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    Face à l’inflation, les banques centrales dans l’impasse

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Thursday, 28 April - 12:09 · 13 minutes

Alors que l’inflation atteint déjà des niveaux jamais vus depuis des décennies, la politique des banques centrales, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et à présent la guerre en Ukraine promettent une hausse des prix durable. Si la période actuelle semble plus que jamais dévoiler l’insoutenabilité du modèle financier contemporain, la fuite en avant et l’attentisme des institutions monétaires témoignent du refus de changer de paradigme. Face à la menace d’une action de ces dernières visant à contrer l’inflation, le spectre d’une crise économique et financière se précise.

Politique monétaire expansive et reprise économique

En mars 2020, la crise sanitaire déclenche une récession de haute envergure. Alors que les marchés financiers étaient au plus mal, ce nouveau choc apparaît et les banques centrales décident d’agir en injectant – par le biais de rachats massifs de titres de dette des États et de multinationales – des centaines de milliards de liquidités dans le système financier pour éviter la catastrophe. Depuis la crise des subprimes de 2007-2008, les banques centrales se sont promises de toujours fournir les liquidités nécessaires aux banques et autres institutions financières en cas de fortes secousses des marchés. Suite à la chute de Lehman Brothers en 2008, la non-intervention des banques centrales est devenue inconcevable. Entre la crise des dettes souveraines (1) en Europe, la crise du repo , et la chute des actions en 2018, les périodes de turbulences sur les marchés au cours de la dernière décennie ont toujours été suivis d’un soutien monétaire sans précédent. L’épisode de mars 2020 n’aura pas fait exception.

NDLR : Pour une analyse de la crise financière évitée de peu en mars 2020, lire sur LVSL l’article d’Alessandro Ferrante « La crise oubliée du shadow banking »

Grâce au soutien des institutions monétaires lors de la crise sanitaire, les pays ont donc pu emprunter massivement pour financer des plans de relance – bien plus maigres en Europe qu’aux États-Unis. Sous la présidence Trump, les États-Unis ont déclaré l’instauration d’un plan de 2 000 milliards de dollars, encore accru par Joe Biden depuis. Au sein de l’Union européenne, les 27 s’accordent autour d’un programme de 750 milliards d’euros. Au Royaume-Uni, c’est 180 milliards de livres. Au Canada, c’est 100 milliards de dollars canadiens répartis sur trois ans. Portée par une injection monétaire continue, la reprise économique se conjugue à des goulots d’étranglement sur les chaînes d’approvisionnements causées par la pandémie, et des pénuries de toutes sortes voient le jour : puces électroniques, papier, essence, produits alimentaires, etc .

Dans un tel contexte, les prix ne pouvaient qu’augmenter. Jusqu’au 24 février 2022 – date de début de l’invasion russe en Ukraine – l’inflation continue son chemin. Au mois de janvier, elle atteignait déjà des sommets dans l’ensemble des pays occidentaux. Mais lorsque la guerre retentit, ce phénomène en vient à s’accélérer. Les sanctions occidentales vis-à-vis de la Russie entraînent en effet une hausse de la spéculation sur les matières premières et donc une augmentation de certains produits, en particulier sur les hydrocarbures et les produits agricoles .

La décision de l’Ukraine et de la Russie de suspendre l’exportation de certains de leurs produits essentiels engendre de nouvelles pénuries. En parallèle, la stratégie 0 Covid extrême du gouvernement chinois crée de nouvelles tensions sur les chaînes logistiques. Aujourd’hui, la hausse des prix atteint 8,5% aux États-Unis, un record depuis 40 ans. Sur le Vieux continent, c’est 7,5%, le plus haut niveau enregistré depuis la création de l’indicateur. Au Royaume-Uni, c’est 7%, un sommet depuis 1992. Au Canada, c’est 6,7%, un record depuis 31 ans.

Les économies occidentales heurtées de plein fouet

Si, à première vue, ce phénomène pourrait s’avérer positif pour les États car il permet de réduire le poids de leur dette – dont la taille a considérablement augmenté durant la crise sanitaire -, un problème majeur se pose lorsqu’on considère la question sous sa dimension sociale. La grande majorité des salaires et prestations sociales ne sont pas automatiquement indexés sur l’inflation. Du fait des faibles négociations salariales alimentées par le refrain (2) de la « spirale prix-salaires », les salaires réels chutent drastiquement et des mouvements de protestation apparaissent. En Espagne, l’envolée des prix crée la colère chez les citoyens , et plus particulièrement chez les agriculteurs qui voient le prix des fertilisants exploser. En Grèce, une grève générale est en cours et les citoyens réclament une hausse des salaires. Aux États-Unis, la « Grande démission » représente l’immense vague de départs des salariés à la recherche d’un emploi mieux payé et de meilleures conditions de travail.

Pour contenir ces révoltes, les gouvernements ont recours à des mesures de soutien de tout type : chèque inflation , baisse des impôts, blocages des prix, diminution de la TVA… Dans le même temps, l’inflation « annoncée » est modifiée grâce à certaines décisions étatiques. En France, la hausse des prix atteint seulement 4,8% en avril – un des plus faibles niveau européen – grâce à la mise en place du bouclier tarifaire sur l’électricité et le gaz, qui est cependant censé prendre fin le 30 juin.

En parallèle, un jeu de communication se met en place. Pour se dédouaner de l’inflation survenue avant l’invasion de la Russie en Ukraine, certains dirigeants n’hésitent pas à remettre la hausse des prix sur le dos de la guerre. C’est notamment le cas du président Biden qui a déclaré le 11 mars dernier que l’inflation est due à Vladimir Poutine.

Si les gouvernements arrivent pour l’heure plus ou moins à maintenir le calme chez les citoyens, une hausse des prix trop importante pourrait accentuer ces tensions sociales, mais aussi remettre en cause le mandat des banques centrales qui reste principalement celui de la stabilité des prix.

Le risque d’une implosion ?

En 2008 comme en 2020, les institutions monétaires sont parvenues à prolonger un cycle économique qui semblait toucher à sa fin en augmentant sans cesse la dette des agents économiques. Mais dans le contexte actuel, la situation les en empêche. Face à l’inflation persistante – dont le contrôle leur échappe depuis bien longtemps – recourir à la planche à billet s’avère compliqué. Si les banques centrales envisagent une normalisation de leur politique au cours de l’année 2022, une diminution massive du volume de liquidités injectées et une augmentation marquée des taux pour endiguer l’inflation est un pari impossible.

La dette des agents privés atteint déjà des niveaux historiques. Dès lors, une hausse marquée des taux directeurs des banques centrales entraînerait un emballement de ces dettes et créerait une succession de défauts de paiements et de faillites pour nombre d’entreprises. On peut alors craindre une chute de la production, une augmentation du chômage, et un approfondissement de la récession.

Si les banques centrales ont le pouvoir de contrôler leurs taux directeurs (3), les taux auxquels les pays empruntent, fixés par les marchés financiers, fluctuent selon l’environnement économique et la situation financière des différents pays. Dans ce contexte, l’inaction des institutions monétaires produit d’inquiétants effets sur le marché obligataire. Depuis plus d’un an, les taux à long terme ne cessent d’augmenter. Depuis quelques semaines, cette spirale s’accélère : les investisseurs pensent que les institutions monétaires vont agir sur leurs taux directeurs pour contrer l’inflation, et ne veulent ainsi plus prêter aux États à des taux aussi faibles qu’auparavant car la hausse des prix s’intensifie et la valeur des obligations qu’ils détiennent diminue. De fait, la France n’emprunte plus à des taux négatifs comme en juin 2021, mais à 1,3 % sur 10 ans. Le Royaume-Uni n’emprunte plus à 0,3 % mais à 1,8 % sur 10 ans. Les États-Unis, comme le Canada, empruntent désormais à 2,8 % sur 10 ans et non plus à 0,5 % comme en mars 2020.

Une nouvelle crise des dettes souveraines en zone euro pourrait apparaître.

Si ces hausses peuvent sembler raisonnables en comparaison avec le niveau des années passées, la tendance est clairement à la remontée des taux directeurs. Or, au même titre que le secteur privé, le niveau des dettes publiques a considérablement augmenté au cours des deux dernières années. La dette publique atteint ainsi environ 150 % du PIB en Italie, 125 % aux États-Unis et 120 % en France. Lorsque ces mêmes États empruntent pour rembourser leurs anciennes créances, ils devront faire face à ces nouveaux taux du marché. Leurs dettes abyssales engendreront alors une augmentation du coût de leur dette qui aurait de lourdes conséquences pour les pays dont les finances publiques sont instables. En observant l’augmentation continue du spread (écart de crédits) entre l’Italie et l’Allemagne, l’hypothèse de voir la troisième puissance économique européenne vivre le même scénario que la Grèce quelques années plus tôt n’est pas improbable. Une nouvelle crise des dettes souveraines en zone euro pourrait alors apparaître. Du côté américain, le rapprochement entre le rendement d’une obligation de courte durée et celle d’une maturité plus longue témoigne de l’anticipation du marché face au risque de crise à court terme.

Dans ce contexte, la bulle financière ne se maintient que par la politique monétaire accommodante des banques centrales. Les actions baissent mais se maintiennent à des niveaux élevés du fait des faibles taux et du volumes de liquidités injectées dans les marchés financiers. Ce qui rend donc ces derniers extrêmement sensibles à une action des institutions monétaires. Dans le cas d’une normalisation de leur politique, une crise financière semble inévitable. On comprend donc pourquoi le choix a pour l’instant été fait de laisser filer l’inflation.

La pression s’accentue

Les marchés réagissent en effet à l’inflation et la guerre en Ukraine. Les sanctions vis-à-vis de la Russie engendrent en effet d’importantes fluctuations sur les cours des matières premières et de nombreux appels de marges (4), susceptibles de créer un dangereux effet domino. Le président de la Réserve fédérale de Dallas estime ainsi qu’il existe un « risque macroéconomique. »

Cette même réaction est visible sur le marché obligataire. Face à la hausse de l’inflation et au risque d’une diminution du bilan de la FED, le prix des obligations diminue. La valeur globale des obligations est donc en baisse (524 milliards lors de la semaine du 18 avril). Étant donné que ces titres de dettes font souvent gage de collatérales lors d’échanges financiers, c’est-à-dire de garanties en cas de non-remboursement, on peut craindre une vente massive de tout types d’actifs pour obtenir des liquidités et ainsi combler la perte de valeur de ces garanties. Une dangereuse spirale pourrait se mettre en place.

Par ailleurs, l’augmentation des taux obligataires entraîne par ricochet des effets sur le marché immobilier. Aux États-Unis, le taux fixe à 30 ans dépasse 5 %, un niveau plus atteint depuis 2010. Cette augmentation, couplée à des prix historiquement élevés pourrait engendrer un ralentissement, voire une diminution des ventes, qui ferait alors baisser les prix. Dans ce contexte, l’augmentation constante de la durée de remboursement des prêts permet de maintenir la bulle immobilière.

Face à cet ensemble d’événements, les banques centrales ne peuvent agir activement. Le 16 mars dernier, la Réserve Fédérale américaine a donc décidé d’augmenter timidement ses taux directeurs de 0,25 %, pour les porter à 0,5 %. La banque centrale canadienne a fait de même quelques jours plus tôt. Au Royaume-Uni, la Bank of England a été légèrement plus offensive et les a augmentées à 0,75 %. En Europe, la BCE décide pour l’heure de ne rien faire, par peur de précipiter une crise économique. À titre de comparaison, la dernière fois que l’inflation atteignait 8,5 % aux États-Unis, les taux se situaient à 8 %. Au Canada, lorsque l’inflation augmentait de 6,7 %, les taux directeurs de la banque centrale étaient de 16 %. Ce refrain est le même pour l’ensemble des pays occidentaux.

L’attentisme des banques centrales s’explique sans doute aussi par la crainte d’un effondrement du modèle financier occidental en faveur des puissances de l’Est.

Après avoir évoqué une inflation temporaire et limitée pendant des mois, le discours et la crédibilité des banques centrales sont donc fortement remis en question. Est venu s’ajouter à cela la prise en compte d’une inflation de plus long terme et diffuse dans les secteurs de l’énergie et des matières premières. Celle-ci, générée par un goulot d’étranglement sur les chaînes d’approvisionnement et une création monétaire disproportionnée, amplifiée par la crise géopolitique récente, s’inscrit dans un contexte de marchés mondiaux dérégulés et instables.

Alors que les banquiers centraux ont perdu le contrôle des prix, un arbitrage difficile se rapproche : remonter leurs taux et précipiter une crise financière ou laisser filer l’inflation au risque d’un effondrement de la monnaie et de tensions sociales explosives ? Ce dilemme intervient alors que la concurrence entre grandes puissance s’intensifie et l’hégémonie historique du dollar est de plus en plus remis en cause. Dans le contexte où la Chine et la Russie ont clairement affiché leur volonté d’en finir avec l’hégémonie du dollar, l’attentisme des banques centrales s’explique sans doute aussi par la crainte d’un effondrement du modèle financier occidental en faveur des puissances de l’Est.

Notes :

(1) : Suite à la crise de la dette grecque en 2010, les pays européens ont vécu un emballement très fort de leur dette publique et de leurs déficits qui s’avéraient insoutenables. De nombreux plans de sauvetages ont eu lieu. Les pays ont dû s’adonner à des politiques d’austérités dans le but de retrouver des finances publiques stables.

(2) : Si l’histoire nous montre qu’une augmentation des salaires a généralement tendance à exercer une pression à la hausse sur les prix, elle nous montre surtout que le choix peut se faire entre les salaires et les profits. Si les salaires augmentent, les profits baissent. Si les profits augmentent, les salaires baissent. Dans tous les cas, les prix augmentent. Bien qu’un équilibre puisse être trouvé, la balance penche toujours d’un côté. Au moment des différents chocs pétroliers dans les années 1970, les gouvernements et syndicats avaient fait le choix d’une augmentation des salaires pour combler la baisse du pouvoir d’achat. De nos jours, les profits semblent être privilégiés, au détriment des salaires.

(3) : Les taux des banques centrales sont les taux directeurs. Ce sont des taux fixés à court terme par les banques centrales. On distingue trois types de taux directeurs : taux de refinancement, taux de rémunération des dépôts, et taux d’escompte. Le principal est le taux de refinancement qui correspond au taux d’intérêt des liquidités empruntées par les banques commerciales.

(4) : Un appel de marge se produit lorsque le courtier informe que le solde du négociateur est tombé en dessous de sa marge de sécurité. Dans ce cas, deux solutions sont possibles. La première : versement de fonds supplémentaires (sous forme de liquidités et/ou en numéraire) pour combler la dépréciation de la position ouverte sur le marché. Deuxième solution : Si de nouveaux capitaux ne sont pas apportés, le courtier se permet de couper la position pour arrêter les pertes.

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    De l’inflation sur la planète Vulcain

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Wednesday, 1 September, 2021 - 02:30 · 6 minutes

Par Karl Eychenne et Jean-Yves Ravel.

C’est un fait : l’inflation accélère un peu partout dans le monde, plutôt aux États-Unis qu’en Europe. Mais ce que l’on attend de l’économiste, ce n’est pas de savoir ce qu’il y a, mais de savoir ce qui est dit qu’il y a , pour paraphraser le philosophe Quine qui s’interrogeait alors sur le statut des licornes et des centaures… Il y a de l’inflation, on le sait. Mais qu’est ce qui est dit de cette inflation ?

Deux écoles s’affrontent. Ceux qui croient que l’inflation va s’essouffler, et ceux qui croient qu’elle va s’emballer. Les partisans de l’essoufflement avancent l’inflation transitoire , celle qui ne va donc pas durer parce que le déconfinement ne dure qu’un temps. Les autres sont plutôt les réchauffistes , ils pensent que les politiques de soutien exubérantes vont donc provoquer la surchauffe économique et faire basculer l’inflation dans une forme d’hyper inflation incontrôlable.

Si le discours officiel reste celui d’une inflation transitoire, en coulisses on est moins serein. Parmi les économistes traditionnellement peu inquiets sur la question inflationniste, on préfère éviter le sujet. Il faut dire qu’on a perdu l’habitude d’avoir peur de l’inflation. Elle n’avait pas disparu, mais elle ne réagissait plus.

Quelle preuve avons-nous de cette désensibilisation du cycle économique au risque inflationniste ? En fait, nous avons deux preuves.

D’une part, il y a la baisse tendancielle des anticipations d’inflation des ménages depuis près de 40 ans. D’autre part, il y a la passivité des salaires à toute embellie sur le marché de l’emploi, le cas des États-Unis fut éclairant avant que la crise Covid ne sévisse.

Bref, nous n’avons, ou plutôt nous n’avions plus peur de l’inflation. On ne sait plus trop comment appréhender ce danger qui fut celui de nos ancêtres économicus .

La divine coïncidence ne se produit plus

Alors, on fait avec ce que l’on a.

Soit avec des heuristiques pleines de bon sens : « quand la demande est supérieure à l’offre, alors le prix monte ; quand la demande est très supérieure à l’offre, alors le prix monte beaucoup ». Nous serions dans ce dernier cas.

Soit avec des théories dites plus fines, mais qui échouent au tribunal de l’expérience de la stagnation séculaire puis près de 10 ans.

Nul besoin d’ouvrir le capot et de parler technique, on retiendra une seule expression bien connue des spécialistes sur la question : « la divine coïncidence ». Cette expression nous dit en substance que si les Banques centrales se fixent un certain objectif d’inflation, alors l’intendance suivra… c’est dire que l’on devrait par ailleurs observer une activité économique raisonnable, un PIB proche de son niveau potentiel, un taux de chômage proche de son niveau naturel, etc. C’est cela l’idée de la divine coïncidence, il suffit de se concentrer sur l’inflation et le reste devrait rester sage.

Sauf que depuis la crise des subprimes en 2007 (ou 2008, cela change chaque année…), on sait que cela ne fonctionne pas. La stabilité de l’inflation autour de la cible de la Banque centrale n’a en effet pas empêché l’émergence de conditions favorables à l’émergence d’une crise majeure.

Bref, il n’y a pas eu de divine coïncidence. Très bien, cela n’a pas fonctionné. Mais cela aurait pu ! On y croit plus vraiment, mais on continue d’y croire un peu quand même. Et puisqu’on y croit encore, alors on prévoit encore.

Problème : prévoir à l’aide de théories bancales peut vous amener à anticiper des chimères.

L’exemple le plus éclairant est celui de Urbain Le Verrier, dont la postérité repose malheureusement sur sa prévision de la planète Vulcain, une planète qui n’existe nulle part ailleurs que dans Star Trek. Mais cela, il ne pouvait pas le savoir, à moins d’avoir connu Einstein et sa théorie de la relativité générale avant l’heure.

Soucoupes volantes interdites

Obtus mais pas vaincu, l’économiste adoptera alors une stratégie difficile à contrer : celle de ce maire qui interdit aux soucoupes volantes de survoler ou stationner à Châteauneuf-du-Pape . Peut être que l’on n’a pas trouvé la planète Vulcain, mais cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

De la même façon, peut-être que l’on n’a pas trouvé d’inflation durable et galopante, mais cela ne signifie pas qu’elle n’arrivera pas. D’ailleurs, regardez par le passé, cette stratégie a plutôt bien fonctionné.

Un exemple : lorsque la BCE de Jean-Claude Trichet pratiqua (selon la doxa française) une politique monétaire restrictive, alors que nous sortions à peine de la crise des subprimes , et à l’aube de la crise de la dette souveraine. Avons-nous vu l’inflation débarquer ? Non. Et pour cause, il sera reconnu plus tard que le problème n’était pas que l’inflation menace d’accélérer, mais menace de disparaître : le risque de déflation.

Alors l’économiste obtus utilisera son arme suprême : le paradoxe de Hempel

Comment prouver que tous les corbeaux sont noirs ? Il suffit de prouver que tout ce qui n’est pas noir n’est pas corbeau ; les deux propositions sont équivalentes d’un point de vue logique (loi dite de contraposition).

Dans notre cas cela donne : comment prouver que la surchauffe économique s’accompagnera bien d’inflation galopante ? Il suffit de prouver que la non -inflation galopante s’est toujours accompagnée de la non- surchauffe économique. Et il est vrai que par le passé l’absence de surchauffe économique ne s’est pas, ou rarement, accompagnée d’inflation galopante.

En utilisant la fameuse loi logique de contraposition, notre économiste obtus en déduira alors que l’inflation galopante accompagnera bien la surchauffe économique qui va survenir… Mais c’est aller trop vite en besogne. De la même façon que l’on ne déduit pas de la seule présence de souris blanche que tous les corbeaux sont noirs, on ne déduit pas de l’absence d’inflation galopante en période de stagnation séculaire que l’inflation sera galopante en période de surchauffe économique.

On a donc pas prouvé l’existence d’inflation galopante à venir, mais on n’a pas prouvé non plus son absence : en effet, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Autrement dit, on n’a pas prouvé grand-chose… Inflation galopante ou inflation transitoire ? Même si on a une petite idée, on bottera en touche en postulant prudemment que l’inflation se trouve dans la peau du chat de Schrödinger : galopante ET transitoire.

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    Conférence Surfin’ Bitcoin à Biarritz

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 31 August, 2021 - 02:30 · 4 minutes

Lightning Network

Par Brice Rothschild.

En cette fin de mois d’août, des centaines de bitcoineurs du monde
francophone étaient rassemblés jeudi et vendredi dernier à Biarritz à
l’occasion de la conférence Surfin’ Bitcoin organisée par StackinSat. Un
événement s’adressant aussi bien aux entrepreneurs, qu’aux experts et
aux débutants.

En voici quelques morceaux choisis en toute subjectivité.

Réseau Lightning

abacus source https://unsplash.com/photos/gdL-UZfnD3I

En ouverture, Yorick de Mombynes a commencé par la face nord avec une
explication du très complexe réseau Lightning, technologie permettant de
passer Bitcoin à l’échelle pour être capable de gérer des milliers de
transactions par seconde.

À cette fin, Yorick a utilisé l’image du boulier symbolisant un canal de paiement où les boules s’échangent entre ses utilisateurs sans que la chaîne de blocs de ces échanges de boules (vous me suivez ?) n’en soit encombrée. Enfin, c’est un réseau de ces bouliers qui permet un jeu de compensation de proche en proche entre des millions de participants.

Si vous n’avez rien compris à mon résumé, ce n’est pas grave car Nicolas
Burtey a montré combien il était facile d’utiliser le réseau Lightning,
d’une part par une démonstration en direct d’une transaction entre deux
téléphones et d’autre part par le récit de sa contribution à
l’utilisation de Lightning au quotidien par toute une ville du Salvador.

Le Salvador qui fait maintenant le pari de l’adoption de Bitcoin dont
l’intérêt pour sa population largement non bancarisée est double :
faciliter les paiements et développer l’épargne.

Sur un aspect plus fondamental, Gilles Cadignan nous a expliqué en quoi
Bitcoin était un animal si spécial dans la jungle des cryptomonnaies.
Pour spécial, il l’est car il le compare à un Tardigrade, animal peu
spectaculaire mais résistant aux assauts incessants d’un milieu d’une
hostilité extrême.

En effet, Bitcoin fait peu de choses mais le fait bien, limitant sa surface d’attaque par un code aussi simple et stable que possible. Ceci contraste avec Ethereum sur lequel Kevin Loaec est brièvement revenu. Il a illustré l’instabilité de cette cryptomonnaie
pourtant très en vue, par l’annonce sur un ton sarcastique qu’elle venait de connaître un nouveau hard fork , c’est-à-dire un changement de ses règles de consensus sans rétrocompatibilité.

Ferghane Azihari a contextualisé Bitcoin dans l’histoire de la monnaie en attirant l’attention sur l’abus de l’État dans les affaires monétaires. Faisant un panorama de la gloire perdue des monnaies privées et de l’étalon or, à la décadence rapide des assignats et celle plus lente mais réelle de l’euro, Ferghane cite Mirabeau : « Tout
papier-monnaie est une orgie du despotisme en délire ! » .

Il conclut que ce qui change avec Bitcoin, c’est que « l’environnement institutionnel sûr » nécessaire à une monnaie est en quelque sorte intégré au protocole Bitcoin. Cela fait écho aux propos de Julien Guitton quand il parle de cryptographie comme réglementation plus puissante que la réglementation étatique.

Richard Détente, de Grand Angle, a fait un passage pour montrer qu’après étude des autres placements possibles, Bitcoin était à placer dans son portefeuille y compris dans celui de votre mamie.

D’autres experts en finance, tels que Philippe Herlin et Nicolas Chéron y ont vu également un investissement de long terme à considérer, soulignant l’extraordinaire danger des politiques des banques centrales pour l’épargne.

photovoltaic panels source https://unsplash.com/photos/XGAZzyLzn18

Une partie de la conférence a été consacrée aux enjeux écologiques en
vertu desquels Bitcoin est sur le banc des accusés à cause de sa
consommation énergétique.

Sébastien Gouspillou et Pierre Noizat ont rétorqué que l’industrie du minage de bitcoins était au contraire un bienfait écologique car en ciblant l’achat des surplus de production électrique pour lesquels elle peut obtenir un bon prix, elle crée un
prix plancher de l’électricité, ce qui est particulièrement intéressant pour la rentabilité des énergies renouvelables qui sont souvent intermittentes. Aussi, le minage est opérationnel et rentable dès aujourd’hui alors que les technologies de stockage énergétiques ne le sont en général pas, malgré les fantasmes qu’elles suscitent.

Enfin, Olivier Babeau a raconté les grandes révolutions technologiques
de l’histoire de l’humanité, de l’agriculture à l’informatique en
passant par l’écriture et l’imprimerie. Il conclut en citant Victor Hugo
: « Le progrès n’est rien d’autre que la révolution faite à l’amiable ».

Il ressort de cette conférence que Bitcoin est en effet le genre de
révolution dont nous avons besoin et qu’elle est bel et bien en cours.

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    Faut-il revenir à un accord de Bretton-Woods ?

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Monday, 30 August, 2021 - 07:11 · 6 minutes

Par Pascal Salin.

Il est probable que nous allions entrer dans une nouvelle phase d’ inflation , en France et dans d’autres pays. En effet, beaucoup de politiciens et de banquiers centraux considèrent qu’il faut créer de la monnaie pour relancer des économies qui ont souffert de la crise sanitaire. Or ceci est fort discutable.

Cela relève en fait du préjugé de type keynésien selon lequel la relance économique implique une augmentation de la demande globale et l’on considère que ceci peut résulter de la création monétaire. Mais la faiblesse des activités économiques récentes résulte évidemment des difficultés dues aux problèmes sanitaires pour les productions.

Il s’agit d’un problème d’offre et non de demande. Par ailleurs aux États-Unis comme dans la zone euro on considère en général que les banques centrales doivent avoir pour objectif d’obtenir un taux d’inflation égal à 2 %, ce qui est absurde. Cela relève sans doute d’un préjugé traditionnel erroné selon lequel il existe une relation positive entre croissance économique et inflation.

Revenir à Bretton-Woods

Mais on peut se demander s’il serait utile de ce point de vue de restaurer un système semblable à l’accord de Bretton-Woods. Celui-ci a été créé en 1944 entre les États-Unis et d’autres pays, en particulier les pays européens.

John Maynard Keynes , en tant que représentant du Royaume-Uni a joué un rôle important dans la mise en œuvre de cet accord international qui a d’ailleurs conduit à la création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement – la BIRD – et à la création du Fonds Monétaire International, le FMI.

Cet accord avait été décidé pour mettre fin à l’évolution des systèmes monétaires au cours des années précédentes. En effet, pendant longtemps les monnaies de la plupart des pays étaient convertibles en or. Mais cette convertibilité a été supprimée dans beaucoup de pays à partir de la Première Guerre mondiale et de la crise économique de 1929.

L’accord de Bretton-Woods a eu pour rôle d’instaurer des taux de change fixes entre les États-Unis et beaucoup d’autres pays, tandis que les États-Unis assuraient la convertibilité à taux fixe entre le dollar et l’or. Ainsi, la Banque centrale française promettait d’échanger les francs contre des dollars à un taux fixe ce qui impliquait que le franc était indirectement défini par rapport à l’or.

Mais il a été mis fin définitivement au fonctionnement de cet accord de Bretton-Woods le 15 août 1971 – c’est-à-dire il y a cinquante ans – lorsque les États-Unis ont supprimé la convertibilité du dollar en or.

Le problème du taux de change fixe

On suggère parfois maintenant qu’il serait souhaitable de restaurer un accord semblable à l’accord de Bretton-Woods. Comme nous l’avons vu, l’accord de Bretton-Woods a consisté à mettre en œuvre la définition du dollar en or et des taux de change fixes entre les monnaies de différents pays et le dollar. Or il n’y a aucune raison de considérer que l’existence d’un taux de change fixe, par exemple entre l’euro et le dollar, serait souhaitable et aurait des effets positifs.

En effet, cela impliquerait que les politiques monétaires en Europe soient déterminées par les décisions de politique monétaire américaine et il n’y a aucune raison de penser que les politiques monétaires sont meilleures aux États-Unis qu’en Europe.

En réalité il est frappant qu’il y ait eu au cours des années passées des politiques monétaires semblables dans presque tous les pays du monde parce qu’on partageait des idées semblables (par exemple en ce qui concerne les taux d’intérêt des banques centrales).

De ce point de vue un nouveau Bretton-Woods ne changerait pas grand-chose. Mais ce qui serait souhaitable d’ailleurs ce n’est pas l’équivalence des politiques monétaires, mais une situation de concurrence monétaire qui inciterait les banques centrales à améliorer leurs politiques monétaires. Ceci serait possible, en particulier, si, par exemple, on n’était pas obligé d’utiliser l’euro dans les échanges en Europe, mais que les échangistes pouvaient utiliser n’importe quelle autre monnaie.

Supprimer les politiques monétaires

En réalité ce que l’on devrait surtout souhaiter c’est la suppression des politiques monétaires. Les politiques monétaires sont généralement considérées comme souhaitables d’un part parce qu’on prétend que cela augmente la demande globale et d’autre part– selon la théorie keynésienne – que l’augmentation de la demande globale accroit la production, ce qui est faux : la production dépend des conditions de l’offre, en particulier des incitations productives, qui sont réduites par la fiscalité et les règlementations.

Par ailleurs les États apprécient la politique monétaire dans la mesure où elle favorise le financement de leurs déficits publics. Mais imaginons qu’il n’y ait pas de politique monétaire et que la quantité de monnaie reste constante dans un pays ou un ensemble de pays, comme l’Europe.

Dans ce cas il y a déflation . Généralement on considère que la déflation est nuisible car elle est liée à la dépression, de même qu’on pense symétriquement que l’inflation augmente la croissance économique. Mais ces préjugés sont faux. S’il y a déflation cela implique seulement que les prix monétaires baissent, c’est-à-dire que la valeur réelle (en termes de biens) d’une unité monétaire augmente. Cela est souhaitable et implique bien qu’il n’est absolument pas nécessaire de créer de la monnaie.

Ce qu’on doit donc désirer ce n’est pas de lier entre elles les politiques monétaires grâce à un accord semblable à celui de Bretton-Woods, mais de supprimer les politiques monétaires. Et ceci serait particulièrement le cas si les monnaies n’étaient pas produites par les banques centrales, dépendantes des États. Tel serait le cas s’il y avait une totale concurrence entre des monnaies privées et éventuellement une concurrence de ces monnaies privées avec des monnaies publiques si celles-ci existent tout de même.

Cela impliquerait qu’il n’y a pas d’obligation de payer les biens dans un pays uniquement avec la monnaie nationale, mais avec n’importe quelle monnaie. Dans ce cas, bien évidemment, les producteurs de monnaie ne seraient pas incités à en produire trop car cela diminuerait la valeur de leurs unités monétaires et la concurrence inciterait les individus à utiliser d’autres monnaies.

Le fait que les monnaies internet se soient développées au cours des années récentes implique bien une augmentation de la liberté monétaire et le développement de la concurrence entre monnaies, ce qui est souhaitable. Cependant, dans la plupart des pays les gouvernements essaient d’empêcher le développement de cette concurrence, ce qui est regrettable.

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    Crypto-monnaies : le retour des banques centrales ?

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Thursday, 15 July, 2021 - 13:32 · 8 minutes

Les mesures restrictives prises par des pays tels que la Chine ou les États Unis pour encadrer voir interdire l’usage du Bitcoin envoient un message clair : la fin de la récréation est sifflée. Face aux prérogatives souveraines des États, le rêve libertarien d’une finance décentralisée aura fait long feu. Le cours du Bitcoin aura accusé le coup, sans pour autant s’effondrer. Car la situation mondiale diffère profondément du précédent « krach » de 2017. Aujourd’hui, la capitalisation énorme de ce marché en pleine expansion et l’arrivée de nouveaux acteurs institutionnels oblige les États à prendre en compte les cryptomonnaies. Avec des approches diverses.

Un Far West numérique éphémère

Boostées par leur adoption croissante dans la période actuelle, les cryptomonnaies connaissent un développement sans précédent, tant en termes de capitalisation que de démocratisation . Les milliers de « coins » mis sur le marché au cours des dernières années misent sur des développements techniques constants se proposant de fournir divers services ou de pallier les insuffisances du Bitcoin – sans pour autant parvenir jusqu’ici à le supplanter. A côté de projets sérieux visant à proposer des services précis sur le long terme tels que les échanges sans frais (Hathor, HTR) ou les revenus passifs générés par la détention d’actifs (Unizen, ZCX), plusieurs milliers de nouveaux jetons tentent de profiter de l’engouement général en ne proposant rien de mieux que des pyramides de Ponzi numériques.

Mais la reine des cryptomonnaies reste le Bitcoin, dont le cours continue de donner la tendance générale du marché. De plus en plus de banques, de fonds d’investissement et d’entrepreneurs (dont le plus connu est sans doute Elon Musk) spéculent sur ses aléas. Non sans susciter l’attention des gouvernements. Plusieurs problèmes se posent alors pour les acteurs étatiques : par nature, il est impossible de réguler l’émission des jetons. Leur valeur est marquée par une forte volatilité pouvant déboucher sur des problèmes de conversion en monnaies fiduciaires. Et l’intraçabilité – relative – des échanges pose des problèmes de sécurité. Les questions d’ordre policier se mêlent donc aux problématiques plus larges touchant à la souveraineté monétaire des Etats. Comme pour chaque innovation technologique, le cadre juridique national et international doit s’adapter a posteriori aux phénomènes apparaissant. C’est dans ce contexte que doivent être comprises les récentes restrictions.

Des régulations à l’adoption

Au niveau mondial, ces régulations de plus en plus nombreuses venant encadrer un secteur financier jusqu’ici très largement dérégulé sont la conséquence logique d’une adoption croissante par divers acteurs institutionnels. Etats-Unis, Chine, mais aussi Turquie, Bolivie ou Mexique : les réglementations touchant le secteur des cryptomonnaies (interdiction du minage, contrôle des transactions, limitation de certaines plateformes…) sont souvent présentées comme répondant à des impératifs écologiques ou à une volonté de lutter contre la cybercriminalité.

NDLR : Pour en savoir plus sur les limites des crypto-actifs en tant que monnaies et sur leur impact environnemental, lire sur LVSL l’article de William Bouchardon « Le bitcoin, l’aberration monétaire rêvée par les libertariens » .

La période de forte fluctuation des cours n’est pas pour autant finie. Mais une stabilisation progressive est envisageable. C’est à cela que travaillent les banques centrales étudiant des projets de Monnaies numériques (MNBC). Leur objectif est de reprendre la main en développant des monnaies numériques souveraines et stables faisant pièce aux jetons spéculatifs. Il s’agit pour cela de faire d’abord place nette. L’adoption de la technologie blockchain se ferait donc, mais sans passer par le Bitcoin. Un dollar numérique est patiemment étudié par la Fed aux États-Unis, qui entretiennent encore le flou sur leurs intentions régulationnistes. Le Libra, rebaptisé Diem, projet de monnaie numérique annoncé dès 2019 par Facebook avec de nombreux partenaires, pourrait également remplir un rôle similaire : il s’agirait d’un « stablecoin » au prix indexé sur le dollar. Les liens étroits unissant Facebook au gouvernement américain pourraient alors se renforcer d’autant plus, à moins que le géant des réseaux sociaux ne gagne des prérogatives aux dépens des États.

Dans ce domaine, la Chine a pris de l’avance et progresse à grand pas vers un Yuan numérique , tout en interdisant les opérations de « minage » dans certaines provinces telles que le Qinghai. Pour le directeur de la Banque Centrale Chinoise Mu Changchun cette cryptomonnaie nationale annoncée en 2013 (officiellement nommée Digital Currency Electronic Payment) devrait finir par remplacer le liquide, dans une optique de contrôle des flux monétaires. Cette révolution financière a plusieurs buts : il s’agit de lutter contre la concurrence des cryptomonnaies non-étatiques, mais également de briser le quasi-monopole sur les transactions en ligne que détenaient d’autres acteurs privés, tels que les géants Alibaba et WeChat. Enfin à l’international, la Chine tente de s’émanciper du système bancaire SWIFT sur lequel la NSA garde un œil vigilant . La capacité de la superpuissance américaine à mettre en place un embargo bancaire sur ses adversaires inquiète : l’exemple iranien a rappelé au gouvernement chinois la nécessité de protéger sa souveraineté dans ce domaine… Tout en développant un outil étatique de contrôle des transactions, et donc de l’économie comme de la population.

Les MNBC ou le grand retour des banques centrales

D’autres pays s’inquiètent également pour leur souveraineté monétaire. Ainsi la banque centrale de Suède finalise un projet de monnaie digitale publique, une « e-couronne ». Ce pays scandinave est pionnier dans le domaine puisque les paiements en liquide y sont en net recul grâce à l’adoption massive d’outils numériques. Les paiements en espèce y représentent 1% du PIB , l’un des taux les plus bas au monde. Au même moment, la Banque de France, la Banque nationale suisse et la Banque des règlements internationaux (BRI) entendent expérimenter des paiements transfrontaliers avec des cryptomonnaies. Pour la Banque de France ce projet a pour but « d’analyser les règlements transfrontières via deux MNBC de gros, en euros et en francs suisses ».

L’Union européenne elle-même n’est pas en reste. La Présidente de la Banque Centrale Européenne, Christine Lagarde, rappelait récemment que le Bitcoin est un « actif spéculatif, qui a servi à des affaires bizarres et certaines activités de blanchiment d’argent totalement répréhensibles ». Elle a ainsi évoqué le projet d’un euro numérique, qui pourrait être déployé d’ici deux à quatre ans : émis par la BCE, une unité vaudrait un euro, l’objectif étant de compléter voir de remplacer progressivement la monnaie matérielle. Si la stratégie régulationniste semble aujourd’hui s’imposer comme l’option majoritaire, elle n’est pas universelle. Une nouvelle loi allemande permet désormais à 4000 fonds d’investissement institutionnels de spéculer sur les cryptomonnaies à hauteur de 360 milliards de dollars…

Diversité des stratégies nationales

Les MNBC séduisent également sur d’autres continents. Le parlement indien a ainsi ouvert la voie à une régulation des cryptomonnaies le 30 Janvier dernier, qui pourrait aller jusqu’à une interdiction des cryptomonnaies « privées »… tout en travaillant à la mise en place d’une monnaie électronique nationale. En Russie, la Banque Centrale a annoncé dès octobre 2020 qu’elle étudiait la possibilité d’un Rouble numérique, en prévoyant des annonces pour l’été 2021.

Quid alors des États en voie de développement ou des puissances régionales émergentes ? La diversité des choix stratégiques éclaire sur leurs possibilités comme sur leurs conceptions radicalement divergentes. A la suite du Salvador et malgré les remontrances des États-Unis, plusieurs pays d’Amérique latine envisagent aujourd’hui de développer un usage officiel du Bitcoin : le Paraguay, le Panama, le Mexique, l’Argentine, et même le Brésil (où le projet Hathor rencontre également un certain succès). Au contraire, l’Équateur interdit ces transactions et la Bolivie a pris des mesures d’interdiction du Bitcoin. Quant aux « altcoins », certains ciblent spécifiquement de tels marchés. Ainsi le Reserve Rights (RSR) propose deux jetons numériques, l’un spéculatif, l’autre stable et indexé sur le dollar dans le but de lutter contre l’inflation. Son adoption massive dans des pays tels que le Venezuela est un phénomène méritant d’être scruté.

D’une situation nationale à l’autre, les politiques varient énormément. En Afrique, l’Éthiopie envisage de développer son économie en misant sur la cryptomonnaie Cardano (ADA), alors que seulement 15% de la population a aujourd’hui accès à internet. Ces annonces n’ont pas encore eu de traductions économiques majeures. Enfin, certains pays se contentent d’attirer une manne financière providentielle, comme le Kazakhstan. Le faible coût de l’énergie hydroélectrique y a permis l’installation de fermes de minage, un phénomène qui devrait s’accélérer à mesure que la Chine adopte des règles de plus en plus strictes.

Ressources, développement technologique, position dans les relations internationales, poids du secteur privé : autant de facteurs entrant en compte dans les choix stratégiques des États confrontés aux défis d’une numérisation croissante de la finance mondiale. Ces différents États sont aujourd’hui engagés dans un rapport de force avec leurs concurrents, mais également avec des acteurs du secteur privé tentant d’accroître leurs prérogatives. A l’heure où la banque des règlements internationaux indique dans son dernier rapport que les monnaies numériques des banques centrales sont en train de passer du concept à la conception pratique, la portée de ces évolutions technologiques et des mises en garde les accompagnant restent difficiles à estimer. Nul doute que la concurrence entre grandes puissances se manifestera également sur ce terrain. Loin des rêves libertariens d’une finance décentralisée faisant pièce aux banques centrales, la technologie de la blockchain sera manifestement employée de manière croissante par des acteurs centraux déjà bien établis. La traçabilité des transactions et les masses de données accumulées constituent un enjeux d’importance croissante.

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    Impact économique de la crise covid : les banques centrales s’emballent (7)

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Wednesday, 2 June, 2021 - 02:40 · 11 minutes

Impact économique de la crise covid

Par Jesus Huerta de Soto.

Les articles précédents de cette mini-série sur l’école autrichienne d’économie se trouve ici , ici , ici , ici , ici , et ici .

Réaction des banques centrales face à l’apparition soudaine de la Pandémie

C’est dans cette situation économique préoccupante, alors que les banques centrales avaient pratiquement épuisé leur arsenal d’ »armes non conventionnelles » de politique monétaire ultra-laxiste, qu’apparaît soudainement la pandémie de Covid-19 , en janvier 2020.

La réaction des autorités monétaires a consisté, simplement, à suivre le même chemin consistant à redoubler l’injection monétaire : non seulement leurs programmes d’achats d’actifs financiers (dont le prix, à la grande joie des gros investisseurs comme les fonds d’investissement, hedge funds, etc. n’a cessé d’augmenter alors que les banques centrales accroissent ainsi davantage la fortune de quelques-uns et que l’économie de la grande masse se contracte et entre en phase de récession) s’amplifient, mais la monnaie nouvelle commence à se distribuer de plus en plus, sous la forme d’aides et d’allocations directes financées par le déficit public monétisé, de sorte qu’une bonne part de la nouvelle monnaie créée arrive directement dans les poches des économies domestiques.

Mais nous savons, au moins depuis 1752 et grâce à Hume 1 , que la simple distribution uniforme d’unités monétaires entre les citoyens n’a pas d’effets réels 2 .

C’est pourquoi les autorités monétaires ne veulent pas, dans le fond, entendre parler du fameux « hélicoptère de Friedman » comme instrument de leur politique monétaire ; car celle-ci ne produit que des effets apparents d’expansion, alors que seuls quelques secteurs, entreprises et agents économiques reçoivent dans un premier temps la monnaie nouvelle, avec toutes les conséquences collatérales, qui consistent en une augmentation de l’inégalité dans la distribution du revenu en faveur de quelques-uns et dont nous avons déjà parlé à propos des effets des politiques de « quantitative easing » en tant que facteur déterminant de l’enrichissement des acteurs sur les marchés financiers.

Il est, en tout cas certain que, tôt ou tard, et dans la mesure où elle n’est pas stérilisée 3 par des banques privées et des secteurs entrepreneuriaux démotivés, la monnaie nouvelle finit par arriver dans les poches des consommateurs, au fur et à mesure que se manifeste l’effet de perte inexorable du pouvoir d’achat de l’unité monétaire décrit par Hume.

Cet effet sera de plus en plus évident lorsque les économies domestiques surmonteront leur incertitude et estimeront inutile de maintenir des soldes de trésorerie aussi élevés, ou simplement seront obligées de dépenser l’argent reçu sous forme d’allocations de subsistance alors que leurs membres sont au chômage et ne peuvent pas produire : une demande croissante de monnaie sur une production contractée à cause de la pandémie entraîne inexorablement une pression constante à la hausse des prix 4 .

Et c’est justement ce que l’on commence à observer en ce moment (janvier 2021). Le prix des produits agricoles, par exemple, ne cesse d’augmenter et a atteint son maximum en trois ans ; il en va de même pour les frets et beaucoup de matières premières (minéraux, pétrole, gaz naturel, etc.) qui atteignent des prix très élevés et même records.

L’impasse dans laquelle se trouvent les banques centrales

La conclusion est on ne peut plus claire. Les banques centrales se sont engagées dans une impasse.

Si elles choisissent la fuite en avant et accentuent leur politique d’expansion monétaire et de monétisation d’un déficit public qui ne cesse d’augmenter, elles risquent de générer une grave crise de dette publique et d’inflation.

Mais si, craignant de passer de la « japonisation » antérieure à la pandémie à une situation proche de la « vénézualisation » une fois celle-ci passée, ils stoppent leur politique monétaire ultra-laxiste, la survalorisation des marchés de dette publique deviendra immédiatement évidente et il se produira une importante crise financière et une récession économique aussi douloureuse que salutaire à moyen et long terme.

Comme le démontre le “Théorème de l’impossibilité du socialisme”, les banques centrales (véritables organes de planification centrale financière) n’ont pas la possibilité de bien choisir la politique monétaire la mieux adaptée à chaque occasion.

Devant l’évidence de la difficile conjoncture actuelle, il est illustratif d’observer les recommandations et réactions qui, trahissant une nervosité et une inquiétude (je dirais même une “hystérie”) croissantes, proviennent des investisseurs, “experts”, commentateurs et même des responsables économiques et des autorités monétaires les plus connues.

Ainsi, par exemple, de nouveaux articles et commentaires sont continuellement publiés, en particulier dans les journaux “rose saumoné”, comme le Financial Times, pour essayer de tranquilliser les marchés.

Ils annoncent invariablement que les taux d’intérêt nuls (et même négatifs) vont le rester pendant plusieurs années car les banques centrales ne vont pas abandonner leurs politiques monétaires ultra-laxistes ; les investisseurs peuvent donc être tranquilles et continuer à s’enrichir en opérant et en achetant sur les marchés obligataires.

Les banques centrales, quant à elles, annoncent prudemment la révision de leurs objectifs d’inflation, dans le but de les “flexibiliser” (à la hausse, naturellement), sous prétexte de compenser ainsi les années durant lesquelles elles n’ont pas su les atteindre, et pour justifier le fait de ne pas prendre de mesures de contrôle monétaire même si l’inflation monte en flèche 5 .

D’autres assesseurs des autorités monétaires proposent même d’abandonner l’objectif d’inflation pour introduire directement le maintien d’une certaine courbe des taux particulièrement réduite (taux nuls et même négatifs pendant plusieurs années de la courbe des taux ; on réaliserait à cette fin toutes les opérations nécessaires de “marché ouvert”).

Tout cela est encouragé par les leaders de la “Modern Monetary Theory” qui, malgré son nom, n’est une théorie ni moderne ni monétaire, mais un mélange de vieilles recettes Keynésiennes et mercantilistes qui sont le propre d’arbitristes de siècles passés (ils soutiennent que le déficit est sans importance car il peut être financé sans limite en émettant de la dette et en la monétisant) plus que de véritables théoriciens de notre discipline ; théorie qui fait des ravages parmi nos responsables en matière économique et monétaire 6 .

Nous arrivons ainsi à la dernière des « idées géniales » qui gagne énormément en popularité : l’annulation de la dette publique acquise par les banques centrales (et qui, nous l’avons vu, représente presque un tiers de la dette totale).

Avant tout, il est évident que ceux qui se sont manifestés en faveur de cette annulation ont montré leur jeu car si, comme ils l’affirment, les banques centrales vont toujours racheter la dette émise pour faire face aux échéances qui se présentent à un taux d’intérêt nul, aucune annulation de leur part ne serait nécessaire.

Le simple fait de demander justement aujourd’hui cette annulation prouve leur nervosité devant les nombreux signes de poussée inflationniste, et leur crainte de voir les marchés obligataires s’effondrer et les taux d’intérêt remonter.

Dans ces circonstances, il serait crucial pour eux que la pression sur les gouvernements prodigues soit adoucie par une annulation qui équivaudrait à une remise proche du tiers de la dette totale émise par eux et qui ne nuirait qu’à une institution aussi abstraite et lointaine pour le public que la banque centrale. Mais les choses ne sont pas aussi faciles qu’il y paraît.

Si on procède à une annulation comme celle que l’on demande, il apparaîtra ce qui suit. En premier lieu, que les banques centrales se sont contentées de créer de la monnaie et de l’injecter dans le système à travers les marchés financiers, enrichissant considérablement quelques personnes sans obtenir à la longue d’effets réels appréciables (mis à part la réduction artificielle des taux d’intérêt et la destruction simultanée de l’assignation efficiente des ressources productives 7 .).

Si cette annulation avait lieu, le tollé général contre cette politique serait tel qu’en second lieu, les banques centrales perdraient non seulement toute leur crédibilité 8 mais aussi la possibilité de renouveler dans le futur leurs politiques d’achats sur le marché libre (“quantitative easing”), les circonstances les obligeant à effectuer des injections monétaires allant directement aux citoyens (« hélicoptère de Friedman »), les seules équitables du point de vue de leurs effets sur la distribution du revenu ; mais celles-ci, manquant d’effets réels d’expansion constatables à court terme, supposeraient l’incapacité définitive des banques centrales à exercer avec leur politique monétaire une influence appréciable sur les économies du futur.

Dans ce contexte, la seule recommandation sensée à donner aux investisseurs est de vendre le plus vite possible toutes leurs positions à revenu fixe, car on ne sait pas combien de temps les banques continueront à maintenir artificiellement un prix aussi exorbitant, tel qu’on n’en a jamais vu dans l’histoire.

Il existe, de fait, des indices plus que suffisants pour montrer que les investisseurs les plus lucides, tels que Hedge Funds et d’autres, utilisant des dérivés et autres techniques sophistiquées, misent déjà sur l’effondrement des marchés obligataires, tout en filtrant officiellement dans les médias et par l’intermédiaire de commentateurs prestigieux 9 des messages et des recommandations tranquillisants, car ils veulent “sortir” des marchés de la dette sans faire de bruit et au prix le plus élevé possible.

  1. David Hume “Of Money”, dans Essays, Moral, Political and Lieterary, E. F. Miller (éd.), Liberty Classics, Indianapolis, 1985, p. 281 et s. Hume évoque le fait que si, par miracle, chaque individu de Grande-Bretagne trouvait cinq livres de plus dans sa poche pendant la nuit, cela n’aurait aucun effet réel sauf celui de diminuer le pouvoir d’achat de la monnaie -c’est-à-dire hausser les prix nominaux-, car la capacité productive du Royaume-Uni resterait inchangée (p. 299). Avec son fameux ”hélicoptère”, Friedman se limita à copier et actualiser cet exemple de Hume -sans le citer-.
  2. Par exemple, Mervyn King, ex Gouverneur de la Banque d’Angleterre, a été obligé de reconnaître ceci : « On dit que la combinaison de stimulants fiscaux et monétaires a représenté une réussite contre la pandémie, mais je n’arrive pas à voir maintenant le bénéfice de l’activisme des banques centrales. Depuis plusieurs jours je me demande avec ma femme si c’est le moment d’aller dîner dnas notre restaurant favori : le fait  que les taux d’intérêt continuent à baisser ne va pas changer la teneur de cette discussion » , El País , Madrid, dimanche 17 janvier 2021, p. 38.
  3. La relation des autorités monétaires avec les banques privées tient de la “schizophrénie”: d’une part, elles les inondent de liquidité pour qu’elles prêtent, tout en les menaçant d’exiger d’elles plus de capital et de surveiller de très près à qui elles prêtent.
  4. Voir, entre autres, Michael D. Bordo et Mickey D. Levy “The Short March Back to Inflation”, The Wall Street Journal , 4 février 2021, p. A17.
  5. L’adoption de cette politique soumettrait à une telle contrainte la gouvernance de l’euro qu’il serait probablement en passe de disparaître.
  6. Voir, par exemple, Patrick Newman, “Modern Monetary Theory: An Austrian Interpretation of Recrudescent Keynesianism”, Atlantic Economic Journal , nº 48, 2020, pp. 23-31 et les articles critiques de Mark Skousen et Gordon L. Brady, publiés dans le même numéro de cette revue. Parmi les plus enthousiastes de la “Modern Monetary Theory” se trouve Mario Draghi : voir, par exemple, “Las claves del plan Draghi” pour sauver l’Italie, ABC , 4 février 2021, p. 30.
  7. Il est tragique de constater que des experts, politiciens et citoyens oublient que le plus  important de tous les prix et, donc, celui qui a le plus besoin d’être fixé par le marché libre, le taux d’intérêt, ou prix des biens présents en fonction des biens futurs, ne peut pas être manipulé impunément par les gouvernements et banques centrales sans que se bloquent le calcul économique et l’assignation intertemporelle correcte des ressources productives.
  8. Entre autres choses, sans actifs à vendre, pour les avoir annulés, elles ne pourraient pas drainer de réserves du système si cela s’avérait nécessaire dans l’avenir à cause d’une reprise de l’inflation. Ce n’est que dans le cas d’un passage irrévocable à un système bancaire à coefficient de caisse de 100 pour cent, tel que je l’expose dans mon livre Monnaie, crédit bancaire et cycles économiques , op. cit., p. 494 et s. qu’une annulation de la dette publique au pouvoir de la banque centrale aurait un sens, afin d’éviter que celle-ci ne devienne titulaire d’une partie significative de l’économie réelle, lorsque, comme je le propose, la dette s’échangerait contre les actifs bancaires qui contrebalancent aujourd’hui les dépôts à vue.
  9. Voir, par exemple, la série de commentaires et de recommandations en matière de politique monétaire et fiscale du prestigieux Martin Wolf dans le Financial Times , ou de Paul Krugman lui-même dans le supplément économique de El País : ils ne cessent de recommander, pratiquement toutes les semaines, plus d’injection monétaire et plus de dépense publique.
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    Impact économique de la crise covid : la pagaille fiscale et monétaire (6)

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 1 June, 2021 - 02:50 · 8 minutes

Par Jesus Huerta de Soto.

Première partie ici

Seconde partie ici

Troisième partie ici

Quatrième partie ici

Cinquième partie ici

La pandémie est un prétexte pour le renforcement de la pagaille fiscale et monétaire de gouvernements et banques centrales .

L’efficience dynamique, condition nécessaire et suffisante pour que l’économie se remette d’une pandémie

Une série de conditions sont nécessaires pour que n’importe quelle économie affectée par une pandémie puisse, d’abord, s’adapter aux circonstances nouvelles à moindre coût et, après la pandémie, entamer une reprise saine et durable.

Nous avons vu, dans la première partie de ce travail, les impacts structurels que peut générer une pandémie à court, moyen et éventuellement, long terme et le rôle que l’augmentation naturelle de l’incertitude provoquée par la pandémie joue, dans un premier temps, sur l’accroissement de la demande de monnaie et son pouvoir d’achat: dans un contexte de confinements (sectoriels ou généralisés) paralysant temporairement l’activité productive, il est particulièrement important qu’il y ait une diminution simultanée de la demande, afin de libérer des biens et services de consommation qui permettent de satisfaire le minimum dont ont besoin tous ceux qui sont obligés de suspendre leur activité productive et professionnelle.

Autrement dit, l’augmentation des soldes de trésorerie et la réduction des prix nominaux facilitent l’adaptation des consommateurs et agents économiques aux circonstances difficiles, tout en permettant une réponse rapide de leur part, dès qu’on voit la fin du tunnel et que renaît la confiance.

Mais, en tout cas, il faut que l’économie soit “dynamiquement efficiente 1 ” pour qu’elle puisse découvrir les occasions qui se présentent, les mettre à profit et faire démarrer la reprise. Les conditions de l’efficience dynamique sont données par tout ce qui permet et facilite le libre exercice de la fonction entrepreneuriale, à la fois créative et coordinatrice, de tous les agents économiques de façon à ce qu’ils soient capables de mobiliser les ressources économiques disponibles et les canaliser vers de nouveaux projets d’investissement rentables et durables; projets orientés vers la production des biens et services qui satisfassent les besoins des citoyens et que ceux-ci demandent de manière autonome à court, moyen et long terme.

Dans le cas d’économies fortement contrôlées, comme la nôtre, cela exige que le processus de formation et de fixation des prix  propres au système de libre entreprise se développe avec une grande souplesse ; il faut pour cela libéraliser au maximum les marchés et, en particulier, celui du travail et des autres facteurs de production, en éliminant toutes les réglementations qui rigidifient l’économie.

Il est, en outre, nécessaire que le secteur public ne dilapide pas les ressources dont ont besoin les entreprises et les agents économiques, d’abord pour faire face aux ravages de la pandémie et survivre, et plus tard pour utiliser toutes les économies et ressources inemployées disponibles et jeter les bases du redressement.

Il est donc indispensable de procéder à une réduction généralisée des impôts qui laisse le plus de ressources possible aux citoyens et, surtout, qui diminue au maximum les prélèvements sur les profits entrepreneuriaux et l’accumulation de capital.

Rappelons que les profits sont le signe indispensable qui guide le travail irremplaçable de création et coordination des entrepreneurs en matière de découverte, entreprise et réalisation de projets d’investissement rentables et durables générant de l’emploi permanent.

Il est nécessaire de promouvoir et non de pénaliser fiscalement l’accumulation de capital si l’on veut favoriser les classes ouvrières, en particulier les plus vulnérables, car le salaire qu’elles touchent est déterminé, en définitive, par leur productivité ; celle-ci sera d’autant plus grande que le volume de capital par habitant, composé de biens d’équipement de plus en plus nombreux et sophistiqués mis à leur disposition par les entrepreneurs, sera plus élevé.

Quant au marché du travail, il faudra éviter toutes réglementations qui réduisent son offre, sa mobilité et sa pleine disponibilité pour une réinsertion rapide et souple dans les nouveaux projets d’investissement.

Ainsi, sont particulièrement nocives la fixation de salaires minimum, la rigidification et syndicalisation des relations de travail au sein de l’entreprise, le blocage et surtout l’interdiction légale des licenciements et la création de subventions de chômage et d’aides (plans d’ajustement temporaire de l’emploi, allocations de chômage, revenu de subsistance) qui peuvent dissuader de chercher du travail, s’il s’avère qu’il est plus intéressant pour beaucoup de vivre d’allocations, sans travailler officiellement, tout en travaillant au noir 2 .

Toutes ces mesures et réformes structurelles doivent se combiner avec la réforme nécessaire de l’Etat-providence destinée à restituer la responsabilité des pensions, santé et éducation à la société civile.

Cela permettra à ceux qui le désirent de sous-traiter leurs prestations auprès du secteur privé, avec la déduction fiscale correspondante (nous avons déjà indiqué que presque 80 pour cent des millions de fonctionnaires espagnols choisissent chaque année la santé privée plutôt que la publique; il y a bien une raison..).

Ainsi donc la feuille de route de la politique économique la plus indiquée pour affronter une pandémie et s’en remettre est claire. Ses principes essentiels sont largement connus pour certains, et pour d’autres sont même un “secret de polichinelle”, en particulier pour tous ceux qui se laissent aller à faire de la démagogie populiste et créent de faux espoirs dans une population aussi apeurée et désorientée que celle qui, compréhensiblement, apparaît dans une période de pandémie 3 .

Epuisement de la politique monétaire ultra-laxiste durant les années précédant la pandémie

En se concentrant maintenant sur la pandémie actuelle de Covid-19, analysée ici en tant qu’illustration principale, on remarque une particularité importante qui conditionne et infléchit plus qu’il ne faudrait le futur de son évolution économique.

Cette pandémie apparaît, en effet, et s’étend à travers le monde à partir de 2020 dans le contexte suivant : plusieurs mois et même plusieurs années auparavant et sous prétexte d’abord d’aider le redressement après la Grande Dépression de 2008, et ensuite pour faire face aux incertitudes réelles ou supposées qui apparaissent toujours (protectionnisme populiste de Trump, Brexit, etc.), les banques centrales du monde entier avaient entrepris une politique monétaire ultra-laxiste, à taux d’intérêt nuls et même négatifs et d’injection monétaire, qui par son degré d’intensité, extension et coordination internationale n’avait pas de précédent dans l’histoire.

Mon article “ The Japanization of the European Union ” explique comment les politiques monétaires ultra-laxistes entreprises par les banques centrales avant l’apparition de la pandémie ont eu un effet auto-frustrant. D’une part, et en premier lieu, elles ont échoué ostensiblement quant à faire monter les prix jusqu’à près de deux pour cent.

En effet, l’injection monétaire massive, réalisée dans un contexte de rigidité institutionnelle et d’incertitude a été rendue pratiquement stérile par l’augmentation simultanée et généralisée de la demande de  monnaie de la part des agents économiques, le coût d’opportunité du maintien des soldes de trésorerie étant réduit à zéro ; de plus, il n’apparaissait pas d’occasions claires d’investissement durable à cause d’une réglementation et d’un interventionnisme économique constants qui nuisent aux espérances de profit et à la récupération de la confiance perdue depuis la Grande Récession de 2008.

Et, pour cette raison, la réparation nécessaire de toutes les erreurs d’investissement commises durant les années de bulle et d’expansion de crédit précédant l’année 2008 n’a pas pu se faire.

D’autre part, et en second lieu, au moment où les banques centrales ont entrepris leurs politiques d’injection monétaire massive, “quantitative easing” et de réduction à zéro des taux d’intérêt, tout ce qui pouvait encourager les divers gouvernements (d’Espagne, France, Italie, etc.) à entreprendre ou achever les réformes économiques, réglementaires et institutionnelles en attente et qui sont indispensables pour favoriser un climat de confiance permettant aux entrepreneurs, libérés d’entraves et obstacles superflus, de développer leur créativité et d’investir à long terme tout en créant des emplois durables, a disparu.

Quel gouvernement, en effet, voudra, par exemple, assumer le coût politique d’assainir ses comptes et de libéraliser le marché du travail si, de fait, quel que soit le déficit qu’il enregistre, celui-ci sera financé directement ou indirectement et à coût zéro, c’est-à-dire complètement monétisé, par la Banque Centrale ?

Ainsi, la Banque Centrale Européenne est déjà titulaire de presque un tiers de la dette souveraine émise par les états membres de la zone euro et, en entreprenant cette politique d’achats indiscriminés, elle a stoppé le processus de réformes économiques et institutionnelles dont ils avaient un besoin urgent.

La conclusion de la théorie économique est on ne peut plus claire : dans un contexte de grande rigidité institutionnelle et d’interventionnisme économique, les politiques monétaires ultra-laxistes ne servent qu’à maintenir indéfiniment la rigidité et l’atonie des économies affectées et à accroître l’endettement des secteurs publics respectifs à des niveaux difficilement viables.

  1. Jesús Huerta de Soto, La théorie de l’efficience dynamique , L’ Harmattan, Paris 2017, pp. 7-40.
  2. Voir aussi, Jesús Huerta de Soto, Monnaie, crédit bancaire et cycles économiques , op. cit., pp. 292-294.
  3. Voir, par exemple, P. Bagus, J.A. Peña Ramos et A. Sánchez Bayón, “Covid-19 and the Political Economy of Mass Hysteria”, Int. J. Environ. Res. Public Health , 2021, 18 (4) 1376.
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    Impact économique de la crise covid : inquiétante incertitude (3)

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 29 May, 2021 - 03:30 · 6 minutes

le collectif

Par Jesus Huerta de Soto.

Vous pouvez lire la premiere partie de l’article ici et la seconde partie de l’article ici .

Incertitude et demande de monnaie

Nous terminons cette première partie de notre travail par une réflexion sur l’impact de l’incertitude générée par la pandémie car, nous le verrons, elle a permis de favoriser encore davantage des politiques d’intervention fiscale et, surtout, monétaire si laxistes qu’elles n’ont pas leurs pareilles dans l’histoire ; elles représentent une grande menace et auront, très probablement, de graves conséquences après la pandémie.

En principe, l’impact d’une pandémie sur l’incertitude et donc sur la demande de monnaie peut osciller entre deux extrêmes opposés : d’un côté, le cas d’une pandémie comme la peste bubonique de Florence au XIVº siècle si bien décrite par Boccace dans Le Décaméron et  si grave qu’elle créa chez une grande partie de la population, plus que de l’incertitude, la certitude que ses jours étaient comptés et que, par conséquent, son espérance de vie s’était considérablement réduite.

On comprend qu’en de telles circonstances la demande de monnaie s’effondre et que celle-ci perde une bonne partie de son pouvoir d’achat alors que personne ne veut se défaire de biens et prêter de services dont la production a chuté et que la plupart des gens désirent consommer le plus vite possible.

Le cas de pandémies comme celle d’aujourd’hui présente pour nous plus d’intérêt ; elles sont beaucoup moins graves et, quoique la vie de la majorité de la population ne soit  pas en danger, l’incertitude cependant s’accentue sensiblement, surtout durant les premiers mois, à propos de l’extension, l’évolution et la rapidité de la contagion et de ses effets économiques et sociaux.

Comme les soldes de trésorerie constituent le moyen par excellence de faire face à l’incertitude inévitable de l’avenir, parce qu’ils permettent aux acteurs économiques et aux économies domestiques de laisser toutes leurs options ouvertes et de pouvoir ainsi s’adapter très rapidement et facilement à n’importe quelle circonstance future, on peut comprendre que l’augmentation normale de l’incertitude liée à la pandémie actuelle ait été accompagnée d’une augmentation simultanée de la demande de monnaie et, donc, toutes circonstances égales, de son pouvoir d’achat.

Cet effet peut s’observer (graphique 4) sur nos schémas triangulaires de structures productives pour ce qui est de la demande monétaire ; on relève un mouvement uniforme à la gauche de l’hypoténuse correspondante, si le taux de préférence temporelle ne se modifie pas (graphique “a”), ou bien des mouvements à gauche avec plus d’investissement relatif (si les soldes de trésorerie s’accumulent et la consommation diminue, graphique “b”), ou avec plus de consommation relative (si la monnaie nouvelle s’accumule en vendant des biens d’équipement et des actifs financiers, mais sans que la consommation se réduise, graphique “c”) :

Même si théoriquement n’importe lequel de ces trois résultats est possible, il est très probable que dans les circonstances actuelles il y ait eu combinaison, notamment des situations décrites dans (a) et (b).

Ils se seront donc superposés à ceux que nous avons déjà analysés et reproduits sur les graphiques des paragraphes précédents et dans lesquels, pour simplifier, nous n’avons pas tenu compte des effets dérivés de l’augmentation possible de la demande de monnaie que, maintenant, nous avons prise en compte dans notre analyse.

Trois conséquences de l’incertitude et de la demande de monnaie

Trois considérations importantes s’imposent à propos de l’augmentation de l’incertitude et de la demande de monnaie dérivées de la pandémie.

Premièrement, l’augmentation de l’incertitude (et augmentation simultanée de la demande de monnaie) est temporaire et d’une durée relativement courte, car elle tendra à s’inverser dès qu’apparaîtront les espoirs d’amélioration lorsqu’on apercevra le “bout du tunnel”.

Ainsi, et sans attendre la fin du cycle de la pandémie (d’environ deux ans) il y aura un retour progressif aux niveaux  “normaux” d’incertitude et les mouvements décrits aux graphiques “a”, “b” et “c” s’inverseront en sorte que la structure productive retrouve, du point de vue monétaire, sa situation première.

Deuxièmement, dans la mesure où les nouveaux soldes monétaires s’accumulent avec la diminution de la demande de biens de consommation (graphiques “a” et “b”) – et il est certain que cela arrive pour les secteurs les plus touchés par les restrictions de mobilité (tourisme, hôtellerie, etc.) – cette moindre demande monétaire de biens de consommation tendra à laisser un stock important invendu.

Celui-ci permettra de faire face tant au ralentissement de leur production dû aux inévitables goulots d’étranglement et au confinement plus ou moins sévère de leurs producteurs, qu’à la demande liée au besoin de consommer de tous ceux qui ont cessé totalement ou partiellement de travailler pendant les premiers mois de la pandémie.

L’augmentation de la demande de monnaie remplit donc une fonction importante d’adaptation face au choc de l’offre que produit le confinement obligatoire sur la production des biens de consommation ; on évite ainsi que leurs prix relatifs flambent au préjudice des couches les plus larges de la population.

Il convient de signaler, en troisième et dernier lieu, que l’incertitude peut augmenter encore, et même se prolonger au-delà du strict nécessaire et de ce que la pandémie aurait généré à elle seule, en raison de l’interventionnisme monétaire et fiscal de gouvernements et banques centrales ; ceux-ci, sans nul doute et comme nous le verrons au troisième paragraphe, peuvent créer un climat supplémentaire de méfiance entrepreneuriale qui entrave la reprise rapide du marché et gêne le processus entrepreneurial de retour à la normalité.

On pourrait même voir ainsi se reproduire le processus pervers de feedback ou rétroaction que j’ai étudié en détail dans mon article sur « The Japanization of the European Union 1 « et dans lequel l’injection massive d’offre monétaire et réduction à zéro des taux d’intérêt par les banques centrales ne produit pas d’effets appréciables sur l’économie ; elle s’auto-frustre car l’augmentation simultanée de la demande monétaire due au nul coût d’opportunité du maintien de la liquidité et, surtout, à l’augmentation supplémentaire d’incertitude que créent les politiques de réglementation économique, de blocage des réformes structurelles en instance, d’augmentation des impôts, d’interventionnisme et de pagaille fiscale et monétaire, la rend stérile.

A suivre

  1. Jesús Huerta de Soto, “The Japanization of the European Union”, https://mises.org/wire/japanization-european-union