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    « Seuls les partisans libéraux du revenu universel sont cohérents » – Entretien avec Denis Bayon

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Monday, 28 June, 2021 - 12:32 · 27 minutes

Le revenu universel est-il un bon outil pour redistribuer la richesse et encourager la transition écologique en rémunérant des activités non réalisées dans l’emploi salarié ? Denis Bayon, journaliste à La Décroissance , n’est pas de cet avis. Dans son livre L’écologie contre le revenu de base (La Dispute, 2021), cet économiste de formation s’oppose à la fois aux écologistes défendant le revenu universel et à la gauche antilibérale qui s’y oppose, qu’il juge trop enfermée dans une vision productiviste. Nous l’avons interrogé pour mieux comprendre son point de vue et sa proposition de salaire universel visant à réorienter l’économie vers la décroissance.

Le Vent Se Lève – Revenons d’abord sur la notion de revenu universel, qui est utilisée pour décrire toutes sortes de dispositifs finalement très différents dans la forme et dans les objectifs poursuivis. Quels sont les points communs et les différences entre les versions proposées de revenu universel ? Globalement, qu’est-ce qui différencie un revenu universel tel que conçu par des libéraux et celui imaginé par la gauche écologiste ?

Denis Bayon – Tous les défenseurs du revenu universel s’accordent sur son universalité et son inconditionnalité, c’est-à-dire que toutes les personnes vivant sur le territoire, enfants compris, recevraient mensuellement un revenu monétaire. Les différences entre les libéraux et la gauche écologiste sont les suivantes : la gauche est généralement plus généreuse que « la droite » en retenant des montants monétaires proches du seuil de pauvreté (800 à 1000 euros par personne et par mois). Elle est plutôt favorable à ce qu’une part du revenu prenne la forme d’un accès gratuit à certains biens et services de première nécessité (premiers kWh d’électricité, premiers mètres-cube d’eau, etc.). Elle tendra également à défendre des innovations monétaires, comme le versement d’une partie du revenu en monnaies locales.

Mais, dans leurs présentations du revenu universel, ce qui les différencie surtout c’est que la gauche écologiste anticapitaliste fait de cette mesure un élément clef pour une « autre société ». Pour les libéraux au contraire, un revenu de base ne remet en rien en cause les institutions marchandes capitalistes. Ce sont eux qui ont raison. Mon livre ne s’attaque absolument pas aux libéraux qui, en défendant cette mesure, sont en parfaite cohérence intellectuelle. Il s’attaque intellectuellement à ceux dont je suis le plus proche moralement et politiquement : les écologistes anticapitalistes. Il y a chez eux une grave erreur de pensée qui les pousse à une grave erreur politique.

LVSL – L’un des arguments les plus courants en faveur du revenu universel est celui de la « fin du travail ». Pour certains, le fait que la productivité progresse plus vite que la croissance économique signifie que l’emploi est nécessairement amené à se raréfier, la technique permettant de remplacer toujours plus de travail humain. Pourquoi rejetez-vous cette hypothèse de la « fin du travail » ?

D.B. – Pour les partisans du revenu universel, le travail manque. Il faut alors, d’une part le partager via la réduction du temps de travail (RTT) et, d’autre part, verser des revenus sans condition de travail, c’est-à-dire un revenu de base, à tous ceux qui n’en ont pas. Si cette position a l’apparence de la rationalité et de la générosité, elle est en fait totalement erronée et trahit une incompréhension de la dynamique du capitalisme.

Il est surprenant que des écologistes et des anticapitalistes se réjouissent des progrès techniques qui remplacent toujours plus le travail humain. Car la poursuite sans fin du progrès technique se trouve au cœur du capitalisme. Ce ne sont pas les travailleurs qui ont inventé et financé la machinerie industrielle ! C’est ce « progrès technique » qui a anéanti la paysannerie, l’artisanat et les métiers ouvriers, et qui s’attaque maintenant à des professionnels qui s’en croyaient naïvement protégés comme les enseignants. En outre, toutes ces technologies numériques ont un impact écologique désastreux. En définitive, certains fantasment sur un monde où nous n’aurions plus à travailler tandis que d’autres semblent résignés à penser qu’on n’arrêtera pas le progrès technique et promeuvent l’idée de s’adapter via la RTT et le revenu inconditionnel.

Par ailleurs, sur le fond, il est erroné de dire qu’aujourd’hui la hausse de la productivité du travail marchand est supérieure à la croissance économique. Une vaste littérature économique se lamente au contraire de la tendance à la chute des gains de productivité du travail dans notre pays depuis le début des années 1980. La raison en est extrêmement simple : les capitalistes n’investissent plus assez parce que les taux de profit sont à la peine. Chaque euro de capital ou de patrimoine rapporte de moins en moins d’argent sous forme de droit de propriété. Et comme le taux de profit – et non les profits – est la variable clef de la performance des entreprises capitalistes, l’incitation à investir est moins forte. De fait, depuis le milieu des années 1980, on constate que le nombre total d’heures de travail, qu’on compte celles-ci dans le secteur marchand ou dans les administrations et assimilés, augmente globalement en France. Cela n’a rien de surprenant : avec des gains de productivité horaire qui se réduisent, il y a davantage d’offres d’emplois, globalement de moins en moins productifs.

« Sur le papier, le revenu universel est finançable. Mais ce ne sont pas par des économies sur les minima sociaux et autres aides sociales que l’on peut dégager des ressources de cette ampleur ! »

Même si le capitalisme se remettait à bien fonctionner, à savoir renouait avec de forts gains de productivité marchande supérieurs à la croissance économique, la valeur économique générée par le travail marchand se réduirait. En effet, si, avec moins de travail, les entreprises produisent autant ou davantage de marchandises, les prix de celles-ci baisseront et avec eux les taux de profit. Si les profits restent stables, le capital accumulé, lui, aura encore augmenté suite aux investissements dans de nouvelles machines, d’où un taux de profit finalement plus faible (ndlr : cette explication fait référence à la théorie marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit ).

Dès lors, si vous souhaitez baisser le temps de travail des employés, il faut aussi baisser leurs salaires. Sinon vous dégradez encore davantage le taux de profit des entreprises, qui se retrouvent menacées de faillite. C’est exactement ce qu’a fait la gauche plurielle avec ses « 35 heures », qui ont été payées par une baisse des cotisations sociales, c’est-à-dire la part indirecte du salaire. En fait, c’est seulement lorsque le capitalisme est en pleine forme, avec une forte productivité horaire, une forte croissance économique et des taux de profit en hausse, que le temps de travail individuel baisse.

LVSL – Admettons que l’on partage les arguments des écologistes favorables au revenu universel ; il s’agit ensuite de le financer. En général, il est proposé de trouver les montants nécessaires par une réforme fiscale qui augmenterait la contribution des plus riches, de potentielles nouvelles taxes (carbone, transactions financières…) ainsi que par des économies sur les minima sociaux remplacés par cette nouvelle prestation. Est-ce réaliste selon vous ?

D.B. – Il est impossible de financer un revenu universel inconditionnel tel que le décrivent les écologistes anticapitalistes sans un bouleversement de fond en comble de l’ordre institutionnel. Les besoins de financement sont trop importants. Le revenu moyen dans ce pays est d’environ 2400 euros par adulte et par mois. Prenons un revenu universel proche du seuil de pauvreté, soit de 1 000 euros mensuels par adulte et 500 euros par enfants, puisque nombre d’auteurs retiennent, de façon surprenante, une demi part par enfant. À l’échelle globale, cela nécessite un financement de plus de 600 milliards d’euros, soit environ la moitié du montant des revenus monétaires versés dans notre économie chaque année. Certes, sur le papier, le revenu universel est finançable. Mais ce ne sont pas par des économies sur les minima sociaux et autres aides sociales que l’on peut dégager des ressources de cette ampleur !

Quant à une nouvelle fiscalité parée de vertus écologiques, elle relève d’objectifs tout de même très contradictoires. Ainsi une taxe carbone rapportera d’autant plus d’argent que notre économie en émettra ! Et si elle désincite la pollution comme espéré, elle ne rapportera alors plus grand chose pour financer le revenu universel. Même réflexion au sujet des taxes sur les transactions financières : pour financer le revenu de base, il faudrait souhaiter la spéculation !

Il en va encore de même avec une forte taxe sur les profits, c’est-à-dire les revenus de la propriété lucrative comme les intérêts, dividendes, rentes ou loyers. La défense du revenu universel ne remet fondamentalement en cause aucune des institutions capitalistes comme la propriété capitaliste de l’outil de travail, le marché de l’emploi, le crédit bancaire avec intérêt ou la croissance économique sans fin, la viabilité du financement repose sur la prospérité du capitalisme. Or, une forte taxe sur les profits ferait chuter l’indicateur clé du capitalisme, le taux de profit, ce qui déstabiliserait encore davantage les institutions du régime capitaliste, et donc la base fiscale sur laquelle on compte pour financer la mesure.

Au final, financer le revenu universel implique donc que l’assurance chômage, le régime général de retraites ou d’autres branches de la Sécurité sociale, soient fortement amputées, voire supprimées. Quelle que soit la bonne volonté de la gauche écologiste et anticapitaliste, elle a besoin d’un capitalisme en pleine forme pour financer son revenu universel, ce qui est en contradiction totale avec l’engagement écologique affiché. Encore une fois, seuls les partisans libéraux du revenu universel sont parfaitement cohérents.

En fait, la seule solution pour « garantir le revenu », c’est d’en finir avec son inconditionnalité, qui est présentée comme  la pierre d’angle « révolutionnaire » de l’édifice, et de financer un revenu minimum en augmentant les minima sociaux à 800 ou 1000 euros mensuels.

LVSL – Certains économistes ou responsables politiques proposent de recourir à la création monétaire, qu’il s’agisse d’euros, de monnaies locales ou de crypto-monnaies, pour financer ce revenu universel. Vous estimez qu’ils ont tort, que cela ne ferait que créer de l’inflation. Pourquoi ?

D.B. – Comme les partisans du revenu universel butent sur la réalité que son financement conduirait à désagréger des pans entiers de la Sécurité sociale, et que rares sont ceux qui peuvent entièrement l’assumer, on sort alors du chapeau « l’argent magique » : la création monétaire. Mais à quoi sert la monnaie, sinon à acheter des marchandises sur des marchés ? Si une très forte création monétaire servait à financer tout ou une partie du revenu universel, tout le monde voudrait dépenser cet argent mais on ne trouverait pas assez à acheter, d’où une hausse des prix.

« Quelle que soit la bonne volonté de la gauche écologiste et anticapitaliste, elle a besoin d’un capitalisme en pleine forme pour financer son revenu universel, ce qui est en contradiction totale avec l’engagement écologique affiché. »

C’est précisément cette stratégie de folle création monétaire qui a été entreprise, avec une habileté diabolique, par la classe dirigeante à partir des années 1980 pour essayer de sortir de l’ornière le régime capitaliste. Il est vrai qu’elle a réussi à relancer l’activité marchande via une relance du crédit à l’économie. Mais la conséquence principale de ces politiques est que la monnaie circule avant tout sur les marchés financiers et, dans une moindre mesure, sur le marché immobilier. Dans les deux cas, cela alimente surtout la spéculation. Seule une petite partie finance la croissance industrielle. C’est cela qui explique que nous ne connaissons pas une hyperinflation alors que les sommes d’argent qui circulent n’ont plus aucun rapport avec la valeur des marchandises produites. Rien de tout cela n’aurait lieu avec le revenu de base : la population chercherait à le dépenser sur les marchés pour consommer des biens et des services. Après tout, c’est bien le but du jeu ! La forme prise par la monnaie (numérique, monnaie locale, etc.) n’importe absolument pas. Je ne suis d’ailleurs pas convaincu par le bitcoin, qui ne sert pas à acheter mais à spéculer.

LVSL – Si je vous comprends bien, un revenu universel conséquent est donc presque impossible à financer, sauf à le transformer en revenu minimum garanti (qui n’est donc plus universel) ou à démanteler la Sécurité sociale. Vous écrivez ainsi au début de votre livre que « la défense d’un revenu de base s’intègre dans une dynamique capitaliste contre-révolutionnaire ». Le revenu universel est-il donc un piège politique pour la gauche écologiste ?

D.B. – Oui, c’est un piège redoutable. Comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Or, qui pourrait s’opposer à un but aussi généreux que la lutte contre la pauvreté ? En fait, il n’y a que deux possibilités. La plus probable, c’est que le revenu de base prenne seulement la forme d’un revenu minimum augmenté, avec pour unique objectif de lutter contre la pauvreté. Pourquoi pas ? Mais cela ne changerait rien à la domination des institutions qui détruisent la vie sur Terre : la propriété capitaliste de l’outil de travail, le crédit bancaire avec intérêt, le marché de l’emploi (avec l’exploitation du travail par le capital) ou la croissance technologique sans fin.

Si le revenu inconditionnel est effectivement mis en place, alors il faudra mettre à bas des pans entiers des institutions du régime général de la Sécurité sociale pour définitivement liquider son histoire révolutionnaire. Bien que peu probable, une telle situation marquerait l’achèvement de la contre-révolution capitaliste entamée dès 1944 face au mouvement ouvrier révolutionnaire. En effet, le régime général de Sécurité sociale était à l’origine contrôlé par les travailleurs eux-mêmes, via des élections sur listes syndicales. Ce n’était certes pas parfait mais au moins ce n’était ni l’État, ni les actionnaires qui géraient les budgets considérables de la Sécu, alimentés par les cotisations sociales. Les conséquences en étaient formidables, notamment pour la gestion de l’hôpital public largement aux mains des soignants (ndlr : lire à ce propos l’article de Romain Darricarrère sur LVSL ).

Or, au cours des dernières décennies, toute la classe politique n’a pas tant privatisé la Sécu qu’elle l’a étatisée, pour la confier à des techniciens et des bureaucrates, ôtant progressivement tout pouvoir aux travailleurs. Puis-je rappeler que c’est la « gauche plurielle » (PS, PCF, Verts) qui a appliqué le plan Juppé qui anéantit définitivement le pouvoir des syndicats de travailleurs dans la gestion des caisses de Sécu ? Raison pour laquelle tout le monde confond la Sécu et l’État. Le revenu de base repose sur la même logique : l’État, géré par « ceux qui savent » vient « prendre soin » d’une population politiquement impuissante à qui il faut donner le droit au revenu.

LVSL – Vous revenez aussi sur les arguments de ce que vous nommez « la gauche antilibérale », héritière du mouvement ouvrier et défavorable au revenu universel. Comment ce camp politique définit-il le travail et pourquoi rejette-il l’idée d’une allocation universelle ?

D.B. – La gauche antilibérale a produit des arguments très intéressants contre le revenu de base, sur lesquels se base une grande partie de mon livre. Outre qu’elle a montré que celui-ci était impossible à financer sans casser la Sécu, elle a aussi défendu l’idée que le revenu de base était une « prime à la précarité ». En effet, comme les montants envisagés, même les plus généreux, sont la plupart du temps insuffisants pour vivre, les personnes doivent continuer de se présenter sur le marché de l’emploi ou devenir auto-entrepreneur pour le compléter. Dès lors, les moins qualifiés devront se contenter de CDD, de missions d’intérim, de faibles revenus d’activité, etc. Le travail sera donc toujours une besogne qu’on expédie en y pensant le moins possible et qui n’appelle aucune bataille politique. La casse des droits du travail se poursuivra donc.

Cela dit, les partisans écolos du revenu universel sont en droit de demander à la gauche antilibérale ce qu’elle propose. Et là, c’est le grand vide. Ou plus exactement toujours les mêmes mots d’ordre : croissance « verte » (1), emplois publics et réduction du temps de travail. La gauche ne semble jamais être sortie des « 30 Glorieuses » où « tout allait bien » : forte croissance, « plein emploi » si l’on excepte que les femmes étaient renvoyées dans les foyers, progression de la fonction publique, etc. Quoiqu’on en pense – y compris, comme c’est mon cas, le plus grand mal – il est totalement illusoire de penser qu’on pourrait retrouver de tels enchaînements. Cette période correspondait à une sorte d’ « âge d’or » absolument inattendu du capitalisme : alors que ce régime avait montré des défaillances extrêmes, dont il ne se sortait qu’à coup de destructions inouïes, comme deux guerres mondiales en moins de cinquante ans, voilà qu’il renaissait en pleine forme !

Mais après cinquante ans de « crise » ou de « dépression longue » selon l’expression du marxiste Michael Roberts, nous savons que le capitalisme ne peut plus garantir la croissance et le plein emploi. Si c’était le cas, la bourgeoisie, qui aimerait tant revenir au « monde d’avant », avec sa croissance industrielle et ses taux de profit, l’aurait déjà fait. Dès lors, lorsque la gauche défend l’emploi comme seul horizon, elle défend in fine le chômage de masse qui l’accompagne.

Le plus dramatique, c’est que la gauche antilibérale ne diffère finalement des libéraux que sur le positionnement du curseur entre les « productifs » et les « improductifs » que ce cher État social devra prendre en charge. Pour les libéraux, seuls les travailleurs marchands et les capitaux sont productifs. Ce sont eux qui vont générer une valeur économique marchande qui sera taxée (les « charges » : impôts et cotisations) pour payer des improductifs (les travailleurs du secteur non marchand et les autres – chômeurs, retraités, femmes ou hommes au foyer, etc.). Contrairement à eux, les antilibéraux de gauche considèrent heureusement que le capital ne produit rien et ils reconnaissent comme « productifs » les travailleurs du secteur non marchand (administrations et assimilées) au motif que l’utilité de leur activité est reconnue socialement et politiquement. Mais ils considèrent toujours tous les autres comme des non travailleurs vivant de la générosité de l’État social. Ce raisonnement erroné est une vraie erreur politique. Les écologistes défendant le revenu universel ont eux compris la nécessité d’en finir avec ce découpage productif / improductif.

LVSL – Selon vous, « la gauche antilibérale » commet donc une erreur dans sa définition du travail, en omettant le travail domestique. Vous proposez une autre conception du travail, inspirée notamment des travaux du Réseau Salariat et de Bernard Friot, qui prendrait en compte ce travail domestique à travers un « salaire universel ». En quoi ce salaire universel diffère-t-il du revenu universel ?

D.B. – Le salaire universel est fondamentalement opposé au revenu universel. Le point central est d’affirmer l’universalité du travail, conséquence de notre condition humaine : pour bâtir une civilisation humaine, nous devons travailler, et c’est bien ce que nous faisons tous, sauf les adultes non autonomes et les enfants, du moins en Occident. Il y a travail à chaque fois que des personnes produisent une richesse utile. La question de savoir si ce travail a lieu dans l’espace domestique, communautaire, marchand, gratuit, etc. est, dans cette affaire, secondaire.

Qu’est-ce que le « salaire universel », qu’on appelle aussi « salaire à la qualification » ou « salaire à vie » ? C’est l’attribution à tous les adultes du pays d’un salaire, à partir de la majorité politique à 18 ans, au premier niveau de qualification, c’est-à-dire au SMIC, que la CGT propose de relever à 1400 euros. Les personnes qui le souhaitent peuvent ensuite évoluer en qualification pour gagner plus.

On va me dire que c’est de la démagogie. Mais non ! Considérer tout adulte en capacité de produire de la valeur économique pose une très haute obligation politique et morale. Cela implique, de fait, que chacun s’engage dans le travail et dans le combat pour que nous en devenions maîtres, individuellement et collectivement.

D’autre part, la seule façon de financer le salaire universel, c’est d’en finir avec les revenus de l’exploitation. En finir avec les dividendes et les intérêts versés aux riches, c’est prendre nos responsabilités politiques et diriger l’économie à leur place, assumer le pouvoir. Voilà la différence radicale avec le revenu de base. Evidemment, ce salaire universel ne deviendra réalité qu’à condition d’avoir engagé de formidables combats révélant une appétence collective pour une civilisation pleinement démocratique, et donc le travail qui va avec.

LVSL – Justement, le projet de civilisation que vous portez, c’est la décroissance. Vous la définissez comme la réduction, décidée démocratiquement et non subie, de la production et de la consommation de biens et services. Comment liez-vous la décroissance et le salaire à vie ?

D.B. – Le salaire universel s’appuie sur une institution économique déjà existante, la Sécu. Outre l’augmentation des cotisations pour mutualiser une part de plus en plus importante des salaires, l’idée est de la remettre sur ses rails originels, c’est-à-dire sa gestion démocratique par les travailleurs. En effet, pour un écologiste luddite et décroissant comme moi – qui veut en finir avec des pans entiers de l’industrie pour produire autrement et moins –, seule une démocratie économique permettrait le choix collectif de la sobriété en transformant radicalement les institutions de production.

« Seule une démocratie économique permettrait le choix collectif de la sobriété en transformant radicalement les institutions de production. »

À travers l’élection d’administrateurs des caisses de Sécu, nous pourrons décider démocratiquement d’arrêter de financer des projets nuisibles comme l’EPR ou ITER (ndlr : réacteur international de recherche sur la fusion nucléaire, situé à Cadaraches, en région PACA) pour soutenir des travaux vitaux comme la petite paysannerie. Nous pourrons aussi financer des entreprises en outrepassant les créanciers et les actionnaires. La CGT avait entamé un travail sur ces questions, dénommé Nouveau Statut du Travail Salarié. Le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation actuellement réfléchi par des paysans et des syndicalistes va dans le même sens (ndlr : lire à ce propos l’article de Clément Coulet sur LVSL ).

LVSL – Votre proposition de « salaire universel » est effectivement très ambitieuse, en ce qu’elle propose une tout autre organisation de l’économie. Cependant, on connaît les obstacles immenses rencontrés par le mouvement ouvrier lorsqu’il s’attaque aux détenteurs de capitaux. Que répondez-vous à ceux qui estiment que votre proposition est utopique ?

D.B. – Elle n’est pas utopique, elle s’inscrit dans le meilleur de l’histoire révolutionnaire récente. Aujourd’hui, presque tout le monde est salarié et une part considérable de ce salaire est déjà mutualisée via la Sécu et la fonction publique. Et bien, renforçons cette mutualisation pour nous donner les moyens de gérer démocratiquement l’économie ! Bien sûr, j’ai parfaitement conscience de notre marginalité : à peu près tout le monde est contre nous ! Les attaques de la classe dirigeante seraient brutales, il n’y a pas de raison de penser qu’il en irait différemment de ce qui s’est toujours passé dans les périodes révolutionnaires : répression, prison, crimes, etc. La brutalité étatique déployée contre les Gilets jaunes en a donné un avant-goût.

LVSL –  Revenons sur un autre enjeu abordé ponctuellement dans votre livre, sur lequel il m’a semblé comprendre que vous étiez assez réservé : la question de la gratuité. La richesse prélevée sur la sphère marchande (impôts, taxes, cotisations…) finance en effet des services publics gratuits ou quasi gratuits, comme l’éducation, la santé ou la sécurité. Certains intellectuels, comme Paul Ariès, proposent d’élargir cette gratuité en l’étendant à d’autres domaines : transports publics, quantités minimales d’eau et d’électricité, alimentation… Selon ses partisans, cette démarchandisation de nombreuses sphères de la société pourrait permettre de satisfaire certains besoins élémentaires en outrepassant le marché. N’est-ce pas quelque chose de souhaitable pour un décroissant comme vous ?

D.B. – Si on veut être précis, on ne peut pas dire que des prélèvements sur la sphère marchande « financent » la gratuité. Par définition, la gratuité n’a pas besoin de financement. Dans un monde où tout serait gratuit, il n’y aurait pas d’argent. Sauf que nous vivons dans un monde où les marchés et la monnaie sont très présents, donc les « travailleurs de la gratuité » ont besoin de manipuler de l’argent. La personne qui prépare un repas pour le foyer le fait gratuitement mais elle doit acheter, au moins en partie, les ingrédients qui composent le repas, l’énergie pour le cuire, etc. Le cadre qui consacre 50 heures par semaine à son entreprise ne peut le faire qu’à condition que sa femme travaille gratuitement dans la sphère domestique, élève leurs enfants, prenne soin d’un parent vieillissant, etc.

L’ouvrage de Denis Bayon. © Editions La Dispute

Ce que je veux dire par là, c’est qu’on ne parle jamais des « prélèvements » sur la sphère gratuite par l’économie marchande capitaliste, alors que ceux-ci sont massifs. Cela explique d’ailleurs, comme vous le dites, que la gratuité est déjà massive dans notre économie de croissance ! Faut-il l’étendre ? Pourquoi pas ? Il est par exemple urgent que les soins dentaires soient entièrement gratuits… Mais fondamentalement la décroissance n’a rien à voir avec la gratuité. Elle affirme que si nous devions nous passer de pans entiers de l’appareil industriel, il nous faudrait beaucoup bosser. Les derniers paysans produisant des aliments sains et savoureux avec peu de technique en savent quelque chose. Une des premières choses à faire avec le système de salaire universel dont nous parlions tout à l’heure, c’est de former des travailleurs pour accomplir ces tâches au service de la société.

A l’inverse, on peut imaginer une société, à mes yeux catastrophique, où une partie de la population considérée comme inutile et improductive accéderait en sus de son revenu de base à quantité de biens et services gratuits et se contenterait d’une vie essentiellement parasitaire. Le salaire universel interdit une telle perspective, car, à la différence du revenu minimum et d’une extension très forte de la gratuité, il nous oblige. C’est d’ailleurs pour ça que, pour l’heure, à peu près personne n’en veut. Et que la gratuité a si bonne presse.

LVSL – Puisque nous avons abordé les enjeux du travail et de l’écologie, j’aimerais enfin vous demander votre avis sur une proposition qui suscite de plus en plus d’intérêt ces derniers temps : l’emploi garanti. Deux think tanks et de plusieurs élus de gauche proposent en effet que chaque chômeur se voie créer un emploi, selon les besoins locaux, s’il le souhaite. Que pensez-vous de cette proposition ?

D.B. – En gros, cette initiative s’inscrit dans la généralisation du dispositif « Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée » défendue par tout le camp libéral, de droite et de gauche, que j’ai déjà évoqué dans La Décroissance N°175, en allant voir de plus près la réalité de ces travaux apparemment écologiquement vertueux. Je me suis notamment basé sur le travail de l’Union Locale CGT de Villeurbanne qui soutient des travailleurs en lutte dans leur Entreprise à But d’Emploi dans le TZCLD du quartier populaire de Saint-Jean (2) et les témoignages et analyses du Comité Chômeur de la CGT (3).

L’idée est d’une simplicité libérale redoutable. C’est entendu : rémunérer les chômeurs nous coûte de l’argent, on nous le répète assez. Au passage, je trouve qu’on devrait se poser la même question pour les hauts fonctionnaires qui cassent l’hôpital public ou les ingénieurs qui produisent toutes sortes de gadgets inutiles. Passons. On nous dit donc qu’un chômeur  coûte environ 15 000 euros annuels. Bien sûr, les libéraux aimeraient beaucoup ne plus verser ce « pognon de dingue » aux « improductifs ». Leur logique est la suivante  : avec l’argent que nous coûtent les sans emploi, versons-leur un salaire au SMIC via un contrat de travail le liant à une association créée à cet effet. Or ce qui m’inquiète là-dedans, c’est qu’on va encore utiliser l’argent de la Sécu. Et la gauche défend ça !

Ensuite, quid du travail concret ? Tout le reste de l’économie étant toujours aux mains de la classe dirigeante, le travail dans les TZCLD est extraordinairement contraint. En effet, il ne doit pas concurrencer celui des autres travailleurs de l’économie marchande ou de la fonction publique. Dès lors, il ne reste que les miettes. Les travailleurs du TZCLD témoignent de leur sous-activité, ou du fait qu’ils bossent « pour eux-mêmes », par exemple en repeignant leurs locaux.

On voit aussi des situations où cette contrainte est allégée et où les travaux réalisés viennent de fait remplacer les travailleurs du secteur marchand généralement mieux payés. La CGT chômeurs a inventorié les tâches de ce type : mise en rayon et inventaires dans la grande distribution, lavage de voitures d’entreprises, couture pour des entreprises de textile bio…  Elle dresse également la liste de tous les travaux qui viennent remplacer ceux des fonctionnaires territoriaux à statut. Elle en déduit que « 80 % des travaux effectués relèvent des compétences des agents communaux ou du tissu économique déjà présent localement » . Voilà comment une idée généreuse mais erronée, car fondée sur des principes libéraux, remplit parfaitement l’agenda de la classe dirigeante. Les TZCLD s’apparentent à une fourniture de travail gratuit, les salaires étant payés par la Sécu et l’État, avec une possible modulation en prenant en compte le chiffre d’affaires liés à des travaux solvables. Potentiellement, une généralisation de la mesure rendrait disponibles des millions de travailleurs sous-payés qui casseraient les salaires et les statuts des travailleurs en postes. En outre, lorsque des travailleurs des TZCLD se révoltent contre une telle situation, ils sont durement sanctionnés. Il faut donc refuser ce genre de « solution au chômage ».

Notes :

1. Voir le remarquable livre d’Hélène Tordjman, La croissance verte contre la nature , La Découverte, 2021.

2. Union Locale CGT de Villeurbanne, Évaluation intermédiaire de l’expérimentation de Villeurbanne Saint-Jean, février 2021.

3. « Note Territoires Zéro Chômeurs de Longue Durée », Comité national des Travailleurs privés d’emplois et précaires CGT, consultée le 3 novembre 2020.

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    Ayn Rand : défendre le capitalisme sur des bases morales

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 19 June, 2021 - 02:30 · 5 minutes

Par Jasmin Guénette.
Un article de l’Institut économique de Montréal

Peu de penseurs de la tradition libérale classique suscitent autant de réactions qu’ Ayn Rand . Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, la romancière américaine née en Russie polarise comme nul autre.

Née à Saint-Pétersbourg en 1905, Ayn Rand – ou Alisa Rosenbaum comme elle s’appelait alors – a vécu la révolution russe, à la suite de laquelle la pharmacie de son père fut confisquée et sa famille, comme beaucoup d’autres, dut traverser des moments difficiles. En 1926, elle parvint à obtenir l’autorisation de quitter la Russie pour rendre visite à des parents aux États-Unis, et elle ne revint jamais.

Son expérience personnelle de la vie sous le très répressif régime communiste lui inspira son premier roman, We the Living , publié en 1936 alors que de nombreux intellectuels chantaient les louanges de la « noble expérience soviétique ». Ce n’était pas la dernière fois que Rand allait défier la sagesse du jour.

L’égoïsme comme vertu

En plus de s’opposer à la tendance intellectuelle, Rand a également cherché à choquer avec des titres comme The Virtue of Selfishness , un recueil d’essais publié après We the Living . Comment, en effet, l’égoïsme pouvait-il être une vertu ?

Manifestement, le but était d’attirer l’attention. Rand ne prônait pas un égoïsme mesquin et à courte vue. Elle faisait plutôt la promotion d’un intérêt personnel rationnel, ou éclairé. Votre vie est la vôtre et vous avez le droit de la vivre comme bon vous semble. Vous avez le droit de rechercher votre propre bonheur, tant que vous le faites de manière pacifique.

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La Grève, d’Ayn Rand : genèse d’une traduction

Cette notion selon laquelle l’intérêt personnel est une vertu et que votre vie vous appartient est très attrayante, en particulier pour les jeunes qui aspirent à la liberté. C’est encore plus vrai lorsque cette notion est illustrée dans des romans captivants tels que The Fountainhead et Atlas Shrugged , qui présentent des personnages fascinants aspirant à s’épanouir et à vivre selon leurs valeurs.

C’est dans Atlas Shrugged , et dans ses écrits ultérieurs non romanesques, que Rand a explicitement affirmé sa conviction que le principe moral de l’intérêt personnel rationnel avait des implications politiques et économiques évidentes. Plus précisément, si ma vie est la mienne et que votre vie est la vôtre, la société humaine devrait alors être organisée à travers un système de gouvernement limité dont la responsabilité première serait de protéger les personnes et leurs biens.

Le capitalisme est moral

Rand comprenait et appréciait les arguments pragmatiques avancés par des économistes classiques comme Adam Smith . Elle réalisait que la main invisible du marché amenait les gens à défendre leurs intérêts pacifiques d’une manière qui profite aux autres. Indéniablement, le commerce a de nombreux avantages et la liberté économique peut et doit être défendue sur ces fondements pratiques.

Mais Rand pensait en outre qu’en plus d’être bénéfique, le capitalisme est moral et qu’une défense plus fondamentale de la liberté économique devait être fondée sur des raisons morales. En bref, si votre vie vous appartient, personne n’a le droit d’utiliser la force contre vous, ce qui signifie que toutes les interactions humaines doivent être volontaires.

En conséquence, lorsque nous interagissons avec les autres, en particulier avec des personnes que nous connaissons peu, nous devons le faire en tant que commerçants. Nous ne devons pas nous poser comme des maîtres ou des esclaves, mais comme des égaux indépendants qui agissent les uns avec les autres « par le moyen d’échanges libres, volontaires, non forcés et sans contrainte – échanges qui profitent aux deux parties selon leur propre jugement indépendant ».

Un processus de marché démocratique

Dans un marché libre, souligne-t-elle encore, la richesse ne peut être obtenue que par une sorte de processus « démocratique », à travers lequel les consommateurs de biens et de services « votent » avec leurs dollars. Et lorsque les gens votent avec leurs dollars, ils ne votent que sur des sujets pour lesquels ils ont les compétences nécessaires pour juger : leurs propres préférences, intérêts et besoins. Comme elle l’écrivait, dans un marché libre, « personne n’a le pouvoir de décider pour autrui ou de substituer son jugement au leur ; personne n’a le pouvoir de se désigner lui-même ‟la voix du public” et de laisser ensuite le public sans voix et sans droits ».

Rand était régulièrement accusée d’être pro-entreprise. Mais s’il est certes vrai qu’elle a célébré sans vergogne les hommes d’affaires productifs qui contribuent autant à la société, il est également vrai que bon nombre des méchants d’ Atlas Shrugged sont des hommes d’affaires. Cependant, contrairement aux entrepreneurs héroïques du roman, ces « capitalistes de copinage » s’enrichissent en s’attirant les faveurs de politiciens malhonnêtes et en influençant la réglementation à leur avantage et au détriment de leurs concurrents nationaux et étrangers.

Si elle vivait aujourd’hui , Rand s’opposerait aux tarifs et aux quotas qui continuent de limiter le libre-échange au nom d’un protectionnisme visant à favoriser certaines industries, ainsi qu’aux subventions et autres privilèges accordés à des intérêts particuliers qui ont l’oreille des gouvernements.

Dans un marché véritablement libre, le gouvernement serait impuissant à distribuer de telles faveurs, et le seul moyen de devenir riche serait de servir son prochain, homme ou femme. Il y aurait, pour utiliser les mots de Rand, une séparation de l’État et de l’économie, et tant les conseils d’administration que la législature s’en trouveraient améliorés.

Sur le web

Un article publié initialement le 29 novembre 2018.

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    Les 500 ans de l’Édit de Worms, naissance du protestantisme (3)

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 28 May, 2021 - 03:30 · 15 minutes

naissance du protestantisme

Par Gérard-Michel Thermeau.

Max Weber a popularisé en 1920 la thèse du protestantisme favorable à l’esprit capitaliste.

Par protestantisme, Weber entendait surtout le calvinisme sous toutes ses formes. Les puritains lui paraissaient davantage concernés que les grandes églises protestantes (anglicans, luthériens ou épiscopaliens).

Pour résumer un peu sommairement, Weber met surtout l’accent sur le protestantisme ascétique. Mais avant de revenir sur cette thèse, il convient de faire à sa place au méthodisme qui, dans le monde anglo-saxon, refuse la voie calviniste.

John Wesley et la prédestination

Nous ne raconterons pas l’existence de John Wesley, troisième figure centrale mais tardive du protestantisme. Ne cherchons pas chez lui le génie d’un Luther ou d’un Calvin. Ce pasteur hétérodoxe de l’Église anglicane donne souvent l’impression d’inventer l’eau chaude plus que le fil à couper le beurre. Chez les méthodistes, la pratique importe davantage que la doctrine.

Wesley se pose surtout des questions de bon sens : comment un Dieu bon peut-il permettre le mal ?

La prédestination ne pouvait lui convenir. À ses yeux la quête du bonheur ne pouvait être un péché. La prédestination est trop choquante : « Une grande partie des hommes ne serait venue au monde que pour la mort éternelle, sans se voir offrir la moindre possibilité de l’éviter ». Où est la justice en cela ? Dieu punirait un homme « pour un acte qu’il ne pouvait ne pas commettre ». Pour lui, une telle opinion conduit à faire de Dieu l’auteur de l’injustice et du péché.

Vers le méthodisme

À Oxford, Wesley avait pris l’habitude de se réunir avec quelques autres gentlemen pour lire le Nouveau Testament en grec. Ainsi nait vers 1730, du moins de nom, le méthodisme. Ces dignes Britanniques aussi réguliers que ponctuels forment un club où l’on pratique avec méthode. Cette fraternité laïque, avec sa règle et sa communion hebdomadaire, ressemblait aux communautés pieuses médiévales.

Par ailleurs Wesley expérimente l’impasse d’une vie faite de mortification et de bonnes actions, véritable « moine laïque ». « Je découvrais que tout cela ne me donnait aucun réconfort et que je n’étais même pas sûr d’être agréable à Dieu . »

Un bref et calamiteux séjour en Amérique (1736-1737) sera le tournant décisif de son existence. Il séjournera essentiellement en Georgie mais ses talents de pasteur à Savanah tournèrent au fiasco. « Je suis allé en Amérique pour convertir les Indiens mais qui me convertira ? »

Au retour, cet homme méthodique note méthodiquement sa conversion le 24 mai 1738 à 9 heures moins le quart. À l’écoute de la préface de Luther à l’Épitre aux Romains, il sentit « une chaleur étrange s’emparer de son coeur ».

Le Grand réveil protestant

Dans le même temps, la Nouvelle Angleterre connait aussi son Réveil ( Great Awakening ) mais sous influence calviniste avec le pasteur Jonathan Edwards. Quoi que fassent les pécheurs, ils ne méritent que la colère de l’Éternel. Heureusement, Jésus-Christ est prêt à les sauver ! Désormais « l’Amérique devient la nouvelle terre, arrachée aux puissances du mal et des ténèbres » note Bernard Cotteret. Et la recherche du bonheur, chère à Wesley, devait devenir un droit constitutionnel.

Chassé des églises anglicanes, Wesley prêche en plein air. À la différence des  calvinistes, il prêche le salut des pécheurs par l’amour infini de Dieu. S’il rejette la prédestination, il critique tout autant la valorisation exclusive de la grâce des luthériens. Le chrétien doit s’éveiller à la vraie foi pour faire revivre le christianisme des origines.

Méthodisme et réformisme

En 1743 les sociétés méthodistes s’organisent avec l’élaboration d’un règlement. Il s’agit de prier et de s’entraider sur le chemin du salut. L’accent est mis à la fois sur la piété et sur le comportement moral. La perfection chrétienne (1764) récapitule les idées de Wesley. Le chrétien doit mener une vie exemplaire car la perfection existe. Elle n’est ni absolue, ne rend pas infaillible, mais elle est « l’amour parfait ». C’est la sainteté à la portée de toutes les âmes.

La conversion ne mène point à l’effusion mystique mais à l’accomplissement méthodique de bonnes actions. Dès lors, une conduite vertueuse accompagnait l’état de grâce.

Même s’il est conservateur, Wesley consent à la prédication des femmes. Les prédicateurs laïcs sont égaux à ses yeux aux ministres de l’Église d’Angleterre. On le voit, ces idées là allaient faire leur chemin.

Aux yeux d’ Élie Halévy , le méthodisme a évité à l’Angleterre les bouleversements révolutionnaires. Pour lui, la sociabilité politique trouve sa source dans la sociabilité religieuse. Elle favorise l’esprit réformiste. Wesley aurait ainsi légué à la classe ouvrière anglaise son sens de l’organisation et sa moralité. Par les sectes protestantes, dit Halévy, l’Angleterre était par essence le pays du self government .

Voilà qui nous amène à nous pencher sur la thèse fameuse de Max Weber. Ce dernier s’intéresse d’ailleurs assez peu au méthodisme. Si pour Marx l’esprit du capitalisme était l’esprit juif, pour le sociologue le secret du capitalisme résidait dans le protestantisme.

L’héritage protestant : le secret du capitalisme ?

Comme l’a souligné Pierre Chaunu, la réforme triomphe en une génération et les frontières entre catholicisme et protestantisme quasiment sont établies vers 1560. En effet, l’espace conquis dans les trente ans qui suivent sera perdu lors de la contre-offensive catholique du XVIIe siècle. La Réforme aura ainsi marqué avant tout l’Europe du Nord et, avec l’expansion coloniale, l’Amérique du Nord.

On l’a dit et répété, la Réforme a participé à la sécularisation du monde. Elle a libéré l’activité scientifique ou technique de la tutelle des Églises. Elle a favorisé l’alphabétisation des populations et la lecture individuelle.

Sautons cinq siècles. Regardons le monde actuel.

Si nous prenons l’IDH, quelles que soient les critiques que l’on puisse formuler à son égard. Parmi les dix premiers pays européens, nous trouvons sept pays protestants, deux pays mixtes (Suisse et Allemagne) et un pays catholique. Hors d’Europe, parmi les pays occidentaux, les anciens Dominions (Australie, Nouvelle Zélande et Canada) et bien sûr les États-Unis.

Parmi les vingt premiers pays, les trois seuls catholiques sont l’Irlande, la Belgique et l’Autriche. Les principaux pays catholiques (Espagne, France, Italie) sont moins bien classés. Sur le continent américain, c’est encore plus caricatural, la frontière protestants/catholiques est la frontière Nord/Sud.

Nous retrouvons grosso modo les mêmes pays en adoptant comme critère la liberté économique selon l’Index de Heritage Foundation. On se dit dès lors que c’est moins la monarchie parlementaire que l’héritage religieux qui explique un tel classement. Weber avait-il donc raison ? Mais que disait-il exactement ?

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

Ce petit livre, petit par le nombre de pages, a eu une influence considérable. Reste à savoir s’il s’agit de l’éthique protestante ou de l’éthique calviniste, Weber ne cessant de passer de l’un à l’autre.

Weber raille les naïveté de ce matérialisme historique dans lequel restent englués ces historiens qui s’obstinent à chercher dans le pillage des colonies l’explication du développement capitaliste de l’Angleterre. Comme il l’écrit si bien, « le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital… partout où il s’épanouit, partout il est capable d’agir de lui-même, il crée son propre capital . »

Le capitalisme n’est pas une affaire d’argent, c’est une affaire de mentalité. Bien sûr le protestantisme n’est pas l’unique source à l’origine de l’esprit du capitalisme. Cette mentalité ne repose pas sur la convoitise ou l’esprit de cupidité, qui sont aussi vieux que le monde. L’obsession de l’argent est d’ailleurs une constante chez les anti-capitalistes. Non, nous dit Weber, l’esprit du capitalisme nait de l’ascétisme protestant.

Max Weber et Martin Luther

Cette mentalité trouve ainsi son origine dans la rupture luthérienne.

Tout tient à un mot ou presque : Beruf . Ce mot allemand a ses correspondants en neerlandais ( beroep ), anglais ( calling ), danois ( kald ) et suédois ( kallelse ). Comment le traduire ? Là est bien le problème. Il est inconnu des peuples de la latinité romaine. Sa première utilisation moderne vient de la traduction par Luther de L’Ecclésiastique .

C’est une « vocation » aux antipodes de l’ascèse monastique. Chacun doit accomplir en ce monde « les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société ». La vie monastique « soustrait l’homme aux devoirs de ce monde ». Accomplir sa besogne exprime l’amour du prochain. Mais avant tout, accomplir ses devoirs « est la seule manière de vivre qui plaise à Dieu ».

Certes, Luther fustige les marchands de son temps et critique la « stérilité » de l’argent. La Réforme se veut un retour aux véritables valeurs du christianisme. Pour Luther, dans la lignée de Saint Paul, il convient de ne pas attacher d’importance au mode d’occupation. La poursuite du gain matériel est un signe d’absence de grâce divine. Son traditionalisme est renforcé par l’idée de la Providence : chacun doit rester dans l’état où Dieu l’a placé. Aussi la rupture luthérienne se révèle insuffisante.

Weber et  Calvin

« Le monde entier était devant eux ». Weber cite les derniers vers du Paradis Perdu de Milton. Chassés du paradis, les hommes doivent réaliser en ce monde « un Paradis bien plus heureux ». Weber croit utile de le préciser : il s’agit des conséquences imprévues de l’œuvre des réformateurs. Calvin n’avait pas pour objectif de créer l’esprit du capitalisme. Il s’agit donc surtout de percevoir certaines « affinités électives ». Il s’agit d’ailleurs moins de Calvin que du calvinisme, particulièrement sous sa forme puritaine.

Le calvinisme dans son « inhumanité pathétique » achève le processus de « désenchantement » du monde, c’est-à-dire le refus des pratiques magico-sacramentelles. Il contribue ainsi à la formation d’un individualisme pessimiste, sans illusion sur l’entraide et l’amitié humaines. Si le monde existe pour servir la gloire de Dieu, l’élu doit ici-bas contribuer à l’augmenter. L’activité professionnelle, qui est au service de la vie terrestre de la communauté, y contribue. L’amour du prochain s’exprime ainsi par l’accomplissement des tâches professionnelles.

Mais la question posée par le prédestination était : suis-je un élu ? Comment m’en assurer ? Le « travail sans relâche dans le métier » devient le moyen de la confiance en soi. Sentiments et émotions étant trompeurs, la foi était attestée par des résultats objectifs. Seul un élu est capable d’augmenter la gloire de Dieu par ses œuvres.

Tout chrétien se doit d’être moine

Aide-toi et Dieu t’aidera. Les calvinistes revenaient ainsi à la « sanctification par les oeuvres ». Mais la vie du calviniste devait être voué aux bonnes œuvres. Le « méthodisme », dernier grand réveil de la pensée puritaine au XVIIIe siècle, en offrait une variante non calviniste. « Seule une transformation de la vie tout entière, à chaque instant, dans chaque action » pouvait confirmer les effets de la grâce. Le puritanisme visait au « contrôle de soi » face aux « émotions ».

C’était appliquer les règles monastiques à la vie en ce monde. Tout chrétien se doit d’être moine mais dans sa vie professionnelle. Les élus, saints par définition, ne pouvaient éprouver que haine et mépris pour les ennemis de Dieu. On sait combien cette « mentalité puritaine » continue d’imprégner les mentalités américaines.

La prédestination aboutissait paradoxalement à une approche commerciale des rapports avec Dieu. En contrôlant sa propre conduite, le puritain contrôlait le pouvoir de Dieu. C’est à l’homme d’acquérir son propre salut. Baptisme et méthodisme subirent l’influence du calvinisme et de la prédestination. Dieu bénissait les siens par le succès de leur travail.

L’esprit de secte et le capitalisme

Hors du calvinisme, Weber met l’accent essentiellement sur le mouvement baptiste. Ici point de prédestination. La communauté religieuse devient une communauté de croyants personnels et de régénérés. De là découle le baptême des adultes : seuls ceux qui sont nés une seconde fois sous le signe de l’Esprit sont frères du Christ.

Mais pour les Baptistes, le texte biblique ne contenait pas la totalité de la révélation biblique. La Parole agissait dans la vie quotidienne du croyant. Cette idée de la révélation permanente dépréciait les sacrements.

Les Quakers devaient pousser la logique jusqu’au bout en éliminant baptême et communion. Leur refus de toute idôlatrie les amène à refuser de se découvrir, de s’agenouiller, de s’incliner ou d’user du pluriel de politesse. Bref, l’esprit démocratique et sans gêne qui va caractériser les Américains est en marche.

Quoi qu’il en soit, chaque communauté baptiste se voulait une Église pure. Refusant les charges publiques, le rejet du mode de vie aristocratique conduisait les Baptistes vers des métiers non politiques. De là devait surgir le fameux principe « l’honnêteté est la meilleure des politiques ». La constitution en sectes, c’est-à-dire en groupements volontaires favorisait l’action économique. L’individu était « motivé à contrôler méthodiquement son propre état de grâce dans sa propre conduite ».

De la condamnation des richesses à l’exaltation du travail

La condamnation de la poursuite de l’argent et des biens matériels est plus rigoureuse et inflexible dans l’ascétisme protestant que dans l’église médiévale. Mais en fait ce qui est éminement condamnable est la jouissance de la richesse. L’oisiveté est, comme chacun sait, mère de tous les vices. Seule l’activité sert à accroître la Gloire de Dieu. Gaspiller son temps est un péché. Il n’y a qu’un pas à franchir et nous aurons : le temps c’est de l’argent.

Dans la tradition monastique occidentale, et c’est là déjà une originalité, le travail est moyen d’ascèse. La continence puritaine s’inscrit ainsi dans l’héritage de la chasteté monastique. Mais le travail ne permet pas seulement de lutter contre toutes les tentations, il constitue le but même de l’existence. Le riche doit suivre le commandement de Saint Paul au même titre que le pauvre : « si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ».

Le profit n’est pas incompatible avec la piété. Il importe d’adopter le métier le plus utile et le plus profitable. Dieu agissant dans toutes les circonstances de la vie, le bon chrétien doit répondre à son appel.

Comme l’écrit le puritain Richard Baxter dans son Christian Directory : « Si Dieu vous désigne tel chemin dans lequel vous puissiez légalement gagner plus que dans tel autre et que vous refusiez le plus profitable pour choisir le chemin qui l’est moins, vous contrecarrez l’une des fins de votre vocation, vous refusez de vous faire l’intendant de Dieu… »

Esprit bourgeois et formation du capital

La pauvreté, exaltée par le christianisme médiéval, devient une maladie. Le mendiant en état de travailler viole le devoir d’amour envers le prochain. Rappelons la place que tient dans le puritanisme le Dieu de l’Ancien Testament qui récompense en cette vie la piété de son peuple. Le livre de Job jouissait d’une grande popularité.

Ainsi le puritanisme distinguait nettement l’usage irrationnelle de l’acquisition rationnelle des possessions. Si la poursuite de la richesse en tant que fin était mauvaise, la richesse comme fruit du travail était signe de bénédiction. La condamnation de la consommation des biens acquis favorisait la constitution du capital, fruit de l’épargne ascétique.

Les méthodistes rejoignent sur ce point les autres puritains.  John Wesley écrit : « Exhortons tous les chrétiens à gagner et à épargner tout leur saoul, autrement dit à s’enrichir ».

Le puritanisme s’opposait aux monopoles du « capitalisme de connivence ». Les puritains réclamaient en Angleterre la suppression des octrois, douanes et contributions indirectes au profit d’une taxe unique et l’établissement du free trade . Un siècle plus tard, cet « esprit de boutiquiers » devait trouver sa meilleure illustration dans La science du Bonhomme Richard et Conseils pour faire fortun e de Benjamin Franklin.

L’auteur a pris soin de rappeler qu’il ne visait pas à donner une explication unique au développement du capitalisme moderne. Mais ce petit livre de Weber reste en tout cas un des essais les plus stimulants que l’on ait écrit sur le sujet.

Sources :

Pierre Chaunu, Le Temps des réformes , Fayard 1975

Bernard Cottret, Histoire de la réforme protestante , Perrin 2001

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme , Plon 1964

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    La société du sexe négatif

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 23 May, 2021 - 02:45 · 8 minutes

sexe négatif

Par Jacob Falkovich.
Un article de Quillette

La sexualité va mal. Peu d’entre nous ont des rapports. Ceux qui en ont en ont de moins en moins et ont tendance à les trouver plus laborieux et moins satisfaisants que ce qu’ils espéraient. La question est donc la suivante : comment cela peut-il se produire dans une société qui valorise la sexualité plus qu’elle ne l’a jamais fait dans son Histoire ?

Le fait que la culture mainstream et ses myriades de sous-cultures considèrent le sexe comme quelque chose de positif va de soi. Les démons des grossesses non désirées et des maladies sexuellement transmissibles potentiellement mortelles ne sont pas près de ressurgir grâce aux contraceptifs et aux antibiotiques.

Le sexe n’est plus un tabou et l’acceptation est devenue courante. Aujourd’hui, il est honteux d’avoir honte lorsque l’on parle de sexualité. Ce qui était caché il y a encore 30 ans est maintenant affiché partout, dans les publicités, les films ou les comptes Instagram.

Davantage de sexe ce n’est pas mieux de sexe

Mais tout cela est-il vraiment sexuellement « positif » ? Si les standards de la sexualité positive sont simplement de promouvoir davantage de sexe, alors aucune réponse n’est à trouver. De toute façon, quantité et qualité ne sont pas les deux éléments les plus intéressants ; nous ne qualifierions pas une culture de la malbouffe, abondante et calorique, de « positive » ?

Wikipédia définit la sexpositivité comme une « attitude envers la sexualité humaine qui considère toutes les activités sexuelles consenties comme fondamentalement saines et plaisantes, et qui encourage le plaisir sexuel et l’expérimentation sexuelle » .

Cela sonne plus comme la manière dont les gens idéalisent la sexpositivité : santé et plaisir ! Le sexe qui fait du bien et dans lequel on se sent bien, qui laisse tous les participants en meilleure posture, leurs relations plus fortes, leurs corps et leurs âmes nourris. Le sexe positif.

Le problème est que la sexpositivité ne résulte pas d’une simple attitude. Elle résulte de l’acquisition de compétences physiques et spirituelles et du discernement de ces compétences chez les autres. Il peut s’agir d’un effort intimidant, qui nécessite à la fois des instructions et des encouragements.

Ces deux éléments sont manifestement absents de toutes les cultures et sous-cultures traditionnelles que je connais. Elles ont toutes leurs propres critères, comme le consentement ou le mariage, pour déclarer si le sexe est permis ou non, et non s’il est bon ou mauvais. Et lorsqu’elles abordent les aspects détaillés du sexe, elles se concentrent presque exclusivement sur les aspects négatifs.

Les conservateurs sont sexuellement négatifs. Ils considèrent le sexe comme dangereux et corrupteur, devant être réprimé et réglementé au nom de l’ordre social et des valeurs familiales. Le christianisme traditionnel promet que le sexe sera divin si l’on attend le mariage (et si l’on est hétérosexuel, monogame et pas trop pervers), mais il offre peu de conseils sur la manière d’y parvenir, ou sur ce qu’il faut faire si les jeunes mariés vierges découvrent que les sexualités qu’ils ont refoulées jusqu’au jour heureux sont moins compatibles.

Les progressistes sont sexuellement négatifs. Ils soutiennent les manifestations de la sexualité (en particulier de la part des femmes et des minorités sexuelles), mais soupçonnent souvent l’acte lui-même de harcèlement, de manipulation, d’exploitation ou d’une myriade d’autres formes de violence traumatisante sans fin.

La vision dworkinienne selon laquelle tout rapport hétérosexuel est une extension de la domination générale des femmes par les hommes est présente comme un courant sous-jacent dans de nombreux féminismes, même lorsqu’elle n’est pas explicitement énoncée. On a l’impression que dans une utopie progressiste, tout le monde affiche sa sexualité comme un marqueur d’identité, mais personne ne va jusqu’à flirter ou coucher avec quelqu’un.

Les masculinistes (RedPill) sont sexuellement négatifs. Ils considèrent le sexe non pas comme une expérience positive en soi, mais principalement comme un moyen de marquer des points dans la hiérarchie compétitive des hommes.

Ce point de vue est partagé à la fois par les incels qui acceptent avec fatalisme leur place dans le sous-sol (de maman) de cette hiérarchie et par les gourous alpha autoproclamés de la masculinosphère qui expliquent à leurs disciples que le sexe est un outil utilisé par les femmes pour priver les hommes de leur vitalité et de leurs revenus.

Les dragueurs apprennent des trucs vulgaires pour coucher avec des femmes désespérées qui font semblant de tomber amoureuses d’eux, aucune des parties n’ayant de respect pour l’autre ou d’investissement dans la qualité de l’expérience de l’autre. Les hommes qui suivent leur propre voie sont sexuellement négatifs – du moins, ils ne prétendent jamais le contraire.

Les politiciens sont sexuellement négatifs et cherchent principalement des éléments d’expression sexuelle à proscrire et à réglementer lorsqu’ils ne sont pas impliqués dans leurs propres scandales sexuels ; et surtout lorsqu’ils le sont.

La culture d’entreprise est sexuellement négative. Le travailleur idéal a peur de flirter avec qui que ce soit au travail, et reste au bureau trop tard pour flirter avec qui que ce soit en dehors.

Le système éducatif est sexuellement négatif, surtout lorsqu’il se livre à une éducation sexuelle.

Les médias sont sexuellement négatifs. Ils s’intéressent principalement au sexe qui viole la loi ou les normes de consentement, ou qui est au moins misérable et traumatisant. Si Aziz Ansari avait été un amant habile et généreux, qui aurait laissé son amant extatique de plaisir et émotionnellement élevé, aucun journal n’aurait jamais publié cette histoire. Mais comme l’expérience sexuelle de sa compagne a été totalement négative, elle a fait la Une des journaux.

Le capitalisme ne vend pas de sexe

Le capitalisme sait que le sexe fait vendre, mais il ne vous vend pas le sexe. On vous vend du sex-appeal, c’est-à-dire des attributs qui font que vos pairs (et vous-même) vous considèrent comme digne de sexe. Le sex-appeal est vendu de nombreuses façons : montres de luxe, robes de luxe, diplômes de luxe, croyances de luxe.

Les gens peuvent tomber dans l’obsession narcissique d’acquérir une valeur sexuelle qui exclut toute intimité réelle. Même si ce destin est évité, l’effort consacré à l’acquisition de la valeur sexuelle n’est pas consacré à la connexion avec des partenaires intimes. Une bonne sexualité ne contribue pas aux chiffres de vente d’une marque ou au PIB d’une nation.

Il est peut-être absurde d’attendre de toute culture une attitude positive en matière de sexualité. Si la culture est simplement l’ensemble des histoires que les gens se racontent pour s’entendre collectivement et établir un ordre et une hiérarchie, elle n’a pas de place pour l’affaire privée et désordonnée qu’est le sexe.

Camille Paglia va encore plus loin en imaginant la plupart des arts et de la philosophie occidentaux comme une défense contre la nature chaotique, sale et démoniaque des rapports sexuels. La civilisation a toujours été un moyen de contrôler le sexe, et non de le promouvoir.

Si la culture a toujours été sexuellement négative, qu’est-ce qui a changé ? Une des différences est qu’aujourd’hui les cultures prétendent être sexuellement positives, simplement parce qu’elles sont sexuellement permissives. Mais il s’avère que l’absence de permission n’a jamais été le principal obstacle.

Les limites peuvent être un guide aussi souvent qu’un obstacle, et un garde-fou contre les relations sexuelles qui ne sont pas « saines et agréables », quelle que soit l’attitude. Mais dans une culture d’indulgence sexuelle, l’absence d’indulgence rejette la faute sur l’individu et absout la société. Les célibataires, en particulier les jeunes hommes et les femmes âgées, sont plus souvent l’objet de mépris que de compassion.

Un autre changement est que la culture est plus omniprésente et envahissante. Si les gens avaient l’habitude d’apprendre la sexualité de leurs amis, ces interactions sont désormais remplacées par celles avec des influenceurs sur les médias sociaux.

Le porno, Hollywood, les magazines et les diverses sous-cultures d’internet avec leurs idéologies sexuelles sont impossibles à éviter en dehors de la grotte ou du village Amish. La société envahit et transforme le sexe en un jeu d’identité, de consommation, d’affiliation politique et de narcissisme.

Le chemin vers une sexualité positive peut commencer dans l’une de ces sous-cultures, mais c’est généralement un voyage privé et difficile. La bonne attitude pour s’y engager est peut-être de considérer, de manière contre-intuitive, que le sexe, par défaut, est bizarre et intimidant, et que vous, par défaut, n’êtes pas doué pour cela. À partir de ce point de départ, vous pouvez faire des progrès.

Un soir, je suis allé à un rendez-vous, et après que nous avons eu fini de faire l’amour pour la première fois, elle m’a demandé : qu’est-ce que je pourrais faire mieux ou différemment la prochaine fois ? Ce fut une révélation pour moi, non seulement l’attitude de curiosité et d’amélioration, mais aussi la vulnérabilité qu’il faut pour poser cette question et y répondre.

Je suis sûr que cette question est posée dans des centaines de chambres chaque nuit par des personnes plus sages que moi, mais je ne la verrai pas dans les journaux, dans les films à succès, sur l’Instagram des influenceurs ou sur Pornhub.

La sexpositivité est merveilleuse et tout à fait possible, mais elle est toujours contre-culturelle.

Traduction de Geoffroy Antoine pour Contrepoints.

Sur le web

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En #grève et dans la rue le 23 Avril à #Toulouse pour notre assurance #chômage !

Appel unitaire #Solidaires 31 / #CNT 31 : http://www.cnt-f.org/cnt31/spip.php?article1271

#Rassemblement à 14h square Charles de Gaulle (métro Capitole)

#actu #actualité #social #société #politique #économie #HauteGaronne #unedic #lutte #capitalisme

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Destruction de la voie professionnelle dans l’ #éducation : construisons la riposte

Communiqué de intersyndicale nationale (#FSU #CGT #Sud #CNT …) : http://www.cnt-f.org/cnt31/spip.php?article1259

“Jean Michel #Blanquer poursuit sa politique de destruction de la voie professionnelle sans tenir compte de la crise sanitaire exceptionnelle que nous subissons. Il prétend en faire une voie d’excellence, mais en réalité, aveuglé par son idéologie libérale, il n’a de cesse de l’ignorer, de la démanteler et de l’appauvrir.”

#lycée #CAP #BacPro #syndicalisme #lutte #social #société #politique #économie #capitalisme #formation
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#Toulouse : #Rassemblement contre l’impunité et les violences d’ #État
Samedi 20 mars à 13h12 - métro Capitole

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Suite à l’appel national lancé par des familles de victimes et des blessés, le Comité Vérité et #Justice 31 s’associe et appelle à se rassembler à Toulouse le samedi 20 mars 2021 afin de protester contre les violences policières, carcérales, judiciaires, pénitentiaires et islamophobes.

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