’y a aucune raison de considérer que l’existence d’un taux de change fixe, par exemple entre l’euro et le dollar, serait souhaitable et aurait des effets positifs.

En effet, cela impliquerait que les politiques monétaires en Europe soient déterminées par les décisions de politique monétaire américaine et il n’y a aucune raison de penser que les politiques monétaires sont meilleures aux États-Unis qu’en Europe.

En réalité il est frappant qu’il y ait eu au cours des années passées des politiques monétaires semblables dans presque tous les pays du monde parce qu’on partageait des idées semblables (par exemple en ce qui concerne les taux d’intérêt des banques centrales).

De ce point de vue un nouveau Bretton-Woods ne changerait pas grand-chose. Mais ce qui serait souhaitable d’ailleurs ce n’est pas l’équivalence des politiques monétaires, mais une situation de concurrence monétaire qui inciterait les banques centrales à améliorer leurs politiques monétaires. Ceci serait possible, en particulier, si, par exemple, on n’était pas obligé d’utiliser l’euro dans les échanges en Europe, mais que les échangistes pouvaient utiliser n’importe quelle autre monnaie.

Supprimer les politiques monétaires

En réalité ce que l’on devrait surtout souhaiter c’est la suppression des politiques monétaires. Les politiques monétaires sont généralement considérées comme souhaitables d’un part parce qu’on prétend que cela augmente la demande globale et d’autre part– selon la théorie keynésienne – que l’augmentation de la demande globale accroit la production, ce qui est faux : la production dépend des conditions de l’offre, en particulier des incitations productives, qui sont réduites par la fiscalité et les règlementations.

Par ailleurs les États apprécient la politique monétaire dans la mesure où elle favorise le financement de leurs déficits publics. Mais imaginons qu’il n’y ait pas de politique monétaire et que la quantité de monnaie reste constante dans un pays ou un ensemble de pays, comme l’Europe.

Dans ce cas il y a déflation . Généralement on considère que la déflation est nuisible car elle est liée à la dépression, de même qu’on pense symétriquement que l’inflation augmente la croissance économique. Mais ces préjugés sont faux. S’il y a déflation cela implique seulement que les prix monétaires baissent, c’est-à-dire que la valeur réelle (en termes de biens) d’une unité monétaire augmente. Cela est souhaitable et implique bien qu’il n’est absolument pas nécessaire de créer de la monnaie.

Ce qu’on doit donc désirer ce n’est pas de lier entre elles les politiques monétaires grâce à un accord semblable à celui de Bretton-Woods, mais de supprimer les politiques monétaires. Et ceci serait particulièrement le cas si les monnaies n’étaient pas produites par les banques centrales, dépendantes des États. Tel serait le cas s’il y avait une totale concurrence entre des monnaies privées et éventuellement une concurrence de ces monnaies privées avec des monnaies publiques si celles-ci existent tout de même.

Cela impliquerait qu’il n’y a pas d’obligation de payer les biens dans un pays uniquement avec la monnaie nationale, mais avec n’importe quelle monnaie. Dans ce cas, bien évidemment, les producteurs de monnaie ne seraient pas incités à en produire trop car cela diminuerait la valeur de leurs unités monétaires et la concurrence inciterait les individus à utiliser d’autres monnaies.

Le fait que les monnaies internet se soient développées au cours des années récentes implique bien une augmentation de la liberté monétaire et le développement de la concurrence entre monnaies, ce qui est souhaitable. Cependant, dans la plupart des pays les gouvernements essaient d’empêcher le développement de cette concurrence, ce qui est regrettable.

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    Le MEDEF entre en francophonie

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 28 August, 2021 - 03:30 · 9 minutes

Par Yves Montenay.

Ce 24 août, le MEDEF a inauguré son université d’été 2021 par deux demi-journées d’exposés et de débats internationaux sur la francophonie économique, avec des délégations venues de quatre continents, des chefs d’État et des personnalités issues de la communauté francophone d’affaires.

Les débats de la REF 2021 – rencontre des Entrepreneurs Francophones ont été rediffusés en direct sur YouTube :

Avec les autres organismes patronaux de la plupart des pays francophones, le MEDEF a publié à cette occasion la Déclaration de Paris sur le renforcement de la francophonie économique dont je reprendrai des extraits plus bas.

Les militants pour la promotion de la langue française, et notamment ceux de l’association Avenir de la langue française , sont très heureux de voir les entreprises rejoindre certaines de leurs préoccupations.

Et moi le premier ! Avec mes deux casquettes d’ancien chef d’entreprise et d’universitaire dans ce domaine, j’ai toujours souligné le rôle très important des entreprises.

Je l’ai matérialisé en menant la mienne à la conquête de l’Amérique du Nord à partir du Québec et en publiant plusieurs livres sur ce sujet, et en dernier La langue française arme d’équilibre de la mondialisation .

Situons maintenant le contexte historique de cette action du MEDEF dans les principaux événements politico-économiques depuis l’époque des indépendances.

Histoire rapide de la francophonie économique

Il y a d’une part le Québec qui s’est économiquement et politiquement réveillé depuis 1963, a renoué beaucoup de liens avec la France et avec les pays francophones.

À titre d’illustration, il m’est parfois arrivé de participer à des colloques axés sur la francophonie dans des pays lointains et de constater la participation très active d’un représentant du Québec.

Mais je vais me concentrer ici sur les relations franco-africaines, car l’Afrique représente aujourd’hui le gros de la francophonie tandis que les problèmes de cette région sont d’une actualité brûlante.

J’ai fréquenté dans les années 1950 et 1960 les acteurs français et africains de la fin de la colonisation et de la période néocoloniale. À cette époque beaucoup de Français étaient des « fous d’Afrique », très attachés à ce continent, qu’ils soient fonctionnaires coloniaux devenus coopérants après les indépendances ou entrepreneurs privés.

On était très loin de l’image négative que l’on donne aujourd’hui de ces acteurs, et certains sont morts navrés de se voir accuser des pires défauts par des intellectuels français ou africains. Et puis, cette génération a disparu.

Côté français, le nouveau souci pour les entreprises a été la mondialisation pratiquée en général en anglais et tournée notamment vers la Chine et les États-Unis.

Les États d’Afrique francophone furent alors confusément considérés comme des marchés très limités par le nombre de consommateurs, par la faiblesse de leur niveau de vie et surtout par leur insécurité.

La part des exportations françaises dans les pays africains s’est effondrée.

La Chine est le premier fournisseur de l’Algérie et il n’y a pas à ma connaissance d’entreprise minière française en Côte d’Ivoire, au Mali ou au Burkina, pays dont le sous-sol est riche, notamment en or, et où opèrent non seulement des individus et des mafias, mais aussi des sociétés internationales.

Le handicap de l’insécurité

Car, parallèlement, côté africain, il y a eu des « révolutions » ou des luttes pour le pouvoir qui ont précipité le départ de nombreux Européens et d’une partie de l’élite locale.

Il s’en est suivi des catastrophes économiques, et s’il y avait un peu plus de lucidité dans les discours actuels, on s’apercevrait que la « période néocoloniale », sous-entendu avant ces événements, a souvent été la meilleure depuis l’indépendance.

Cela a été notamment illustré à Madagascar. Ce pays s’est effondré lors du régime de « l’amiral rouge » Ratisiraka, faillite illustrée notamment par le départ non seulement des entrepreneurs français mais aussi de la quasi-totalité des médecins malgaches.

En Côte d’Ivoire, ce fut la guerre civile de 2002 – 2010 entraînant le départ des très nombreux petits entrepreneurs français. Si le pays ne s’est pas effondré aussi profondément que Madagascar, de nombreuses années de développement ont été perdues.

Ces problèmes n’ont pas complètement disparu. Comme nous l’avons vu dans mon article récent , l’islamisme a fait et continue à faire de grands dégâts dans la francophonie.

Plus généralement, faute d’ordre public ou du fait d’une pression sociale islamiste, tant la scolarisation que l’activité économique « moderne » (je veux dire trafics non compris) peuvent disparaître.

Et une simple mauvaise gouvernance fait passer d’autres préoccupations avant la sécurité physique et juridique nécessaire aux entreprises. Le pire est au Sahel bien sûr, mais aussi dans une partie de la République démocratique du Congo.

Ces remous ont facilité l’arrivée envahissante de la Chine, suivie de la Turquie et de bien d’autres, dont une partie de l’argumentaire s’appuie sur une critique de la France pourtant de moins en moins présente. En particulier ils nourrissent les réseaux sociaux de virulents messages antifrançais… souvent avec l’appui d’intellectuels de notre pays !

Ils pressent même parfois les gouvernants de passer à l’anglais, à l’arabe, ou à telle langue locale (ce qui revient à terme au même résultat). En oubliant qu’un changement de langue commence par déclasser les élites sans résoudre miraculeusement tous les problèmes…

Le réveil du MEDEF est d’autant plus bienvenu !

L’intérêt de travailler en français

Je rappelle à mes lecteurs que j’ai travaillé dans 12 pays de langues très variées, ce qui me fait répéter depuis des dizaines d’années dans de nombreux articles et livres, que chacun travaille mieux dans sa langue maternelle ou d’éducation .

Être obligé de travailler en langue étrangère (souvent l’anglais) ne permet pas à beaucoup de faire la preuve de leurs capacités et donc prive les entreprises de certaines compétences au bénéfice de bons anglophones pas forcément plus efficaces.

À cela s’ajoute qu’il vaut toujours mieux parler à un client ou à un fonctionnaire du pays hôte dans sa langue.

Il m’a donc toujours paru évident que les entreprises travaillant en français bénéficiaient d’un avantage compétitif et concurrentiel dans les pays francophones . Et pas seulement les entreprises françaises, puisque des Libanais, des Canadiens et des Marocains réussissent en Afrique francophone en travaillant en français.

Par ailleurs il serait intéressant, tant pour les Français que pour les Africains, qu’un grand nombre de PME du Nord s’installent au Sud, et dans les PME on parle en général mieux français que toute autre langue.

Si beaucoup de PME françaises ont fui les pays francophones à l’occasion de révolutions, il y a maintenant un mouvement de sens inverse, qui vient d’ailleurs en partie d’immigrés africains en France retournant entreprendre au pays. Depuis maintenant plusieurs années, les initiatives se multiplient dans ce domaine.

La réaction du MEDEF

Ces initiatives ont contribué au réveil du patronat.

Parallèlement la démographie a considérablement augmenté la dimension du marché francophone.

Et le développement des pays relativement stables (Sénégal, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, partie francophone du Cameroun, Gabon…) et les régions épargnées par les désordres dans le bassin du Congo, avec notamment Kinshasa et ses 15 millions d’habitants (2021), a généré des couches sociales relativement aisées.

Tout cela contraste avec le Sahel , mais dans ce dernier circule également l’argent des opérations militaires de tous les camps et d’importants trafics… argent qui finit toujours par se retrouver en pouvoir d’achat quelque part.

Enfin l’idée reçue selon laquelle l’Afrique francophone serait forcément à la traîne de la partie anglophone est maintenant réfutée par les études statistiques du Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF).

Voir notamment son rapport de mars 2021 « La situation économique en Afrique subsaharienne francophone en 2020 » : frappée par la crise liée au Covid-19, l’Afrique subsaharienne francophone continue à tirer l’économie africaine.

Et lorsque l’on dit « la partie anglophone » on y comprend des pays comme la Lybie, le Soudan, l’Éthiopie ou l’Égypte où l’anglais n’est utilisé que pour une partie des échanges internationaux, à côté de l’arabe par exemple, et non pas profondément implanté dans les couches moyennes voire populaires de la population comme le français dans les pays cités ci-dessus.

Or c’est ce contact francophone entre des personnes de niveau moyen qui facilite considérablement le travail. Et réciproquement les possibilités de travailler en français enracinent cette langue.

Bref les marchés à l’exportation sont là et le MEDEF relève que la francophonie (pas seulement africaine cette fois) représentait 16 % du PIB mondial en 2016 et était en croissance rapide.

Le MEDEF signale également dans le programme de sa manifestation que le fait d’avoir une langue commune stimulait les flux commerciaux de 65 %.

J’espère que cette prise de conscience fera réfléchir les entreprises françaises travaillant en anglais avec leurs cadres africains, voire avec leurs cadres français en France.

Non seulement ces dernières sous-utilisent leurs compétences et leur compréhension de l’environnement, au nord comme au sud, mais elles contribuent à faire perdre à l’ensemble des autres entreprises et à l’économie l’avantage concurrentiel indéniable qu’est l’usage du français.

L’économie, c’est du concret

Les militants de la francophonie, tant au nord qu’au sud, sont souvent des intellectuels issus de la fonction publique, donc éloignés des problèmes concrets des entreprises.

Outre mon expérience personnelle, j’ai noté une remarque du président du patronat ivoirien, Jean-Marie Ackah : « Nous, francophones, mettions trop en avant des concepts intellectuels, au lieu de transformer nos rencontres en rencontres d’affaires ».

Le cap est donc mis sur le concret : les organisations patronales de 25 pays francophones vont lancer une « plateforme de dialogue et de coordination permanente des patronats francophones (pour que la langue française soit) un levier d’opportunités concrètes pour obtenir un financement, réaliser un projet ou accélérer un développement commercial ».

De même, Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’OIF lance « Les Pionnières de l’entrepreneuriat francophone » pour monter des échanges internationaux.

Outre son intérêt direct, cette implication des responsables économiques africains francophones devrait, j’espère, relativiser des oppositions idéologiques artificielles qui se traduisent par des déclarations flamboyantes mais irresponsables et profondément nuisibles aux pays africains.

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