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    Non, le libéralisme n’est pas mort avec la crise sanitaire

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 15 August, 2021 - 02:30 · 11 minutes

libéralisme

Par Johan Rivalland.

Nous avons déjà rappelé dans le volet précédent de cette série les origines de la terrible catastrophe qui est survenue et de la crise profonde qui en découle . Nous avons aussi montré en quoi le libéralisme ne pouvait en aucun cas y être lié et que, au contraire, c’est bien la gestion calamiteuse des États qui est plutôt en cause.

Loin de partager ce diagnostic, l’époque semble au contraire se présenter comme une fantastique opportunité, de toutes parts, de rêver le « monde d’après », selon le mode bien connu du « jamais rien ne sera plus comme avant ». S’ensuit alors le procès de la mondialisation, du capitalisme , du libéralisme (qu’il soit néo, ultra, ou tous les préfixes que vous voudrez), des grandes multinationales, de l’Homme responsable de la pollution de la planète, et de tout ce à quoi nous sommes déjà bien habitués.

Encore faudrait-il que notre monde soit effectivement mené par le libéralisme. Ce que nous avons maintes fois eu l’occasion de contester fermement, à travers de très nombreux articles disponibles sur ce site notamment.

En réalité, une fois de plus nous nageons en pleine confusion. Et surtout en pleins fantasmes. Avec tout ce qu’ils comportent comme dangers…

Seizième volet de notre série « Ce que le libéralisme n’est pas ».

Cette grande fiction : le néolibéralisme

Une fois de plus, l’obsession du « néolibéralisme », qui joue le rôle d’un épouvantail bien commode en tant que cause de tous les dysfonctionnements de la société, bat son plein. Et je me trouve quelque peu dépité en découvrant l’interprétation ahurissante d’une Barbara Stiegler, certainement de bonne foi , sur les origines de la crise sanitaire.

L’interprétation de cette « intellectuelle » (j’ajoute des guillemets pour exprimer le fait que je déplore toujours le fait que quelqu’un qui travaille dans le domaine de la recherche ou de la connaissance manque, sur certaines questions, totalement de rigueur dans son approche, ce qui est un comble à un tel niveau) est tellement confuse qu’elle en vient à assimiler le néolibéralisme à « un État très fort, tatillon et bureaucratique […] , qui est dans le contrôle de tout », et à le distinguer de l’ultralibéralisme « trumpien » (un autre épouvantail bien connu), qui serait une force dangereuse qui « abandonne les populations aux forces sauvages du privé ou du marché ».

Elle parle même de « planificateurs » au sujet de ces mystérieux néolibéraux qui n’existent pas (ou auxquels il faudrait qu’elle colle une autre étiquette). Quoi de plus contraire au libéralisme que la planification ?

Bâtir un « nouveau monde »

Mais surtout, tout est prétexte à l’idée de bâtir un nouveau monde. Sur les décombres de celui que nous connaissions (comme si tout y était négatif). Tout jeter, et tout refaire. Même notre Président n’est pas le dernier à s’y mettre .

Avec toutes les inquiétudes que nous pouvons avoir à l’égard de ce que cela suppose. Greta Thunberg et autres militants de l’écologisme (rejointe aussi par un grand nombre de nos politiques, journalistes, syndicalistes ou intellectuels de toutes sortes) tout autant.

Et que dire de ce que toutes ces personnes si bien intentionnées suggèrent ? Rejoints par des Français qui, pêle-mêle, à en juger par ce sondage réalisé pour Libération , rivaliseraient eux aussi de propositions :

Les personnes interrogées se prononcent pour la relocalisation en Europe des filières de production installées en Asie (84 %) ; pour reprendre la construction européenne sur de nouvelles bases (70 %) ; pour réduire l’influence des actionnaires et de la finance sur la vie des entreprises (70 %) ; pour ralentir le productivisme et la course à la rentabilité (69 %) ; pour nationaliser les secteurs stratégiques tels que le transport, l’énergie, l’eau (68 %) ou la pharmacie (60 %) ; pour instaurer un protectionnisme aux frontières de l’Europe (65 %) et même à l’échelle de la France (54 %). Enfin quand on leur demande s’il faut que l’État soutienne les entreprises nationales ou pas, les sondés répondent de manière positive (56 %).

Les relocalisations ? Comme si nous pouvions imaginer tout faire nous-mêmes, que les Français étaient tous prêts à payer plus chers leurs produits, que les charges et réglementations qui pèsent lourdement sur la production n’étaient pas un problème.

Reprendre la construction européenne sur de nouvelles bases ? Très bien. Lesquelles ?

Réduire l’influence des actionnaires et de la finance sur la vie des entreprises ? Qui financerait les entreprises, donc l’économie, donc les emplois ? L’État, certainement… Ah oui, c’est vrai, on a désormais le sentiment qu’il peut tout.

Ralentir le productivisme et la course à la rentabilité ? Vu les pourcentages de réponses pour chacune de ces modalités (et l’incapacité que l’on sait pour un très grand nombre de personnes à pouvoir définir ces termes), on peut s’interroger sur la manière dont ce sondage a été mené.

Nationaliser les secteurs stratégiques tels que le transport, l’énergie, l’eau, la pharmacie ? Encore une fois s’en remettre à l’État, ce merveilleux gestionnaire que l’on connait et qui dispose d’une manne infinie (qui est l’État, déjà ? Ah oui, c’est nous, les contribuables…). Le communisme comme voie d’avenir et comme perspective de nouveau monde ?

Instaurer un protectionnisme aux frontières de l’Europe et même de la France ? Gare au retour de bâton… (et demandez à Kim Jong-un si cela fonctionne). Ceux qui proposent cela sont-ils conscients de l’effondrement des échanges qui en découlerait et ne manquerait pas de se retourner contre l’emploi ?

Le soutien de l’État aux entreprises nationales ? Ne nous plaignons pas ensuite si nous perdons des centaines de milliers d’emplois dans les secteurs où nous exportons, si nos habituels partenaires font la même chose (car, là encore, cela rejoint le protectionnisme).

On voit bien que tout cela n’est pas bien sérieux.

Quel monde voulons-nous vraiment : libéral ou autoritaire ?

La vérité est certainement plus proche de ce que nous décrivait de manière éblouissante Johan Norberg dans son ouvrage Non, ce n’était pas mieux avant . Car la plupart des idées qu’on nous suggère ici ne sont qu’un simple retour au passé. Et ils ne tiennent pas compte des fantastiques progrès que nous avons connus depuis plus de deux siècles maintenant en de très nombreux domaines (et je ne parle pas que d’économie, mais d’espérance de vie, de santé, de maladies, de niveaux de vie, de famines, de pauvreté, de violences et de guerres, de droits humains, etc.).

Alors, faut-il tout jeter ? Faut-il vraiment se lancer dans la construction d’un « monde nouveau » ? (avec le rapprochement que l’on ne peut s’empêcher d’établir avec toutes ces théories qui ont, depuis longtemps, été fondées sur l’idée de créer un homme nouveau ). C’est à un véritable choix entre libertés et autoritarisme que nous sommes en réalité ici confrontés.

Car ce que l’on nomme « libéralisme », n’en déplaise à ses nombreux contempteurs n’est autre que ce sur quoi nos sociétés occidentales se sont fondées petit à petit après de nombreux siècles de maturation : accès aux libertés individuelles, à la liberté de conscience, à la liberté de choisir, de créer, de coopérer, au respect de la dignité de chacun et des droits fondamentaux, pas du tout l’anarchie .

Mais aussi au respect profond de l’individu, impliquant néanmoins le sens des responsabilités, le sens du devoir (et non pas l’égoïsme effréné, comme on voudrait le faire croire), la nécessité du régalien mais le refus de l’autoritarisme.

Et contrairement à ce que beaucoup croient, la volonté d’aider les plus fragiles et non de les laisser tomber. Est-ce là ce à quoi nous serions prêts à renoncer ?

Au lieu de cela, ce qui semble se profiler tout d’un coup en beaucoup d’endroits du monde est l’idée, que l’on essaye d’imprimer dans les esprits, qu’il vaut peut-être mieux abandonner un certain nombre de nos libertés et faire confiance à des régimes autoritaires (qui peuvent tout aussi bien exister dans des régimes démocratiques).

Mais n’y a-t-il pas contradiction ? Est-ce à dire, en effet, que nous serions prêts à reporter notre confiance vers des autorités centrales ? Car c’est bien là vers quoi nous mèneraient toutes les « bonnes idées » recueillies dans le sondage évoqué plus haut. Et ce n’est pas ce que, parmi tant d’autres, la philosophe Barbara Stiegler évoquée en début d’article dit vouloir non plus.

La route de la servitude , en quelque sorte, ou la fameuse servitude volontaire qu’évoquait Étienne de La Boétie en son temps…

Alors, est-ce la fin du libéralisme ?

Non, je ne le crois pas. Si nos sociétés sont bâties sur les principes des démocraties libérales, peu de monde serait en réalité prêt, en France, à y renoncer. Quant au libéralisme économique, il n’était déjà pas de rigueur dans notre société gangrénée par l’État-providence, on voit donc mal comment on pourrait le remettre encore plus en question, sauf à passer du socialisme au communisme (ce qui prend du temps).

Alors, peut-on dire qu’« il faut tout changer », comme l’écrit Jack Dion dans l’article de Marianne porté en lien hypertexte plus haut au sujet du sondage ? Tout ? Vraiment ? J’observe que ce doit être vraiment tout, car le journaliste n’en dit pas plus.

Je pense au contraire que le libre-échange est la clef. C’est le signe de la coopération, de l’harmonie, de ce qui mène aux rapprochements et à la paix. La mondialisation , tant décriée, recèle de nombreuses vertus, et n’est pas ce qu’on en dit trop souvent. Elle est d’ailleurs un processus, et non une construction ou une idéologie ou je ne sais quoi d’autre. Il s’agit d’un simple mouvement spontané, et non organisé, d’échanges entre des entités indépendantes.

Je serais bien curieux, d’ailleurs, de savoir si tous ces donneurs de leçons qui passent leur temps à décrier la mondialisation accepteront réellement de renoncer aux beaux voyages que beaucoup d’entre eux sont certainement très heureux d’effectuer à l’étranger. Envisagent-ils de se replier à vie sur leur territoire national ? Sont-ils prêts à renoncer à tous leurs achats de biens achetés à l’étranger (smartphones, vêtements à moindre prix, etc.) ? Je n’en crois rien.

Et, on a beau dire, le commerce adoucit les mœurs. Le monde n’a jamais été autant en paix que lorsque les échanges internationaux sont développés, les interdépendances fortes. Cela n’empêche évidemment pas la guerre économique. Mais cela ne vaut-il pas bien mieux que les guerres physiques ?

La vérité est que rien n’est jamais statique. Et qu’il est tout à fait naturel de vouloir toujours progresser, améliorer les choses, chercher à se remettre en question. Mais « du passé faisons table rase », non merci. Ce n’est pas sur cette base que nous parviendrons à un monde meilleur, pas du tout. Imaginer que ce serait donc la fin du libéralisme n’a aucun sens.

Il convient, au contraire, de veiller à ne pas s’enfermer dans des utopies dangereuses, qui pourraient bien nous mener à des formes d’enfermement et une société de surveillance que nous serions les premiers à regretter.

Gare à ne pas nous laisser déposséder des libertés chèrement acquises (et bien fragiles, comme nous pouvons nous en rendre compte), auxquelles nous tenons tant, en s’en remettant à des formes de collectivisme sans nom régies par des gouvernants dont pourtant les mêmes qui le réclament semblent se méfier.

Un article initialement publié le 25 avril 2020.

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Un article publié initialement le 11 mai 2021

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    Derrière la possible quatrième vague sanitaire, la vague autoritaire toujours actuelle

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 12 June, 2021 - 02:50 · 8 minutes

quatrième vague

Par Olivier Maurice.

Une quatrième vague à la rentrée ? À base de variant indien et de relâchement des gestes barrières pendant l’été ?

Un quatrième épisode de la même mauvaise série racontant la fin du monde ?

Un nouveau raz-de-marée épidémique, mais mitigé par la vaccination ?

Avons-nous des raisons de le craindre ? C’est en tout cas ce que nous prédit le professeur Delfraissy .

Comment y croire et surtout comment l’entendre sans dénicher en bruit de fond la petite musique de l’annonce du retour avec l’automne des mêmes mesures liberticides, autoritaires, vexatoires et absurdes qui marquent notre quotidien depuis plus d’une année ?

N’est-ce pas tout simplement un avant-goût d’un état d’urgence sanitaire qui deviendrait permanent avec l’excuse de la présence  permanente du virus ?

La France semble compter suffisamment d’hypocondriaques et l’État suffisamment de forcenés du principe de précaution pour que l’on voit déjà s’esquisser le spectre d’un nouvel épisode de gesticulations hygiénistes pour l’automne.

Au fait, avant la quatrième vague, il s’est passé quoi ?

Il ne faut malheureusement pas compter sur la période estivale pour opérer un débriefing des événements des 18 derniers mois. Trop contents de retrouver leur apéro et leurs cacahuètes, les Français ont autre chose à penser que de s’interroger sur l’utilité ou non des mesures qui ont empêché tout le monde de vivre pendant un an et demi.

Et puis, ce serait questionner le prix exorbitant de la meilleure stratégie  au monde. Déjà qu’il a fallu digérer l’effondrement lamentable du meilleur système de santé du monde que celui-ci nous envie, il ne faudrait pas de plus se rendre à l’évidence que l’on a confiné, enfermé, isolé, déprimé, licencié, ruiné, endetté tout le pays pour rien.

Pour rien, ou même peut-être pour faire pire que mieux. Les éléments factuels commencent effectivement à arriver les uns après les autres pour étayer la thèse selon laquelle les mesures hygiénistes n’auraient absolument pas diminué l’impact sanitaire du virus, loin de là.

Le naufrage d’Antony Fauci

Mais il est encore trop tôt pour entrer dans cette polémique. Surtout que depuis le début, celle-ci a pris un tour très politique, en particulier aux États-Unis où l’affaire est loin de s’arranger, l’alter ego américain et grand inspirateur du professeur Delfraissy, Antony Fauci est actuellement à la fois au cœur d’un scandale de rétention d’informations présumé sur l’origine du virus et devenu le symbole du mal absolu pour toute une partie de l’Amérique.

Avec le départ de Donald Trump, le soufflé médiatique est largement retombé en France et il faudra sans doute pas mal de temps pour que les tempêtes qui secouent actuellement les États-Unis arrivent dans l’Hexagone. Les doutes sur l’utilité des mesures sanitaires attendent de moins en moins en embuscade derrière la lapidation publique d’Antony Fauci à laquelle se livre joyeusement le camp républicain. Peu de doute que cette histoire continuera de se dérouler pendant l’été.

Il y a quand même des questions à se poser sur quelqu’un (Antony Fauci) qui a déclaré publiquement que les vaccins protègent mieux que le fait d’avoir déjà contracté la maladie, surtout quand on ne compte plus le nombre de personnes vaccinées ayant quand même été malades par la suite, alors que les cas de seconde infection restent au niveau de l’anecdotique , voire carrément de l’exception ou de la possible erreur de diagnostic.

La question est de savoir s’il existe en France une volonté ou un intérêt à réserver au médecin chef français le même lynchage public que celui que subit le Chief Doctor aux USA et si le passager Delfraissy risque ou non de couler avec le bateau Fauci.

Difficile de dire si cette histoire (qui est loin de s’arrêter) aura des répercussions en France et l’impact que tout cela aura sur l’aura qui a illuminé et continue d’illuminer le camp hygiéniste français.

L’éclairage médiatique permettra peut-être quand même de faire enfin comprendre aux cocardiers indécrottables que non, la France ne fait pas mieux que les États-Unis parce qu’elle a choisi une autre stratégie, mais que depuis le début, par la voix du fameux « conseil scientifique » elle ne fait que répéter bêtement ce que raconte le responsable sanitaire à la Maison Blanche.

Encore faudrait-il que ceux-ci comprennent que les États-Unis ne sont pas un pays jacobin avec un chef suprême tout en haut, mais cela est une autre histoire…

Quatrième vague : l’enjeu complotiste

Un autre élément risque de compliquer encore plus l’analyse nécessaire des mesures prises dans l’urgence : le calendrier électoral et l’inévitable procès en respectabilité auquel vont se livrer les divers candidats.

Car si aux États-Unis, la droite a depuis quelques années totalement retourné le débat et joue, à l’instar des gouverneur de Floride, du Texas et de ceux des grandes plaines, à fond la carte de la liberté, la droite française (au sens très large) ne semble pas prête de tourner le dos à l’escalade de mesures étatiques, centralisatrices et coercitives qu’elle se livre avec la gauche depuis l’élection de François Mitterrand .

La nébuleuse, baptisée complotiste, qui s’est opposée aux mesures sanitaires ou qui a réclamé des alternatives au choix cornélien imposé (soit doliprane, soit réanimation) a été dès le début de l’épidémie rejetée et conspuée par tous les candidats probables à la présidentielle susceptibles de rassembler plus de 10 % des voix.

La seule inconnue reste le choix du candidat des Républicains. Le parti (opportunément ou malencontreusement) n’a en effet toujours pas désigné de candidat, ni même de candidats à la candidature et le brouillard ne sera semble-t-il pas levé avant l’hiver . Si ce retard de calendrier est voulu, (ce qui reste à démontrer) c’est en tout cas très intelligent, car cela forcera le candidat-Président à faire un choix très engageant à la rentrée :

  • Soit continuer à soutenir la ligne hygiéniste et à mitiger le ras-le-bol d’une partie de la population avec le sauve-qui-peut de l’autre camp.
  • Soit offrir au peuple les têtes d’Olivier Véran et de Jean-François Delfraissy et se poser en sauveur de la liberté.

Ne nous laissons pas abuser, les états-majors des partis sont quant à eux tout à fait conscient que les très infréquentables, mais « heureusement très rares » complotistes et autres contrevenants aux mesures sanitaires, ne sont en fin de compte que très, très loin d’être aussi rares que cela et qu’ils représentent en réalité une part plus que significative de l’électorat.

Personne n’a donc intérêt pendant l’été d’aller ouvrir les poubelles des mesures sanitaires, à part peut-être le parti de Christian Jacob qui est le seul à compter quelques membres à s’être ouvertement, même timidement, opposé aux mesures restrictives ou, à l’instar du maire de Cannes, à avoir fortement critiqué la dérive bureaucratique .

Continuer, encore et encore …

Malgré tous les appels répétés des libéraux sur les divers médias qui leur donnent un peu de visibilité, le devant de la scène est toujours monopolisé par les ténors de l’État omnipotent qui veulent absolument prouver par tous les moyens que le Léviathan sert à quelque chose.

Même si les éléments circulent de plus en plus pour remettre en question l’utilité sanitaire du confinement et des autres mesures liberticides, règne toujours l’omerta sur le bien-fondé et la légitimité de ces décisions qui ont été martelées comme étant la voix de l’immense majorité.

Même si en réalité les mesures sanitaires n’ont été que très lointainement suivies, la contrition règne toujours. Quoi de plus beau en effet que de souffrir pour aider les autres ?

Entre le peu de chances qu’un réel débat contradictoire se produise pour faire le bilan de la stratégie hygiéniste, règne toujours un profond et bien hypocrite manque d’intérêt pour des mesures que chacun arrange, il faut le dire, bien un peu comme il veut…

Entre l’instrumentalisation politique qui ne manquera pas de se produire en période électorale et surtout le manque flagrant, à la fois de morale, d’honnêteté, de doutes et d’empathie dont ont fait preuve jusqu’à présent l’obèse machine administrative et sanitaire…

Il y a malheureusement fort à parier que la bonne volonté des citoyens français à avaler les couleuvres les unes après les autres ne suffise pas pour que l’on évite a minima un mauvais épisode d’hystérie pseudo-apocalyptique en septembre, a maxima une pérennisation de l’infantilisation et de la mise en servitude assumée sous couvert d’excuse sanitaire.

« Vous croyez qu’en obéissant tout ça va s’arrêter… alors que c’est parce que vous obéissez que ça continue. »

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    Pourquoi le libéralisme économique est intrinsèquement autoritaire

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Thursday, 10 June, 2021 - 19:01 · 19 minutes

La crise sanitaire a révélé le caractère autoritaire du gouvernement libéral d’Emmanuel Macron. Cherchant à sauvegarder les fondements du système économique dominant, il a imposé des mesures contraignantes aux individus plutôt qu’aux entreprises. Simple dérive conjoncturelle ou aboutissement d’une logique intrinsèque au libéralisme économique ? Grégoire Chamayou, dans La société ingouvernable, son dernier ouvrage paru en 2018 aux éditions la Fabrique, analyse la genèse du libéralisme autoritaire . Retour sur les thèses qu’il développe.

Le régime libéral-autoritaire

Le point de départ de ses travaux se situe dans les contestations très fortes qu’a subi le capitalisme à la fin des années 1960, qui ont mené les capitalistes et les dirigeants politiques conservateurs à modifier leur façon de gouverner. Ces derniers ont « élaboré des stratégies pour conjurer la crise de gouvernabilité de la démocratie » [1] , selon l’expression en vigueur à l’époque. En transcrivant les débats des milieux patronaux, Chamayou décrit comment ceux-ci ont vécu cette période d’activité démocratique intense (grèves ouvrières, mouvements sociaux, nouveaux mouvements politiques comme les écologistes, etc.) comme une « attaque sur la libre entreprise », c’est-à-dire une menace pour eux-mêmes et leurs intérêts. Il s’agissait de redresser le gouvernail de leur bateau capitaliste. Les stratégies qu’ils ont déployées pour ce faire ont mené de fil en aiguille au « libéralisme autoritaire » d’aujourd’hui.

Libéral au sens économique, le libéralisme autoritaire garantit la propriété privée des moyens de production et la liberté d’entreprise, en utilisant une « boîte à outils ne contenant que quatre gros marteaux : déréglementations, privatisations, baisse des impôts, libre-échange » [2] . C’est le point commun des différents libéralismes économiques. Autoritaire ensuite, il soustrait à la délibération collective ces mêmes règles économiques, qu’il pose comme immuables et inéluctables : les « lois naturelles » de l’économie. Cet autoritarisme se caractérise par « l’affaiblissement des pouvoirs parlementaires, la répression des mouvements sociaux, l’amoindrissement des droits syndicaux, de la liberté de la presse, des garanties judiciaires, etc. », écrit Chamayou. Le quinquennat d’Emmanuel Macron coche toutes les cases de cette définition : répression de la quasi-totalité des mouvements sociaux depuis 2016, peines de prison ferme expéditives contre les Gilets Jaunes, limitation du débat parlementaire et 49-3, affaire Benalla, etc. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, les conseils de Défense quasi-hebdomadaires et les lois Sécurité globale et « renforçant les principes républicains » accentuent le phénomène : les libertés publiques sont plus restreintes, ou du moins plus difficiles à exercer.

Dans le libéralisme autoritaire, ces deux termes ne sont pas simplement juxtaposés : l’autoritarisme permet de maintenir le libéralisme économique dans le temps et les différentes configurations sociales. En effet, le libéralisme inflige une souffrance économique et sociale via le chômage, la précarité et les inégalités, et cette souffrance porte en elle le risque d’une révolte. Pour Karl Polanyi, qui a analysé le libéralisme économique du XIX e siècle [3] , son application progressive a engendré un contre-mouvement de défense dans la société. La répression est donc une réponse possible pour les gouvernants. Finalement, comme le pose Grégoire Chamayou dans sa conclusion, « o n a beaucoup dit que le libéralisme autoritaire était un oxymore, ce serait plutôt un pléonasme ». L’histoire du capitalisme est riche de ces phases d’ingouvernabilité des dominés, et de retour de bâton des capitalistes. Elles commencent avec l’essor de la production industrielle, et sa surveillance.

Discipliner les travailleurs

La surveillance se transforme au début du capitalisme moderne avec la révolution industrielle. Auparavant, une part importante de la production manufacturière était assurée à domicile. Les artisans achetaient de la laine et revendaient des tissus, confectionnés chez eux sur un métier à tisser. C’est dans ces conditions matérielles de production que démarre la Révolution industrielle en Angleterre. L’émergence des premières usines, c’est-à-dire de regroupements de machines et de travailleurs asservis à celles-ci au sein d’un même bâtiment, pendant un même temps, permet d’instaurer l’inspection du lieu et de l’activité de travail elle-même, et non plus du produit fini.

Pour maximiser les profits, les propriétaires d’usines imposaient une discipline stricte. En effet, les ouvriers étaient indisciplinés face à leurs conditions de travail épouvantables : risques d’accident élevés, environnement de travail malsain, horaires à rallonge. Le simple fait d’exiger des travailleurs des horaires précis était nouveau à cette époque. Et avec l’invention de l’éclairage artificiel à gaz puis électrique, le travail pouvait être prolongé la nuit.

Les penseurs du libéralisme économique et politique naissant s’interrogent sur l’organisation du travail à adopter pour maximiser la production. En particulier, c’est l’utilitariste Jérémy Bentham qui mit au point un outil de surveillance voué à la postérité, le panoptique. Il sera repris plus d’un siècle plus tard par Michel Foucault dans son travail sur la gouvernementalité, par lequel Chamayou introduit le livre et le titre La société ingouvernable . Pour Foucault, les institutions disciplinaires comme les panoptiques sont des instruments de pouvoir permettant d’induire des comportements chez les individus. À la rigueur, il n’y a même plus besoin que le surveillant surveille, la discipline ayant été incorporée, c’est-à-dire faite corps, par les surveillés.

Une branche récente de l’économie dominante, l’économie comportementale, s’est même spécialisée dans cette recherche de l’incitation non-coercitive. Celle-ci considère que les êtres humains sont irrationnels et doivent par conséquent subir des « coups de pouce » ( nudges ) pour prendre les « bonnes » décisions [4] . C’est la voie qu’a choisi le gouvernement français en créant les auto-attestations de sortie, idée lui ayant été soufflée par un cabinet privé spécialisé, BVA [5] . Si elles ont finalement peu d’applications directes, ces « nudges » illustrent le glissement moderne dans la gouvernementalité, comme le développe Grégoire Chamayou au long du livre.

Les bullshit jobs, ou le contrôle pour le contrôle ?

Le mode de production, capitaliste en l’occurrence, façonne les formes de gouvernement, c’est-à-dire les formes de pouvoir sur les hommes, mais pas de façon univoque. La volonté de pouvoir dépasse-t-elle l’impératif de maximisation du profit économique ? Ce conflit se manifeste dans l’entreprise, par exemple par l’existence de certains bullshit jobs , ces postes qui n’ont aucune raison d’exister, théorisés par l’anthropologue David Graeber [6] . Même si les entreprises ne créent pas l’emploi, un chef d’entreprise peut en général décider de créer un poste dans son entreprise – ce qui n’est pas la même chose [7] . Si les nécessités productives justifiant le poste n’existent pas, il s’agit donc d’un poste superfétatoire, un bullshit job . Dans la classification que David Graeber a établie existent ainsi deux types de postes inutiles dus à cette logique, les larbins et les petits chefs. Les premiers existent pour que leur chef se sentent supérieur (une assistante de direction). Les seconds existent car on a pensé avoir besoin d’un chef, là où ce n’était pas le cas (le manager dont les subordonnées travaillent très bien tous seuls).

Ces bullshit jobs hiérarchiques traduisent le fait que les capitalistes ne sont pas forcément motivés uniquement par le profit et l’accumulation. La crise sanitaire actuelle l’a démontré : nombre d’employeurs ont été réticents à mettre en place le télétravail, et le gouvernement n’a jamais réussi à l’imposer tout à fait, pas même pour ses fonctionnaires. Pourtant, des études ont montré que le télétravail améliore la plupart du temps la productivité des salariés [8] , au moins pour ceux qui peuvent y avoir recours dans de bonnes conditions matérielles. Pour ces patrons, exiger de leurs salariés de revenir au bureau prouvait qu’ils plaçaient le contrôle et la surveillance au-dessus du profit [9] . Cet état de fait n’est cependant pas généralisable : comme le note Chamayou, une entreprise qui déciderait de s’écarter en général et de façon durable de l’impératif du profit serait rappelée à l’ordre et disciplinée par les marchés. L’exemple récent de la mise à pied d’Emmanuel Faber de Danone a montré l’impossibilité des « entreprises à mission », oxymore en soi. Les autres types de bullshit jobs, eux, apportent du profit à leur employeur.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:DDR_steel_watch_tower_cropped.jpg Tour de contrôle. ©CC0

Par ailleurs, les bullshit jobs rappellent aussi comment le rapport des forces sociales joue sur la façon dont chacun peut, ou pas, gouverner (au sens de diriger) sa vie. Chaque dégradation de la situation économique et sociale, chaque augmentation du chômage incite les moins privilégiés à accepter des postes moins qualifiés, ou vides de sens, à accepter des cadences de travail supérieures, des heures supplémentaires non payées, etc., au bon vouloir de son employeur. Pour Grégoire Chamayou, cela est aussi une forme d’autoritarisme du libéralisme, au sein de l’entreprise : « La politique néolibérale, en ce qu’elle pratique la dérégulation, notamment du droit du travail, renforçant le pouvoir de l’employeur dans la relation contractuelle, en ce qu’elle précarise et insécurise les travailleurs, affaiblissant leur rapport de force, réduisant leur capacité de refus, leur liberté, en ce qu’elle favorise l’accumulation des richesses, creusant les inégalités, exacerbant par là encore plus les possibilités de subjugation de tous ordres, implique un raffermissement des autoritarismes privés. C’est en ce sens-là aussi que le libéralisme économique est autoritaire, au sens social, et pas seulement étatique ». Le romancier Edouard Louis l’exprimait dans son livre Qui a tué mon père [10] , en rappelant que chaque attaque contre les droits des salariés se retrouvait in fine prise dans des corps, en particulier celui de son père, ouvrier, qui a été tué par son travail. Enfin, cette domination économique peut se conjuguer avec d’autres formes de domination, qui peuvent exister en dehors du capitalisme mais qui sont renforcées par lui, comme le sexisme et le racisme.

Pour un anticapitalisme antibureaucratique

L’existence des bullshit jobs contrecarre des idées fausses propagées aussi bien par les libéraux que certains marxistes. Pour les idéologues du capitalisme, les entreprises évoluent sur le marché concurrentiel et ne peuvent donc pas se permettre d’engager des gens pour rien. Ils en concluent que les personnes qui disent que leur poste est absurde doivent halluciner. De même, pour un marxiste orthodoxe, un poste est au moins utile à faire fructifier un capital, fût-ce contre l’intérêt général. La question ne se pose donc pas vraiment pour eux non plus. Mais la réalité résiste à cette interprétation.

Enfin, la théorie des bullshit jobs laisse le soin aux travailleurs de définir le caractère utile ou non de leur poste, ce qui leur redonne un pouvoir de définition sur leur travail, soit précisément ce qui leur a été enlevé par un siècle d’organisation tayloriste du travail. Ils sont capables de juger de l’utilité de leur profession à l’aune de critères qui, sans nécessairement constituer une théorie sociale de la valeur, ne sont pas moins réels et peuvent être discutés. Ces valeurs profondes sont souvent anticapitalistes ou au moins a-capitalistes.

Si les cadences ont diminué grâce aux luttes sociales, les méthodes de surveillance du travail se sont développées depuis la Révolution Industrielle et causent de plus en plus de souffrances psychiques au travail. Ces nouvelles méthodes constituent de plus en plus un gouvernement par les règles, venu du privé et qui a été transférée au public via le « Nouveau Management Public ». Il se voit dans les protocoles, procédures, évaluations et formulaires qui se multiplient aujourd’hui. Il compose une gouvernementalité bureaucratique : gouverner par la règle écrite. Pour David Graeber, dont c’était l’objet dans son précédent livre, l’attrait de la bureaucratie réside dans sa promesse d’être gouverné non plus par l’arbitraire de l’autorité, mais par la règle de droit. Mais la bureaucratie a ses revers et c’est elle qui est à l’origine de la multiplication des bullshit jobs ces dernières années [11] , car les protocoles et indicateurs sont souvent superflus. Ces nouveaux postes inutiles sont ceux de chef de projet, de contremaîtres et consultants en tous genres ; ils peuvent exister dans le public comme dans le privé, au sein du capitalisme comme dans un système socialiste mal conçu, productiviste.

Du gouvernement à la gouvernance

Cette « gouvernance par les nombres » [12] a été théorisée par le juriste Alain Supiot. Il remarque (comme le fait Grégoire Chamayou) qu’une translation linguistique s’est opérée à partir des années 1980. Les termes de gouvernement et ceux associés (gouvernementalité) ont été substitués par celui de gouvernance. La gouvernance désigne toujours un mode de gouvernement, mais contrairement aux premiers termes, elle évoque un gouvernement sans gouvernants, naturalisé, incorporé en effet. Tout comme le panoptique était si efficace qu’il permettait de surveiller sans surveillant, la gouvernance est un gouvernement (au sens de méthode) qui cherche à se passer de gouvernement (au sens de conseil des ministres).

Le capitalisme moderne, armé de son idéologie néolibérale, trouve donc aujourd’hui une gouvernementalité parfaite dans la gouvernance par les nombres. Cette gouvernance programme les individus en vue d’atteindre un objectif chiffré et généralement financier. Elle repose sur une abondante bureaucratie (noter la « performance » de son chauffeur de taxi, par exemple) et un imaginaire cybernétique (qui vient du grec kubernân , gouverner). Les nombres qu’elle utilise pour tout évaluer représentent l’objectivité même, plutôt que la soumission à l’arbitraire. Ils permettent de camoufler les logiques de pouvoir à l’œuvre : l’autorité se brouille mais la subordination demeure.

La nouvelle crise d’ingouvernabilité

Mais le néolibéralisme entre lui-même en crise. Dans La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme [13] , les sociologues Marlène Benquet et Théo Bourgeron s’inscrivent dans l’histoire du libéralisme de Grégoire Chamayou et montrent via l’exemple du Brexit l’avènement d’un « nouveau régime d’accumulation » du capital. Celui-ci n’est plus porté par les institutions habituelles de la finance, c’est-à-dire les banques, les assurances et les fonds d’investissement, mais par les acteurs de la « deuxième financiarisation », à savoir les hedge funds , qui spéculent sur des actifs titrisés, les fonds de capital-investissement, qui prennent le contrôle de firmes non cotées, ou encore les fonds de trading à haute fréquence et les fonds de spéculation immobilière. Ces banquiers de l’ombre ( shadow banking ) sont ceux qui ont été à l’origine de la crise des subprimes de 2008.

Aujourd’hui, ces nouveaux capitalistes considèrent que le cadre institutionnel du néolibéralisme, celui de l’Union Européenne en l’occurrence, ne leur suffit plus. Ils veulent construire une « Singapour-sur-Tamise », c’est-à-dire rendre la place londonienne aussi peu taxée qu’un paradis fiscal off-shore . Les maigres réglementations créées par l’UE après la crise de 2008 leur paraissent encore trop contraignantes. Face au péril climatique, ces idéologues libertariens ne veulent donc plus aucune limite à leur liberté d’accumuler, à laquelle ils ne donnent plus de justification en dehors d’elle-même. Pour ce faire, ils soutiennent la répression des mouvements sociaux comme Extinction Rebellion, mouvement de désobéissance civile né au Royaume-Uni.

La gestion de l’épidémie par le gouvernement français a elle aussi illustré cette méthode double, et cette transition de gouvernementalité. Plutôt que de s’informer, et d’informer au mieux les citoyens avec des informations scientifiques à jour, il a choisi l’infantilisation dans ses discours et la répression dans les actes. Depuis un an il répète la même logorrhée, « les Français se laissant aller, nous sommes obligés de renforcer les contrôles ». Autrement dit, il considère la population comme une masse d’enfants à éduquer par des ruses, tout en usant de la matraque contre ceux qui auraient à y redire. Cette attitude a fait voler en éclats la croyance selon laquelle un gouvernement libéral économiquement serait peu enclin à l’autoritarisme. La France est même passé de la catégorie « démocratie complète » à « démocratie défectueuse » dans l’indice calculé par le journal libéral The Economist [14] .

La liberté des propriétaires et le retour de la matraque

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Pourtant, cette contradiction était présente dès les débuts du libéralisme économique. Comme l’explique Aaron Bastani dans le magazine socialiste anglais Tribune [15] , ses premiers penseurs comme John Locke soutenait le travail des enfants à partir de 3 ans ou la peine de mort pour les voleurs à la tire. Dans la même veine, Alexis de Tocqueville était contre une journée de travail à moins de 12h et contre l’encadrement des loyers. Jérémy Bentham proposait que les miséreux portent des uniformes. Aucun ne soutenait l’association des travailleurs ni le suffrage universel. Certes, l’époque était différente mais les Républicains sociaux de la Révolution française avaient déjà ouvert une autre voie possible.

Les colons américains qui ont revendiqué cette inspiration libérale au cours du XIX e siècle étaient pour la plupart des maîtres d’esclaves. On ne peut comprendre cela sans situer la liberté dont se prévalaient, et se prévalent toujours, les libéraux : la liberté des propriétaires. C’est cette liberté purement individuelle qui « s’arrête où commence celle des autres », qui permet aux commerçants de commercer et aux riches de s’enrichir sans limite, ainsi que d’user et d’abuser de ce qui leur appartient selon leur bon vouloir, que cela soit leurs enfants ou des adultes esclavagés.

Par la suite, après la première guerre mondiale et sa « mobilisation totale », ces débats ont pris un tournant plus contemporain sous la République de Weimar. Le juriste Carl Schmitt, par la suite rallié au nazisme, pose alors une formule qui allait résumer « l’Etat total » qu’il voulait construire : Etat fort et économie saine [16] . Friedrich Hayek, un des plus grands théoriciens du néolibéralisme, a encensé cette clairvoyance de Schmitt (tout en critiquant son ralliement au régime nazi). Sous cette formule, il s’agit de conserver les rapports économiques fondamentaux par la mise en place d’un Etat « fort-faible : fort, contre les revendications démocratiques de redistribution, et faible, dans sa relation au marché » [17] . Grégoire Chamayou situe à ce moment le véritable acte de naissance du libéralisme autoritaire, dans cette formule qui allait décrire parfaitement l’avènement politique du néolibéralisme plus de 40 ans plus tard, avec Margaret Thatcher. Il ajoute toutefois le fait « que la transcroissance de l’État libéral en État total totalitaire soit possible, et que, sans être nécessaire, ce phénomène ne soit pas accidentel, ne permet pas d’en conclure que le libéralisme serait par essence un crypto-fascisme » [18] . Montrer les points communs entre libéralisme et fascisme ne permet donc pas de les amalgamer, mais de mieux les comprendre pour les combattre tous les deux.

David Graeber avait saisi la dynamique libérale en nous rappelant dans son article de 2013 sur les bullshit jobs que le système capitaliste s’appuyait sur un esprit particulier, égoïste et austère [19] . Le grand économiste John Maynard Keynes souhaitait offrir à l’humanité la vraie liberté, celle d’être « libéré du problème économique » [20] , et de ne plus travailler que trois heures par jour, pour enfin se consacrer aux plaisirs de la vie et aux arts, dont il était d’ailleurs amateur et mécène [21] . Tous les deux avaient compris que l’humain n’était pas que déterminismes économiques, et qu’il cherchait à s’en défaire. Il n’est que temps de rappeler que la liberté réelle ne peut s’obtenir sans l’égalité entre tous.

[1] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire , 2018, La fabrique

[2] Serge Halimi, Le Grand Bond en arrière , rééd. Agone, 2012. Extrait « Le naufrage des dogmes libéraux », Le Monde Diplomatique , octobre 1998

[3] Karl Polanyi, La grande transformation , 1944, Gallimard

[4] L’économie comportementale a été récompensée en 2017 par le prix « Nobel » d’économie pour l’un de ses défenseurs, Richard Thaler. Il a publié en 2008 Nudge, La méthode douce pour inspirer la bonne décision.

[5] Barbara Stiegler dans l’émission « À l’air libre » de Mediapart , le 29 janvier 2021

[6] David Graeber, Bullshit jobs , éd. Les Liens qui Libèrent, 2018

[7] Frédéric Lordon, « Les entreprises ne créent pas l’emploi », Le Monde Diplomatique , mars 2014

[8] Selon la note « Quel avenir pour le télétravail ? Pérenniser et sécuriser une pratique d’avenir » publiée par l’Institut Sapiens, libertarien et proche du MEDEF, le 15 mars 2021.

[9] Usul, « Télétravail : pourquoi le patronat ne joue pas le jeu », Mediapart , 8 février 2021

[10] Edouard Louis, Qui a tué mon père , 2018, Seuil

[11] Guillaume Pelloquin, « À l’origine des bullshit jobs , la gouvernance par les nombres », Le Vent Se Lève , 2020

[12] Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres . Cours au Collège de France (2012-2014), Fayard, 2015, réédité en poche aux éditions Pluriel, 2020.

[13] Marlène Benquet et Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme , Raisons d’agir, 2021. « L’ère de la finance autoritaire », Le Monde Diplomatique , mars 2021.

[14] « Global democracy has a very bad year », The Economist , 2 février 2021

[15] Aaron Bastani, « How Liberals rewrite their own history », Tribune, Dagenham, Royaume-Uni, hiver 2021

[16] Herman Heller et Carl Schmitt, présentés par Grégoire Chamayou, Du libéralisme autoritaire , La Découverte , 2020

[17] Wolfgang Streeck, « Heller, Schmitt and the Euro », European Law Journal , vol. 21, n°3, mai 2015, pp.361-370, p.362

[18] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, op. cit ., p. 231

[19] On the phenomenon of bullshit jobs “, David Graeber, Strike! Magazine , 2013

[20] John Maynard Keynes, Lettre à nos petits-enfants , 1930. Edition française : Les Liens qui Libèrent, 2017, préface André Orléan.

[21] Gilles Dostaler, Keynes par-delà l’économie , éd. du bord de l’eau, 2014

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    De l’Europe à l’Asie : la démocratie comme mode de gestion de l’épidémie de Covid-19

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Sunday, 21 March, 2021 - 21:39 · 16 minutes

En France, les décisions relatives à la gestion de l’épidémie sont prises de manière confidentielle et discrétionnaire. D’après le gouvernement et ses soutiens, cette modalité de prise de décisions se justifie par l’urgence de la situation : pour contenir la propagation du Sars-CoV-2 , des réactions rapides sont nécessaires et ne peuvent s’encombrer de débats contradictoires. Or, les méthodes de gouvernement en temps de crise sanitaire retenues dans d’autres pays tendent à montrer qu’au contraire, le respect du droit ordinaire et des contre-pouvoirs débouche sur une meilleure maîtrise de la pandémie.

Ce n’est plus un secret : en France, la restriction de la liberté de mouvement se décide en Conseil de Défense, conseil spécial convoqué à la discrétion du président de la République et initialement conçu pour couvrir de la confidentialité nécessaire les réflexions ayant trait aux questions militaires sensibles. Étrange usage donc que de le convoquer pour la gestion d’une crise sanitaire, que la rhétorique guerrière utilisée par la communication gouvernementale ne saurait pleinement justifier.

L’état d’urgence sanitaire permet par ailleurs à l’exécutif de tenir l’Assemblée nationale, organe suprême du pouvoir législatif, à distance des décisions ayant trait à la gestion de la pandémie. Peut-être la considère-t-il trop occupée à débattre de sujets prioritaires à ses yeux, comme la clarification des contours d’un « séparatisme » mal défini ou le droit de filmer la police. Toujours est-il qu’il n’apprécie guère de la voir se mêler des restrictions dites « sanitaires », comme en témoigne une séquence de novembre 2020 devenue fameuse. Alors que les députés de l’opposition avaient voté un prolongement de l’état d’urgence non pas jusqu’en février comme le demandait le gouvernement, mais jusqu’au 14 décembre, Olivier Véran leur intimait de sortir de leur propre Assemblée (1).

Quels sont les résultats de cette abrogation des procédures démocratiques que la situation d’urgence sanitaire aurait réduites à des lourdeurs inutiles ? Fin 2020, la France déplorait le troisième nombre le plus élevé de morts par habitant parmi les 23 pays considérés comme des « démocraties pleines » d’après l’index de démocratie 2020 de l’ Economist Intelligence Unit . Une catégorie dont la France ne fait plus partie pour l’année 2021, rétrogradée au rang de « démocratie imparfaite » (2).

graphe compilé par lÉvolution du nombre de morts du Covid19 pour 100000 habitants dans 23 démocraties – données OMS © Andy Battentier

Si l’autoritarisme constitue un facteur de réussite dans la gestion de l’épidémie, on n’ose alors imaginer l’absolutisme des dictatures aux commandes des pays dont les taux de mortalité sont les plus faibles ! Cet argument ne résiste toutefois pas à la plus sommaire des analyses ; très vite est réfutée l’idée que les méthodes prônées et appliquées par le gouvernement français soient nécessaires au contrôle de l’épidémie. Au contraire, l’étude de certains cas laisse à penser qu’en démocratie, c’est par le respect du droit normal et l’exercice effectif des contre-pouvoirs que les meilleures décisions sont prises, même en période de crise sanitaire.

En Irlande, un gouvernement qui s’appuie sur l’assemblée législative, le conseil scientifique et la population

Lors de la première vague, pendant que le président de la République convoque la nation devant le téléviseur à intervalles réguliers pour proclamer ses ordonnances face à une caméra pour seul interlocuteur, le chef du gouvernement irlandais annonçe les mesures de confinement devant la presse, le ministre de la santé à sa gauche et le chief medical officer à sa droite. Ce dernier occupe alors un poste similaire à celui de Jérôme Salomon, qu’il cumulait avec le poste de chef de la National Public Health Emergency Team (NPHET), l’équivalent fonctionnel du conseil scientifique français.

Le NPHET est toutefois bien différent : il se compose d’une dizaine de groupes de travail, rassemble plus d’une centaine de scientifiques, et son organisation relève des services compétents de l’État (3). Ces mêmes services ont été ignorés en France, le président de la République préférant s’entourer d’une douzaine de professionnels triés sur le volet, dont les avis ne sont par ailleurs que consultatifs. Ce dernier point constitue une autre différence avec le NPHET : en Irlande, les pouvoirs exceptionnels d’une forme d’état d’urgence sanitaire ont été validés par le Parlement à la condition explicite que le gouvernement agisse sur recommandation du conseil scientifique. D’où la présence de son chef lors des annonces liées au confinement, et la capacité de la presse à s’adresser directement à lui, même lorsque le chef du gouvernement est présent.

En France, le président de la République préfère s’entourer d’une douzaine de professionnels triés sur le volet, dont les avis ne sont par ailleurs que consultatifs.

Par ailleurs, pendant qu’Emmanuel Macron filait la métaphore guerrière jusqu’à discourir au milieu des tentes d’un hôpital militaire, que Christophe Castaner égrenait les menaces tout en se targuant d’avoir mis en place les « mesures les plus restrictives d’Europe », le Premier ministre irlandais tenait, là aussi, un tout autre discours. Dans la conférence de presse du 27 mars 2020 où est annoncé le confinement, il insiste sur la nécessité d’obtenir le consentement de la population quant au respect des règles. Le 10 avril, interrogé sur l’éventualité de mesures plus strictes, il répond qu’il ne souhaite pas instaurer un état policier. Lors de ces conférences, pas d’envolées lyriques sur les jours heureux ou de trémolos dans la voix, mais des objectifs chiffrés, liés à la capacité de tests ou à l’évolution des estimations du nombre de reproduction de base.

Enfin, c’est un gouvernement au ton relativement humble qui se présente chaque semaine devant le Parlement pour rendre compte de ses actions et consulter les députés. Lors des séances de questions hebdomadaires organisées pour chaque ministère, le Premier ministre comme le ministre de la Santé appellent à l’examen critique de leurs actions, aux opinions des députés de tous les bancs, et répondent aux questions qui leur sont posées sans prétendre faire de la « pédagogie ». Certes, les votes sont suspendus quand l’état d’urgence sanitaire est en place, mais l’on peut noter de réelles inflexions dans la conduite des affaires sous l’effet des réclamations des députés : ces derniers, relayant les demandes des citoyens de leur circonscription, ont par exemple accéléré le plan de déconfinement. Un scénario inenvisageable en France, où l’Assemblée nationale ne vote rien qui ne reçoive l’approbation préalable du gouvernement – quand bien même les propositions émaneraient de la majorité parlementaire.

Malgré – ou grâce – à cette relative décentralisation de la décision et aux contraintes appliquées aux actes de l’exécutif, l’Irlande comptait fin 2020 un taux de mortalité par habitant inférieur de moitié à celui de la France, fournissant ainsi un contre-exemple à l’idée que l’autoritarisme ralentit la propagation du virus. Nous allons maintenant voir qu’à cet égard, le cas de la Corée du Sud est encore plus frappant.

En Corée du Sud, une importante pression populaire et des médecins à la manœuvre

Au printemps 2020, la situation coréenne dont la presse française se faisait l’écho avait de quoi inquiéter : l’épidémie y était certes maîtrisée, mais au prix d’une restriction des libertés inconcevable en France, restriction liée à un système de traçage invasif menaçant la vie privée.

À y regarder de plus près cependant, on peut se demander à bon droit dans quel État la dérive policière a été la plus marquée. Principal malentendu à dissiper d’un point de vue français : il n’existe pas d’application-espion sur les téléphones de type StopCovid ou autre en Corée, hormis pour les cas positifs ou les voyageurs en provenance de l’étranger. Un traçage direct n’est obligatoire que pour ces seules deux exceptions – de contamination et de quarantaine –, et chacun est ensuite libre de désinstaller le dispositif au bout des deux semaines réglementaires. Non que les choix faits par la Corée ne soulèvent pas quelques graves questions pour autant, mais il s’agit de les critiquer pour ce qu’ils sont : le traçage s’y effectue, certes, mais de manière uniquement rétrospective . Quand une personne est diagnostiquée positive, des épidémiologistes reconstituent ses déplacements à la main, au cas par cas, sous la supervision d’une autorité indépendante. Les étapes de son parcours sont ensuite anonymisées pour publication, et on tente de prévenir personnellement tous ceux qui auraient pu croiser sa route (en contactant les gens qui ont laissé leur numéro à l’entrée d’un bar ou d’un restaurant par exemple). Que ce soit par les mesures de confinement, les patrouilles policières pour les faire respecter ou encore le traçage en direct des téléphones via une application dédiée, la France se rapproche bien davantage du modèle chinois que coréen.

Après un an de restrictions globalement acceptées sur la liberté d’aller et venir, et plusieurs années de nouvelles lois sécuritaires attentant à des degrés divers à la protection de la vie privée, la levée morale de boucliers français face aux mesures coréennes de traçage a de quoi laisser pensif. Par-delà l’évidente comparaison – que l’on ne fait pas – de ce traçage aux confinements ou aux couvre-feux à répétition qui sont imposés en France, on ignore de surcroît une dimension importante de la situation coréenne : la population se montre dans l’ensemble d’accord avec cette mesure de gestion de l’épidémie. Cela est visible dans les outils de contestation mis en place, largement disponibles et accessibles, et qui n’ont pas été mobilisés. Les Coréens disposent en effet d’un influent système de démocratie directe. Depuis 2017, le gouvernement héberge un système de pétitions en ligne où chaque citoyen peut déposer sa demande ; si celle-ci obtient 200 000 signatures en un mois, le gouvernement a pour obligation d’y répondre.

L’opposition, en Corée, a pris une forme qui diffère de nos habitudes : plus populaire que parlementaire, elle est centrée sur la démocratie directe.

Ce système est le fruit de décennies d’activisme démocratique contre la junte et ses héritiers. La lutte n’a jamais cessé, depuis les menées contre le dictateur Park Chung-hee dans les années soixante-dix jusqu’au rocambolesque scandale et aux immenses manifestations qui ont entraîné la chute et l’incarcération de sa fille, la présidente Park Gueun-hyé, en 2016-2017. L’opposition, en Corée, a pris une forme qui diffère de nos habitudes : plus populaire que parlementaire, elle est centrée sur la démocratie directe. De nombreuses pétitions sur des sujets liés à l’épidémie de Covid-19 sont apparues sur le site de la Maison Bleue, au point qu’une couleur spécifique permettait de les distinguer. Certaines ont reçu un soutien massif, comme celle portant sur la demande de démantèlement d’une église évangélique à l’origine du plus gros cluster du pays (1,4 million de signatures), ou une autre qui exigeait la fermeture des frontières avec la Chine (750 000 signatures). Pour ce qui concerne les mesures de traçage, les débats ont porté sur l’indépendance de l’autorité qui les supervise ainsi que sur l’anonymat des données, mais pas sur le principe lui-même.

Il est important de noter par ailleurs que la Corée du Sud n’est jamais sortie de son régime normal de gouvernement. En Corée, pas de conseil scientifique trié sur le volet, mais des agences étatiques endossant le rôle que les institutions leur attribuent en temps de crise. Jusqu’à aujourd’hui, les experts de ces agences ont gardé la main haute sur la communication autour des mesures sanitaires. La directrice de la Korean Disease Control and Prevention Agency (KCDA), le docteur Jeong Eun-kyeong, a toujours occupé le devant de la scène, à la fois physiquement et métaphoriquement. Bien que les décisions politiques aient été prises institutionnellement par le gouvernement, en lien avec les agences adéquates, les annonces de mesures sanitaires étaient réalisées par les cadres de la KCDA. Les membres du gouvernement se tenaient en retrait derrière eux, vêtus de la veste jaune des secouristes intervenant lors de catastrophes naturelles. Dans un pays miné par de récurrents scandales de népotisme, ce geste souligne qu’en temps de crise, l’implication des politiciens est subordonnée à leurs compétences effectives plutôt qu’à des faveurs indues. Il s’agit là d’un message explicitement lié à l’épidémie de MERS de 2015 : l’opinion publique avait alors été davantage choquée par les dysfonctionnements liés à ces mécanismes de népotisme que par le nombre de victimes de l’épidémie.

L’exemple proposé par la Corée se montre donc diamétralement opposé à la gestion française de l’épidémie : absence de régime d’urgence, contre-pouvoirs forts et hommes politiques en retrait. Les résultats, eux aussi, s’opposent totalement à ceux constatés en France, la Corée ayant un taux de mortalité par habitant parmi les plus faibles dans les démocraties citées en introduction.

Les différences culturelles entre l’Asie et l’Europe ne suffisent pas à rendre compte des écarts dans la propagation de l’épidémie

Quoique ce dernier exemple permette d’illustrer le poids des variables culturelles, le pays n’ayant pas connu les hécatombes du Royaume-Uni ou des États-Unis par exemple, ces variables se révèlent à double tranchant lorsqu’on y regarde de plus près. L’argument culturaliste renvoyant à une force d’inertie, il tend in fine à inspirer le fatalisme plutôt que l’action, quand il ne sert tout simplement pas d’excuse à l’impéritie. C’est justement quand on essaie de faire la part des choses en comparant des pays voisins, qu’on mesure au plus proche les effets d’une réponse politique inappropriée.

La stratégie japonaise de réponse à l’épidémie, ou plutôt son absence de réponse, représente un cas d’école. Depuis le début, elle a consisté à s’appuyer exclusivement sur la discipline collective. L’opacité est demeurée la règle au point de limiter les tests pour contenir les cas positifs, dans une tentative désespérée de sauver les Jeux prévus à Tokyo. Il a même été décidé de maintenir une campagne de soutien au tourisme intérieur (« G o to Travel »), ce qui ne manqua pas de contribuer à la propagation du virus. Ainsi le Japon déplore-t-il deux fois plus de victimes que la Corée du Sud (126 décès par million d’habitants contre 51), en dépit d’une infrastructure hospitalière mieux implantée et de normes sociales plus sévères.

La question politique se pose donc avec une urgence redoublée, précisément parce qu’elle est le seul levier qui puisse être actionné dans l’immédiat.

Des écarts non moins impressionnants s’observent par exemple entre les États-Unis et le Canada (1 541 contre 534) ou le Royaume-Uni et l’Irlande (1 822 contre 862). On peut même avancer sans crainte d’établir un paradoxe que la politique joue un rôle plus crucial en Occident qu’en Asie, puisque l’incompétence amène à multiplier des chiffres déjà considérables en soi.

La question politique se pose donc avec une urgence redoublée, précisément parce qu’elle est le seul levier qui puisse être actionné dans l’immédiat. Or, dans les trois comparaisons que nous venons d’évoquer, c’est à chaque fois dans le pays où la décision a été la plus solitaire et la plus délibérément ignorante de la science – au Japon, aux Etats-Unis, dans le Royaume-Uni – que les résultats ont été les plus désastreux, avec des décisions prises en huis clos et annoncées en direct à la télévision, sans que les parlementaires ne les infléchissent significativement. En revanche, en Irlande, au Canada, ou en Allemagne, où les assemblées n’ont cessé de jouer leur rôle de contrôle, le nombre de contaminés par habitant est nettement inférieur.

On peut établir au moins de deux manières un lien entre l’exercice solitaire du pouvoir et les choix désastreux qui ont été faits dans plusieurs grandes démocraties. D’abord, dans le fait que l’absence de collégialité élimine les contre-pouvoirs ; pour reprendre la phrase de Montaigne que cite le président Macron, cette absence empêche de « frotter sa cervelle à celle d’autrui ». Ce danger existe dans les institutions du type Conseil de défense, dont l’exécutif fixe lui-même la composition, car il est exempt d’une opposition qui puisse renvoyer la balle et concevoir des politiques plus efficaces.

Mais un autre lien émerge, peut-être plus sérieux quand il est établi à l’intérieur d’une démocratie, celui où un peuple éprouve toutes les raisons de ne pas se sentir lié dans une décision solitaire, prise en huis clos, et dont les motifs lui demeurent obscurs. En refusant de rendre des comptes et en s’enfermant dans des comités secrets, le pouvoir exécutif prend le risque de responsabilités qui le dépassent et ce faisant, ne manque pas de compromettre l’adhésion populaire à sa stratégie – quand il en a une. Mais l’on pourrait aussi penser – et l’exemple coréen plaide en ce sens – qu’il n’est pas illégitime de rendre les citoyens comptables de leur passivité. Cette conclusion est aussi vieille que la science politique, c’était déjà celle de Machiavel méditant sur la première décade de Tite-Live : les émeutes peuvent souvent se révéler la condition de survie des républiques.

Notes :

(1) Voir sur France Bleu : https://www.francebleu.fr/infos/politique/olivier-veran-perd-son-calme-a-l-assemblee-nationale-elle-est-la-la-realite-de-nos-hopitaux-1604469887

(2) Source : https://www.lepoint.fr/monde/la-france-une-democratie-defaillante-03-02-2021-2412584_24.php

(3) Pour plus d’informations : https://www.gov.ie/en/publication/de1c30-national-public-health-emergency-team-nphet-for-covid-19-governance-/

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    Le virus a tué l’ordre libéral

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 5 March, 2021 - 04:40 · 4 minutes

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Par Daniel Hannan .
Un article du John Locke Institute

Les choses ne reviendront pas à la normale. L’impact politique et psychologique de la Covid-19 durera des décennies. Le monde vers lequel nous nous dirigeons en ressortira plus pauvre, plus mesquin, plus crispé, plus autoritaire.

Une épidémie se déclenche désormais dans nos cerveaux. Nous devenons plus prudents et moins tolérants à l’égard de la dissidence. Nous exigeons la fermeté de l’État. Et cette façon de penser ne changera pas quand le virus disparaîtra.

Les changements suite à la Seconde Guerre mondiale

Pensez aux changements politiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ce fut  la dernière fois que les gens se sont sentis collectivement menacés à cette échelle. Les restrictions qui étaient censées être introduites dans l’urgence sont restées en place longtemps après la fin de l’urgence : rationnement alimentaire, cartes d’identité, conscription, économie contrôlée.

Pourquoi ? Parce que les guerres et les épidémies nous renvoient à nos instincts de chasseurs-cueilleurs les plus primaires. Nous devenons plus repliés sur nous-mêmes, plus tribaux, plus collectivistes, plus hiérarchiques.

En d’autres termes, les grandes perturbations de ce type nous rappellent à quel point l’ordre libéral est contre nature et combien l’individualisme et la prospérité des deux derniers siècles ont été fragiles et contingents.

La mondialisation réduit la pauvreté, mais nous refusons de l’accepter

« Le libre-échange, la plus grande bénédiction qu’un État puisse accorder à un peuple, est impopulaire dans presque tous les pays », écrivait Lord Macaulay en 1824. Depuis lors, les revenus mondiaux moyens ont augmenté, selon une estimation prudente, de 3000 %, alors qu’ils n’avaient guère augmenté auparavant.

La mondialisation et l’ouverture des marchés ont permis de réduire miraculeusement la pauvreté. Prenez les mesures que vous voulez : alphabétisation, longévité, mortalité infantile, éducation des femmes, apport calorique, taille.

Pourtant, sous l’emprise de nos instincts préhistoriques, nous refusons toujours de l’accepter. Nous nions l’évidence d’une prospérité croissante ; ou bien nous nous disons que l’augmentation du niveau de vie a un coût terrible, que la société est devenue sans âme et matérialiste, qu’il manque quelque chose.

Chaque mouvement de protestation contre l’ordre libéral moderne – romantisme, existentialisme, fascisme, communisme, fondamentalisme religieux – est un cri torturé de notre homme des cavernes intérieur, qui aspire au collectivisme et à l’autorité du groupe social.

En sortant de la chrysalide du confinement, nous nous trouvons subtilement transformés. La demande de gouvernements autoritaires de gauche et de droite est plus forte. Il y a davantage de protectionnisme, et donc plus de pauvreté. Il y a moins de tolérance à l’égard de la dissidence. Il y a davantage de politique identitaire, la forme ultime de collectivisme car elle définit les gens, non pas en tant qu’individus, mais en tant que groupe.

« Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol », écrivait Hegel. Il se peut que les idées que nous tenions pour acquises à l’époque moderne – que l’individu est plus qu’une simple partie d’un collectif, que les dirigeants ne devraient pas pouvoir établir les règles au fur et à mesure, que ceux que nous n’aimons pas pourraient encore avoir des choses utiles à dire, que nos relations les uns avec les autres ne devraient pas être définies par la naissance ou la caste – aient été une erreur, une exception.

Nous arrivons peut-être, pour ainsi dire, à la fin d’un bref âge interglaciaire entre deux longues périodes glaciaires.

Il est temps de célébrer l’ordre libéral

Alors que les glaciers se retirent, marquons ce que nous laissons derrière nous. Célébrons le miracle extraordinaire qui a libéré la race humaine de dix mille ans de servitude et qui nous a élevés à un sommet de richesse et de bonheur qui était inimaginable jusque très récemment.

Reconnaissons les résultats d’un système de marché qui a mis fin à l’esclavage, brisé les tyrannies, élevé le niveau de vie des gens ordinaires, des femmes libérées ainsi que des minorités, un système qui a défendu la dignité de l’individu.

Célébrons le premier modèle économique qui a permis aux gens de progresser, non pas en aspirant le pouvoir en place, mais en offrant des services à ceux qui les entourent. Faisons le deuil, en passant, de l’ordre libéral qui, avant la pandémie, a épongé les dernières flaques de pauvreté sur cette planète.

Reconnaissons ce moment capitaliste, où la raison a vaincu le dogme et où les personnes ordinaires ont pu profiter de modes de vie dont les rois médiévaux n’auraient pas pu rêver. C’est une prouesse d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été comprise ou appréciée. Ses bénéficiaires sont restés méfiants et hostiles jusqu’au bout.

Ce n’est que maintenant, peut-être, alors que nous retournons à notre condition naturelle, que nous apprécions ce que nous perdons.

Traduction par Justine Colinet pour Contrepoints de The Virus Has Killed the Liberal Order de John Locke Institute

Hier à #Toulouse : 1000 manifestantEs en #solidarité aux répriméEs de Lieuron et contre la loi de SécuritéGlobale

https://www.ladepeche.fr/2021/02/13/manifestation-a-toulouse-un-millier-de-teufeurs-dans-la-rue-pour-revendiquer-des-alternatives-9371653.php

“Ils étaient environ un millier de manifestants ce samedi 13 février – teufeursEuses, intermittentEs du spectacle, squatteursEuses, chômeursEuses, bénévoles, étudiantEs, gilets jaunes, syndicalistes… – à venir faire entendre leurs voix.”

#lutte #actu #actualité #social #société #répression #autoritarisme #logement #politique #manif #HauteGaronne #LSG #racisme #fichage #surveillance
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    Mélenchon veut sa fête de la liberté, je veux bien ma fête du socialisme

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Wednesday, 3 February, 2021 - 04:25 · 2 minutes

Par Frédéric Mas.

Mélenchon défenseur des libertés ? Samedi 30 janvier, Jean-Luc Mélenchon a déclaré sur le plateau de l’émission de Laurent Ruquier « On est en direct » qu’il souhaitait organiser une « fête de la liberté ». Le leader de la France insoumise estime que celle-ci lui permettrait de protester contre les lois « liberticides » portées par Emmanuel Macron .

Le leader d’extrême gauche précise sur son compte twitter que cette fête pourrait prendre la forme d’une marche le 20 mars prochain.

Les lecteurs de Contrepoints ont assez vite compris que la fête de la liberté de Mélenchon n’a pas grand-chose à voir avec celle qui a lieu chaque année à Las Vegas, célébrant libertés individuelles, libre échange et capitalisme.

Mélenchon contre le macronisme autoritaire

Depuis la publication en novembre dernier d’un rapport sur la « dérive autoritaire » du macronisme, la formation de Jean-Luc Mélenchon se fait fort de défendre les libertés publiques contre l’état d’urgence sanitaire.

Comme nous avons eu l’occasion de le dire précédemment dans les colonnes de Contrepoints , Jean-Luc Mélenchon ne cherche pas à défaire l’autoritarisme du président de la République, mais à le remplacer par le sien propre, inspiré par les régimes socialistes d’Amérique du Sud qu’il adule et prend pour modèle de développement.

L’opportunisme politique de la France Insoumise ne s’arrête d’ailleurs pas là. Depuis maintenant quelques jours, Jean-Luc Mélenchon qui, il y a encore quelques années ferraillaient contre la religion dans le camp des ultras de la République, s’est découvert une passion pour la liberté religieuse et tonne contre ceux qui prennent la religion pour un « athéisme d’État ». Le vent a tourné, comme la girouette Mélenchon.

Et si demain, les libéraux organisaient une « fête du socialisme », en prenant soin de redéfinir le socialisme en termes individualistes, protecteurs des libertés individuelles et de la propriété ? L’idée pourrait être reprise en s’inspirant de l’excellent essai de Jean-Marc Daniel sur « le socialisme de l’excellence » !

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    Couvre-feu : Darmanin ou le petit Beauvau du cinéma permanent

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 2 February, 2021 - 13:00 · 5 minutes

couvre-feu

Par Nathalie MP Meyer.

Vous avez aimé le Ségur de la santé , ce grand « machin » pompeux qui devait donner un peu d’agilité à notre mammouth hospitalier complètement débordé par le Coronavirus mais dont on constate chaque jour qui passe qu’il a surtout consisté à déverser des milliards d’euros sur notre système de santé sans en amorcer la moindre réorganisation en profondeur ? Alors forcément, vous allez a-do-rer le Beauvau de la sécurité inauguré avant-hier par le Premier ministre !

Darmanin et le Beauvau de la sécurité

Car figurez-vous que parmi les trois objectifs que se donne Jean Castex pour adapter nos forces de l’ordre au régalien du XXI ème siècle, le travail de terrain au plus près de la population sans entrave bureaucratique inutile arrive en première position :

« La finalité poursuivie est claire (…) : avoir le plus de policiers et de gendarmes possible au plus près du terrain et des populations, les moins englués que possible dans des procédures lourdes ou inadaptées. »

En bon ministre de l’Intérieur dynamique et soucieux de faire du zèle, Gérald Darmanin n’a pas attendu que tout ceci soit écrit noir sur blanc dans un long rapport que personne ne lira. Dès dimanche 31 janvier dernier à 18 heures, il se transportait « sur le terrain » d’un péage très fréquenté lors des retours de week-end et il observait avec une satisfaction inouïe qu’entre le conducteur automobile et le PV, il n’y avait désormais plus aucune entrave d’aucune sorte :

Et d’égrener des chiffres dégoulinants de zéros censés caractériser son engagement total en faveur de la sécurité des français, à commencer par leur sécurité sanitaire : 600 000 contrôles et 60 000 verbalisations depuis le début de l’instauration du couvre-feu à 18 heures, annonce martiale d’une augmentation des contrôles de 30 % dorénavant – par Jupiter, Valls et Sarkozy, Darmanin se la joue tolérance zéro pour le virus au-delà de 18 heures : (01′ 04″)

Il faut dire que vendredi dernier, après quinze jours de suspense sur un possible reconfinement éventuellement « préventif » et « très serré » qui divisait profondément classe politique et classe médicale, Jean Castex a annoncé … pas grand-chose de nouveau 1 en fait, si ce n’est un durcissement des contrôles quant au respect des mesures en vigueur actuellement dont le fameux couvre-feu avancé à 18 heures :

« Les policiers et les gendarmes seront mobilisés pour contrôler le non-respect du couvre-feu, l’organisation des fêtes clandestines et l’ouverture illégale des restaurants dans des proportion renforcées. Les dérives de quelques-uns ne sauraient ruiner les efforts de tous. Une consigne de particulière fermeté sera donc appliquée pour ceux qui fraudent les règles en vigueur. »

C’est ainsi que M. Darmanin s’est retrouvé dimanche soir à montrer ses petits muscles au péage de Buchelay. Inutile de dire que les automobilistes, déjà pris dans des embouteillages encore plus monstrueux que d’habitude en raison du couvre-feu avancé, ont moyennement apprécié .

Il n’est jamais agréable de se prendre une amende de 135 euros. Mais c’est encore plus rageant quand on sait que la situation qui nous vaut cette brimade n’est nullement facteur de circulation du virus. Du temps des confinements, un promeneur isolé pouvait parfaitement se faire verbaliser. Aujourd’hui, le couperet de 18 heures est le prétexte absurde à un cinéma d’autoritarisme qui semble bien éloigné de la seule lutte contre le Covid-19.

Couvre-feu, un cinéma d’autoritarisme

En quoi un conducteur et des passagers en train de rentrer chez eux dans un véhicule fermé sont-ils susceptibles de propager la maladie ? En quoi le sont-ils plus avant 18 heures qu’après ? On aimerait le savoir.

Et ce d’autant plus que les études commencent à s’accumuler qui montrent d’une part que le couvre-feu avancé à 18 heures aurait eu un effet au mieux nul au pire aggravant sur la pandémie en poussant les gens à s’agglutiner dans les magasins entre 17 et 18 heures pour faire leurs courses ; et d’autre part que rien ne prouve que les restrictions ultra-strictes telles qu’imposées en France (sous les quolibets mi-étonnés mi-blasés de nos voisins) seraient plus efficaces que le respect scrupuleux et responsable  des gestes barrières (éventuellement associé à l’interdiction ponctuelle des très grands rassemblements).

Autrement dit, le gouvernement se retrouve pris au piège de son autoritarisme désordonné.

La dégringolade de l’économie française, dont on n’a encore rien vu puisque le « quoi qu’il en coûte » sert précisément à adoucir le choc, a quand même abouti à un recul du PIB de 9 % 2020 , du jamais vu depuis la création de l’INSEE en 1946. Encore plus parlant, ceci correspond à une chute du PIB par habitant de 3 250 euros. Dans ces conditions qui signifient concrètement pauvreté, déclassement et mal-être social et psychologique, on comprend que le gouvernement cherche une façon de montrer que l’État « fait quelque chose » contre le Coronavirus sans en passer par un reconfinement stricto sensu.

D’où une nouvelle salve de coups de menton et de contrôles absurdes à l’égard d’un couvre-feu à 18 heures qu’il n’est plus possible de supprimer sans donner l’impression que la lutte contre le coronavirus se relâche et sans perdre la face malgré sa douteuse efficacité.

Et d’où un Gérald Darmanin tout feu tout flamme pour distribuer abondance de PV et de leçons de conduite sans objet dans une langue de bois digne du petit Beauvau du cinéma permanent que les ministres de l’Intérieur ont l’habitude de jouer devant les caméras faute de pouvoir produire des résultats effectifs quant à la sécurité des Français. Ça promet.

  1. Nouvelles mesures : fermeture des centres commerciaux non alimentaires de plus de 20 000 m 2 et durcissement des conditions d’entrée et de sortie du territoire français.