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    Le métavers et l’ordre économique

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Tuesday, 3 May - 16:10 · 26 minutes

Un monde parallèle dans lequel les frontières physiques, les normes sociales, les contraintes économiques sont abolies : la rhétorique du métavers n’est pas neuve et emprunte son idéologie aux pamphlets des années de la construction d’internet. L’apparition des technologies distribuées et des blockchains lui donne pourtant un nouveau souffle, décrivant l’utopie d’un monde structurellement armé contre la concentration des pouvoirs inhérente au web 2.0. Prototype d’un cyberespace refondé sur les principes de la décentralisation ou nouveau terrain d’affrontement pour les mastodontes technologiques, les enjeux du métavers sont plus profonds qu’il n’y paraît. Par Jonathan Bourguignon, auteur de Internet année zéro (éditions Divergences, 2021).

En janvier se renforce la rumeur selon laquelle des centaines d’employés chez Apple travaillent secrètement sur un nouvel appareil de réalité augmentée. Quelques jours plus tard, Microsoft rachète les légendaires studios de jeux vidéo du groupe Activision-Blizzard pour soixante-huit milliards de dollars. Cette opération assoit plus encore la position de la maison-mère de la Xbox comme géant du jeu vidéo, mais elle renforce surtout la crédibilité de son projet Mesh for Teams, qui vise à créer des outils de travail en réalité virtuelle et augmentée, annoncé en Novembre 2021.

Ces grandes manœuvres, associées à l’annonce tonitruante du changement de nom du groupe Facebook en Meta – tentative pataude de faire oublier un nom désormais trop associé aux scandales d’atteinte à la vie privée – annoncent une nouvelle offensive du monde technologique dans la course au métavers, hypothétique monde virtuel résilient qui appartient à la mythologie de la création du web. Cette mythologie annonçait un internet imperméable au pouvoir des monopoles et au contrôle des Etats ; les années 2010 l’ont laissée pour morte. Jusqu’à l’essor des cryptomonnaies et, dans leur foulée, la montée en puissance des technologies distribuées. L’imaginaire d’un internet décentralisé se dessine à nouveau, et se projette dans le concept de métavers. En quoi se distingue-t-il du colonialisme des GAFAM ?

Du cyberespace au métavers

Retour en arrière : en 1992, le roman de science-fiction Snowcrash est le premier à utiliser le terme de métavers, et reprend l’idée d’un univers persistant en réalité virtuelle, dans la lignée du cyberespace décrit dans le roman Neuromancer en 1984. Ces deux romans marquent la naissance et l’apogée du genre cyberpunk. Entre les deux, les prophètes de la Silicon Valley reprendront à foison ce terme de cyberespace pour annoncer l’avènement d’internet, nouveau monde émancipateur et sans limites. Plus que la réalité virtuelle, c’est la cohabitation entre des millions de participants et la persistance de l’univers qui distinguent le métavers d’un simple jeu vidéo. Ce sont aussi les usages : le métavers doit être un lieu de commerce, de sport, de travail, de réunion, un lieu dans lequel se transposent la plupart des activités de la vie réelle, affranchies des limites du monde physique.

A la fin des années 80, se représenter un tel devenir pour le réseau internet, qui ne se matérialise que sous forme de lignes de commandes, demande beaucoup d’imagination. Il en faut déjà un peu moins pour comprendre les interfaces graphiques du Web, qui se démocratise à l’époque de la parution de Snowcrash . Dans les années 2000, la troisième dimension donne son heure de gloire au plus célèbre des métavers à date, Second Life. Les joueurs y créent bâtiments et objets virtuels, qu’ils s’échangent au moyen d’une monnaie numérique, générée par les créateurs du jeu ; Suzanne Vega ou U2 y ont donné des concerts virtuels, les plus grandes marques y ont implanté des boutiques et des showrooms, les principales banques s’y sont installées pour financer cette nouvelle économie virtuelle. Une économie qui s’assèche progressivement à partir de 2007 et la crise des subprimes : la panique bancaire se répand jusqu’aux guichets des agences du monde virtuel. Second Life périclite, l’idéologie du cyberespace est passée de mode, la sociabilisation en ligne passe par les messageries des réseaux sociaux plutôt que par des univers en 3D.

En 2018, Steven Spielberg donne sa propre interprétation cinématographique du métavers avec Ready Player One , lui-même adapté d’un roman paru quelqeus années auparavant. Dans le film, c’est un jeu vidéo qui peu à peu en vient à happer toutes les activités sociales de ses utilisateurs. Deux ans plus tard, l’épidémie de Covid-19 montrent que Spielberg est toujours un grand observateur de la société. Les confinements successifs marquent le retour en grâce des évènements culturels à l’intérieur même d’univers pensés pour le jeu vidéo. Des marques de luxe participent à la Fashion Week organisée sur Animal Crossing de Nintendo, Parti Démocrate et militants hongkongais investissent World of Warcraft pour s’organiser, les rappeurs Lil Nas X et Travis Scott donnent des concerts virtuels qui rassemblent des dizaines de millions de fans, l’un sur Roblox (une plateforme constituée d’une multitude de mini-jeux créés par ses centaines de millions d’utilisateurs, principalement des enfants et des adolescents), l’autre sur Fortnite (créé par le studio Epic Games, contrôlé par l’entreprise chinoise Tencent, maison-mère de WeChat, la super app qui joue le rôle de Facebook dans l’univers parallèle que constitue l’Internet chinois derrière le Grand Firewall). En parallèle, messageries instantanées et visioconférences deviennent les outils les plus importants du télétravail auquel se rallient à contrecœur des centaines de milliers d’entreprises. Toutes les conditions semblent réunies pour que l’essentiel de la vie en société puisse désormais se dérouler dans des univers virtuels.

Dans le métavers, la spéculation immobilière va bon train : les parcelles les mieux placées s’arrachent à prix d’or, au gré du trafic des utilisateurs et donc du potentiel commerçant.

C’est d’ailleurs Epic Games qui exhume et propulse à nouveau sur le devant de la scène en avril 2021 le terme désuet de métavers. Epic frappe les forts et annonce la levée d’un fonds d’un milliard de dollars pour accomplir sa vision d’un univers virtuel persistant pour les joueurs… Mais le terme est rapidement phagocyté par le Web3, l’industrie qui se fédère derrière les concepts de décentralisation, de blockchain et de cryptomonnaie. Le métavers sera crypto ou ne sera pas. Car Second Life l’a prouvé : le métavers est voué à l’échec s’il reste sous le contrôle de quelques plateformes. Comment convaincre les citoyens du monde – et les développeurs, artistes, entrepreneurs – d’investir leurs efforts dans un monde parallèle qui peut s’effondrer ou être manipulé par quelques acteurs ? Une répartition plus juste de la valeur produite, un univers libéré de la mainmise des banques, des plateformes centralisées ou même des Etats : c’est justement la promesse du paradigme technologique et idéologique directement hérité de Bitcoin.

Les nouvelles promesses du métavers

Il y a une douzaine d’années à peine, Google et Facebook, fiers rejetons d’un internet émancipateur et libertaire, soignaient encore leur image d’entreprises humanistes et progressistes. A l’époque, le pouvoir des GAFAM, acronyme qui d’ailleurs n’existait pas, inquiétait beaucoup moins que celui des banques. Le pouvoir sans partage de ces dernières, et plus particulièrement leur capacité à créer de la monnaie à travers le crédit, venait de conduire à une nouvelle « pire crise financière depuis la Grande Dépression » – encore une, vraisemblablement pas la dernière. C’est dans ce contexte qu’apparaît Bitcoin en 2009, au sein de la communauté des cypherpunks , un groupe informel qui souligne depuis la fin des années 80 le rôle clé que peut jouer la cryptographie comme vecteur de changement social, notamment en garantissant la sécurité et la confidentialité des données. Selon le papier qui le fonde, Bitcoin s’imagine comme une arme contre l’ordre monétaire fondé sur le pouvoir bancaire et le crédit. Bitcoin est décentralisé : il se déploie simultanément sur tous les ordinateurs qui participent au réseau (incluant les « mineurs »), et écrit la blockchain , registre distribué qui ne peut être manipulé par aucun pouvoir centralisé.

Une décennie plus tard, la concentration des données au sein des plateformes de la Silicon Valley a engendré une concentration de richesses et de pouvoir sans précédent. Elle a aussi créé des vulnérabilités fondamentales pour les sociétés occidentales, esquissées par les révélations d’Edward Snowden en 2013, ou par les manipulations démocratiques opérées par Cambridge Analytica à partir de 2014. Ces scandales ont terni l’image des géants du web au point que l’entreprise à l’origine de Facebook s’est récemment résolue à se débarrasser d’un nom devenu difficile à porter. Ils ont aussi vu se réaliser les pires prémonitions des cypherpunks, et ont montré la nécessité de déployer des systèmes distribués, chiffrés, à l’abri du pouvoir des entreprises comme de celui des gouvernements. Bitcoin a été le premier de ces systèmes distribués à se répandre à grande échelle. Un nouveau système financier, offrant des services en miroir à la finance traditionnelle, s’est ensuite construit sous le nom de finance distribuée ou DeFi ; en 2021, la révolution prend d’assaut le monde de l’art sous le nom barbare de NFTs  ( Non-Fungible Tokens , jetons non-fongibles, par opposition aux jetons destinés à servir de cryptomonnaie, dont la caractéristique est d’être fongible). Chacun de ces domaines d’application du Web3 esquisse les différences que recèlerait un métavers décentralisé.

Fondamentalement, le métavers doit assurer la résilience de la valeur créée par les utilisateurs, au-delà des entités centralisées telles que Second Life, Epic ou Meta qui maintiennent la plateforme. C’est ce que garantissent les blockchains : les actifs numériques contenus sur les registres d’Ethereum, Tezos et autres Polkadot – que ces actifs soient des cryptomonnaies ou n’importe quel objet numérique, images ou modèles 3D, avatars, morceaux de code, titres de propriété, dans le monde réel ou dans un métavers – survivront tant qu’il y a aura des ordinateurs connectés à internet pour faire tourner leur programme, même si l’entité-mère (par exemple, l’équipe d’origine qui a créé le projet Ethereum) venait à se dissoudre. En 2021, crypto-zombies dessinés sur soixante-quatre pixels et chatons arc-en-ciel s’échangent pour des millions de dollars. On reproche aux NFTs d’être un outil de spéculation, de blanchiment d’argent, d’être victimes de plagiat, profitant de la crédulité de certains, de se négocier sur des plateformes centralisées. En bref, le crypto art épouse pleinement les pratiques historiques du marché de l’art, outil d’affirmation pour l’individu d’appartenance à une caste sociale, et outil d’affirmation pour cette caste de sa domination culturelle. En l’occurrence, les licornes multicolores de pixels affirment désormais l’emprise de l’écosystème technologique sur la culture mondiale. Mais le crypto-art n’est que la face émergée du potentiel des NFTs. Celles-ci permettent aussi l’invention de nouveaux moyens de financer les artistes traditionnels, par des procédés proches de ceux ayant cours sur les plateformes de financement participatif, avec lesquelles des cinéastes tels que Martin Scorsese font déjà des expérimentations. Surtout et fondamentalement, les NFTs sont des actifs numériques.

Ces actifs numériques sont très précisément ce qui distingue les métavers issus de l’univers crypto des univers qu’un Facebook / Meta s’apprête à créer. Sur Decentraland, Cryptovoxels ou The Sandbox, la carte du territoire se décompose en parcelles que peuvent acquérir les usagers. Dans le métavers, la spéculation immobilière va bon train : les parcelles les mieux placées s’arrachent à prix d’or, au gré du trafic des utilisateurs et donc du potentiel commerçant. Le voisinage et les célébrités qui investissent un quartier comptent aussi, de même que les créations sur les parcelles d’architectes libérés des contraintes du monde physique. Une nouvelle mécanique immobilière se met en place : selon la rhétorique du Web3, acquérir les bonnes parcelles revient à une opportunité d’investir dans le Londres des années 50, le New York des années 70, le Berlin des années 2000. Une remise à zéro des compteurs du capitalisme, pour qui sait lire le jeu. Mais un capitalisme qui ne sera pas manipulé par un interventionnisme des banques centrales qui exacerbe les inégalités : selon l’interprétation que font certaines franges libertariennes de l’effet Cantillon, chaque nouveau plan de relance par les banques centrales, en renflouant les banques qui ont la mainmise sur le crédit, vient d’abord nourrir l’inflation dans certains secteurs tels que l’immobilier, augmentant le patrimoine de ceux qui possèdent déjà, tandis qu’au global, l’inflation – sur laquelle est indexée les salaires – n’augmente pas. Le nouveau métavers a bien hérité de Bitcoin sa critique des banques.

D’autres imaginaires anarcho-capitalistes se réinventent par le métavers : ainsi du Liberland, micronation proclamée sur une bande de terre non revendiquée de la rive ouest du Danube entre Serbie et Croatie, et qui, dans le monde réel, n’est guère plus que cela : une bande de terre. Dans le métavers, en revanche, le Liberland s’est associé au cabinet d’architectes de feu Zaha Hadid pour annoncer une cité – dans le métavers, donc – dédiée au cryptomonde, avec incubateur de startups et forums de rencontres.

Les utopies premières du web se sont précisées : « l’information veut être libre », mais l’information veut aussi avoir de la valeur. Le métavers est donc d’abord une utopie capitaliste, qui voudrait rebattre les cartes du pouvoir financier et numérique.

En outre, la dynamique de rareté créée par cette nouvelle carte du territoire illustre comment le métavers pourrait aussi mettre à mal l’hégémonie des GAFAM . Des produits ou des services qui s’exposent dans l’univers virtuel du métavers reviennent à la simplicité des places de marché du monde physique, loin des manipulations obscures des algorithmes de recommandation des plateformes publicitaires. Plus généralement, une plateforme de commerce décentralisée a un fonctionnement prédéfini par des contrats exposés sur la blockchain. Les commissions prises par de telles places de marché sont transparentes, de même que les règles de mise en avant des produits. L’opposé d’un Amazon qui fait évoluer à l’envi ses conditions d’utilisation, décide seul des algorithmes de recommandation qui ont droit de vie ou de mort sur les commerçants de son réseau, a seul accès aux données qui lui permettent de commercialiser des produits sous sa propre marque.

Les moteurs de jeu de Cryptovoxels tournent bien sur des serveurs centralisés, de même que la place de marché OpenSea. Mais la promesse de décentralisation est une conquête qui se fait par étapes : d’abord la monnaie et les échanges de valeurs à travers Bitcoin, puis l’exécution des contrats sur Ethereum ; les bases de données deviennent elles-mêmes décentralisées au travers de technologies comme IPFS, le calcul pourrait se déporter vers la périphérie (le edge computing ). Le monde des cryptoactifs a paradoxalement signé le triomphe de l’open source, au sens où aucun projet décentralisé ne peut être crédible sans dévoiler son code, mais surtout au sens où les smart contracts s’exécutent sur la blockchain aux yeux de tous. Mais alors que le mouvement open source voulait promouvoir le tout-libre, le monde crypto se fait le chantre de la monétisation. Car ce que permettent les nouveaux métavers, à travers l’accès verrouillé cryptographiquement à des objets numériques, c’est essentiellement cela : la possession de biens incorporels. La persistance d’une plateforme à l’autre d’un avatar, des vêtements de créateur acquis pour cet avatar, les droits de propriété sur des œuvres artistiques, des objets créés, de l’immobilier, sont garantis par la blockchain. Les utopies premières du web se sont précisées : « l’information veut être libre », mais l’information veut aussi avoir de la valeur. Le métavers est donc d’abord une utopie capitaliste, qui voudrait rebattre les cartes du pouvoir financier et numérique.

Une utopie capitaliste

De l’idéologie affichée à l’implémentation dans les principaux projets émergents, c’est pourtant un champ infini des possibles qui se dessine. La course à la croissance dira si le nouvel univers est une utopie, ou la continuation du précédent paradigme numérique. Ce qui s’illustre fondamentalement dans la diversité des cryptomonnaies qui sous-tendent les transactions dans le métavers. Ces cryptomonnaies sont aujourd’hui en compétition aussi bien comme unité d’échange de valeurs, que comme plateformes par-dessus lesquelles se construisent les projets. Force est de constater que certaines de ces monnaies favorisent la concentration de richesses.

A commencer par le précurseur Bitcoin, dont la quantité d’unités en circulation sera limitée à 21 millions. Par essence, Bitcoin se veut donc déflationniste à terme, la monnaie devenant une ressource rare qu’il est préférable de garder en réserve que de dépenser.

Le métavers pourrait bien n’être rien d’autre qu’une version incarnée, en réalité virtuelle ou augmentée, du web actuel dominé par quelques plateformes centralisées, engendrant encore concentration des richesses, surveillance et manipulation de masse.

Les principales cryptomonnaies de deuxième génération s’appuient elles sur un mécanisme dit de preuve d’enjeu (le staking ) pour sécuriser leurs transactions (Ethereum mise à part, dont la transition de la preuve de travail à la preuve d’enjeu devrait être effective en 2022) . Avec le staking, l’opération de validation qui existe aussi dans Bitcoin devient réservée aux acteurs en mesure de mettre en jeu une certaine quantité de cryptomonnaie comme collatéral ; s’ils se comportent mal, cette mise en jeu leur est confisquée ; s’ils se comportent bien, ils récupèrent la récompense qui correspond à ce qu’on appelle « minage » dans l’environnement Bitcoin. Dit autrement, posséder de la cryptomonnaie et l’utiliser comme collatéral pour sécuriser le réseau est rétribué. En 2021, la rétribution du staking sur les réseaux majeurs évoluait entre 8 et 19%. Il est légitime que le travail de sécurisation du système monétaire soit rétribué, d’autant que la preuve d’enjeu est à l’heure actuelle le mécanisme de validation le mieux maîtrisé qui permette de résoudre le problème de l’impact environnemental massif de Bitcoin et de sa preuve d’enjeu (même si d’autres mécanismes, tels que les preuves à divulgation nulle de connaissance , pourraient bientôt prendre le pas). La grande jeunesse de ces écosystèmes donne encore peu de recul sur ce que serait un juste niveau de rétribution pour le staking . Il faut néanmoins considérer que les cryptomonnaies sont elles-mêmes en compétition : comme dans l’économie traditionnelle, celles qui rétribuent le mieux l’investissement (et donc avec la preuve d’enjeu : le fait de posséder des actifs en réserve) auront plus de moyens de se développer et d’investir dans le développement de leur écosystème, ce qui crée donc une incitation à favoriser la concentration de richesses.

Et le staking n’est qu’un des mécanismes par lesquels la richesse peut s’accumuler. La plupart des projets cryptographiques s’appuie sur un modèle économique qui prédéfinit les règles d’émission des jetons, leur distribution initiale, leur attribution future aux investisseurs, aux utilisateurs ou aux créateurs de la monnaie. Avec Bitcoin, il n’y avait pas de « pré-minage » : tous les jetons créés l’ont été sous forme de rétribution pour les mineurs qui font tourner le réseau depuis 2009. Fin 2015, lorsque le premier bloc d’Ethereum apparaît, 20% des ethers ont déjà été pré-minés, et sont distribués aux fondateurs, investisseurs, à la fondation elle-même. En 2020, un projet comme Solana a pré-miné 60% de ses jetons Les protocoles présentent une grande disparité, certains rétribuant mieux les investisseurs, d’autres les utilisateurs futurs. Leur adoption par les développeurs n’est pas seulement motivée par leur modèle, difficile à appréhender et à juger pour le commun des mortels, mais surtout par les fonctionnalités, la scalabilité, la vitesse d’exécution, le coût, la communauté active, le succès des projets qui s’y créent, NFTs, métavers et finance décentralisée en particulier. Les cryptomonnaies qui auront survécu dans dix ans seront-elles plus égalitaires que l’euro ou le dollar ?

Dans ses dimensions utopiques, la rhétorique blockchain parle de revenu universel et d’abondance, dont les premiers signes dans le métavers seraient l’apparition de nouvelles formes de revenu, tels que le Play-to-Earn , ou revenus créés par le jeu. Axie Infinity est un jeu qui voit plusieurs millions de joueurs s’affronter chaque mois, dont près de la moitié aux Philippines. Pour commencer à jouer, il faut dépenser plusieurs centaines de dollars pour acquérir ses premières créatures auprès d’autres joueurs, avant de les faire évoluer à la manière d’un Pokemon. S’appuyant sur les différences de niveaux de vie entre régions du monde, le jeu orchestre une économie dans laquelle les joueurs les plus aisés sont prêts à débourser des sommes suffisantes pour assurer un revenu confortable à d’autres joueurs devenus professionnels. Ce Play-to-Earn inventé par Axie Infinity ne semble guère différent du poker : les joueurs les plus doués peuvent s’en sortir et amasser des fortunes ; au détriment des autres joueurs, et pour le plus grand bénéfice du casino, c’est-à-dire des créateurs de la plateforme et de ses investisseurs. Les plateformes décentralisées permettent d’autres types de casino, prohibés avec de la monnaie fiduciaire : ainsi des prediction markets tels que Augur, l’une des premières applications décentralisées créées par-dessus Ethereum, qui permettent de parier sur la survenue d’évènements dans la vie réelle, parmi lesquels des résultats d’élections ; un type de pari interdit pour les biais qu’ils peuvent faire peser sur le processus démocratique…

Les règles imparfaites de ces écosystèmes en construction peuvent changer. Leur loi est écrite dans le code (ils aspirent à être trustless , c’est à dire à ce que leur bon fonctionnement ne dépendent jamais de la volonté d’individus corruptibles). Le code évolue, et est généralement soumis au vote démocratique auxquels peuvent participer ceux qui possèdent des jetons de gouvernance. Mais en démocratie aussi, le diable est dans les détails : ces jetons sont souvent eux-mêmes des actifs financiers qui se monnayent sur des plateformes d’échange, constituant de fait des systèmes plus proches de la ploutocratie que de la démocratie.

Code is law : l’avertissement de Lawrence Lessig en 1999 est devenu un mantra pour l’écosystème blockchain, qui semble avoir oublié que la formule indiquait les risques à se soumettre à la loi d’un code que l’on ne comprend pas, et non l’aspiration à confier au code la confiance perdue dans les institutions et les individus…

L’équilibre des forces

Le métavers pourrait bien n’être rien d’autre qu’une version incarnée, en réalité virtuelle ou augmentée, du web actuel dominé par quelques plateformes centralisées, engendrant encore concentration des richesses, surveillance et manipulation de masse.

S’il doit devenir autre chose, c’est à dire un espace virtuel dans lequel les règles du marché ne sont pas dictées par quelques acteurs, où existent des communs et des espaces d’expression qui ne peuvent être censurés, la tentative la plus sérieuse proviendra de l’écosystème crypto. Rien ne dit que la réalité virtuelle ou augmentée doivent contribuer massivement à ce changement de paradigme : on observe déjà une transformation de la manière dont l’art se finance, dont les marchés financiers s’organisent, pour le meilleur ou pour le pire. La plupart de ces tentatives relèvent d’ailleurs du champ de la monnaie et de l’échange de valeur : le métavers est une utopie profondément capitaliste.

Malgré ces restrictions, malgré les dérives graves et les dangers d’un écosystème encore aussi immature que le web avant l’explosion de la bulle internet , cet écosystème reste l’un des seuls champs d’expérimentation à grande échelle en-dehors de la doxa économique qui gouverne le monde sans partage depuis la chute de l’URSS. L’hégémonie de la doxa libérale l’avait même amenée dans les années 90 à constater la fin de l’Histoire : qu’est-ce qui pourrait bien remettre en cause la supériorité de son modèle ? Finalement bousculée par la réalité géopolitique, en Chine et ailleurs, elle est aussi inquiète de l’essor des cryptoactifs, qui ont démontré au Salvador qu’ils pouvaient mériter le qualificatif âprement contesté de monnaie : grâce à des surcouches technologiques telles que Lightning (qui permet de générer des paiements en Bitcoin sans inscrire chacune de ces transactions dans la blockchain), Bitcoin a désormais résolu ses problèmes d’échelles. Les théoriciens argumentent encore sur le fait qu’une monnaie doit avoir une institution prête à protéger sa valeur contre la volatilité des marchés ; quoiqu’il en soit, le Salvador a déclaré le Bitcoin monnaie officielle en septembre 2021, aux côtés de la seule monnaie en cours dans le pays depuis vingt ans : le dollar américain. Les habituels chiens de garde de l’orthodoxie libérale ont été prompts à la réaction : en janvier, dans une séquence qui n’est pas sans rappeler les faits d’armes de la Troïka pendant la crise grecque, le FMI exhorte le Salvador à retirer au Bitcoin son statut de monnaie, arguant des coûts budgétaires de mise en service des moyens de paiement associés et de la volatilité des cours. Il y conditionne l’accord de financement en cours de négociation. L’avertissement devient prophétie autoréalisatrice : dans la foulée, les agences de notation dégradent les indices de confiance du Salvador. Alors que de nombreux pays aux régimes instables ont vu leur monnaie souveraine s’effondrer ces dernières années, le message est clair : mieux vaut utiliser des dollars américains.

Du côté de l’Europe, en parallèle du projet de règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), la Commission Européenne proposait en mars que les prestataires de services soient tenus de s’échanger les informations personnelles de leurs clients lors de chaque transfert de cryptoactifs, y compris lorsque le transfert est opéré vers un portefeuille auto-détenu – la caractéristique première des cryptomonnaies étant justement que chaque utilisateur peut détenir son propre portefeuille sans passer par l’équivalent d’une banque. Pour justifier cette mesure qui vise à anéantir l’anonymat fondamental que permettent les cryptomonnaies, et dans une réplique parfaite des débats sur la surveillance d’internet au nom de la lutte contre le piratage ou la pédopornographie, les auteurs de la mesure avancent, sans qu’aucune donnée sérieuse ne vienne étayer leur argument (la seule étude mentionnée date de 2014, une époque révolue où Bitcoin, alors seul cryptoactif, circulait effectivement sur des plateformes telles que The Silk Road sur le dark web) qu’il s’agit de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. La vision de la commission est-elle d’anéantir l’anonymat dans toutes les transactions, y compris l’argent liquide ? Quand on n’a rien à se reprocher, on n’a rien à cacher, ont toujours su énoncer les régimes autoritaires…

En attendant, le candidat Macron propose au détours de son programme la création d’un métavers européen, concept que son secrétaire d’Etat chargé au numérique, acculé, a eu quelque peine à éclaircir, au-delà de l’idée de faire émerger des champions européens des moteurs 3D. Une autre séquence vue auparavant : la tentative par les mêmes acteurs de regagner en souveraineté numérique à travers le projet du cloud souverain s’est soldée par la création d’un label au travers duquel des entreprises françaises distribuent la technologie cloud des GAFAM.

Il reste donc peut-être peu de temps à l’écosystème Web3 pour faire apparaître un métavers décentralisé faisant vivre des modèles nouveaux pour la finance, les échanges sociaux, le cyberespace. L’ancien monde ne se laissera pas faire aisément ; si du côté des institutions, l’opposition frontale a commencé, GAFAM et autres géants technologiques affrontent la menace autrement. Leur travail de récupération idéologique a commencé : Meta reprend les éléments de langage des plateformes ouvertes (à rebours de toute l’histoire de Facebook), Epic annonce que le métavers qu’elle construit sera ouvert aux NFTs (contrairement à son grand rival Steam), et surtout, les fonds d’investissement les plus emblématiques du web 2.0, parmi lesquels Andreessen-Horowitz et Softbank, sont aussi les plus actifs dans le Web3. Tous promettent que cette fois, et contrairement au  cyberespace construit par les GAFA, le métavers sera bien un nouvel univers qui étendra le champ des possibles, et non la colonisation du réel, capté au travers de smartphones Apple, indexé à l’intérieur de moteurs de recherche Google, du graphe social de Facebook et autres plateformes d’e-commerce d’Amazon, ne demandant qu’à être instrumentalisés par les services de renseignements étatiques et autres partis politiques.

La bataille idéologique pour le métavers a déjà commencé.

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    Un dernier pas de danse avant la catastrophe…

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Monday, 25 April - 01:20 · 7 minutes

L’ hymne à la joie , les sourires radieux d’Emmanuel Macron, les pas de danse de la ministre Barbara Pompili : l’heure était à la réjouissance hier soir. Le ton, léger, tranchait avec l’atmosphère de plomb qui avait caractérisé l’entre-deux-tours. Le péril écarté, la France des gagnants de la mondialisation recommençait à afficher son bonheur d’exister et de régner. Certains n’avaient pas attendu la victoire d’Emmanuel Macron pour le faire. C’est le cas de Raphaël Enthoven, qui exposait candidement son incompréhension face au vote populiste le 13 avril : « Je m’étonne qu’un pays qui est en bonne santé, qui fonctionne, qui repart, qui a de l’influence, qui est en pointe de la lutte contre l’islamisme, dont la bouffe est sublime et dont l’équipe est championne du monde au football, je m’étonne que ce pays-là joue au con à ce point avec son bulletin dans l’urne. »

Entreprendre une critique de fond de la « pensée » de Raphaël Enthoven n’est pas évident. Si l’on peut critiquer une philosophie, la tâche se complique lorsqu’on se trouve en face de fragments de réflexion, de bribes de morale dispensées au hasard des matinales et aussitôt approuvées par un présentateur ravi. La pensée d’Enthoven est contenue dans son personnage et, pour tout dire, s’y résume.

Un cogito errant dans l’ouate

Si certains penseurs ont à cœur de se dresser contre leur époque, ce n’est pas le cas de Raphaël Enthoven, qui en est le produit chimiquement pur, pour ne pas dire l’incarnation même. Enthoven, qui a l’humilité de se revendiquer simple « professeur de philosophie » – portons cela à son crédit – prodigue à qui veut l’entendre sa « morale de l’info » dans laquelle reviennent systématiquement les mêmes thèmes : de l’emballement des réseaux sociaux à la critique sans nuances des populismes .

Quelques auditeurs, trop pressés sans doute, s’en contentent pour convoquer Nizan et le qualifier de chien de garde. Mais le professeur Enthoven est plus que ça. On a connu bien des défenseurs acharnés de l’ordre établi, idéologues forcenés qui avaient, sinon le mérite de croire en quelque cause, au moins celui de vouer une détestation profonde à une autre. Enthoven n’est pas de ces gens. Un chien de garde est supposé défendre un ordre, un système, une idée, fût-ce hypocritement ; Enthoven ne se donne même pas cette peine. Il se refuse à appartenir à une caste, à un parti ou au tout Paris : il vaut mieux que ça, il est Lui. Se faire l’avocat d’une doctrine, en effet, lui répugne. Défendre quelque-chose de plus grand que lui l’effraie. Intelligent, cultivé, charmeur, comment lui reprocher de tomber amoureux de son reflet ?

À l’occasion de ses chroniques régulières le professeur Enthoven dispense, par un geste relevant de l’onanisme dépassionné, la morale d’une époque qui n’en a pas. Il le reconnaîtra volontiers, sa vérité n’est pas la vérité. S’il est si critique envers les – ismes , il est pourtant le thuriféraire le plus abouti du nihilisme. Produit de la déconstruction, Enthoven est le champion du relativisme. Sa fascination pour le cogito retiré du monde afin de mieux le comprendre se double du geste d’orgueil de celui qui s’accommode d’un monde désenchanté. Quel besoin a-t-on d’un absolu quand on peut prétendre se perpétuer par la seule force de sa pensée ? Plus socratique que Socrate, Enthoven veut faire accoucher les esprits, contre eux-mêmes s’il le faut.

Ce qui démarque Enthoven, c’est son éclectisme et la facilité avec laquelle il passe d’un auteur à l’autre, appelant tantôt Descartes, tantôt Spinoza – tantôt Nietzsche, tantôt Kropotkine. Ce faisant, il se pare des atours de la neutralité et interpose entre lui et son sujet des doctrines auxquelles il retire toute leur force. L’objectivité apparente d’Enthoven cache pourtant mal le fait qu’il prend le parti du statu quo, d’une manière renforcée par la confusion des idées et la juxtaposition des auteurs.

Philosophe officiel de l’époque, il organise le relativisme, institutionnalise le nihilisme et déroule avec délice une philosophie en forme de politesse du désespoir. Sachant parmi les sachants, il s’épuise à chercher la vérité en craignant de la trouver un jour.

Tant que la musique ne s’arrête pas, continuer de danser

Pour Enthoven en effet, croire est toujours une faiblesse. Les absolus sont dangereux car ils amènent la certitude, laquelle contrevient à la démarche philosophique. Déconstruire le Maître Enthoven en convoquant Marx et la onzième thèse sur Feuerbach, c’est déjà lui faire un grand honneur ; pour lui néanmoins, aspirer à la transformation du monde plutôt qu’à sa seule interprétation confine à l’hérésie épistémologique. Le philosophe se salit lorsqu’il pénètre dans la Cité, la philosophie s’abîme quand elle intègre le monde.

Enthoven a une trop haute estime de sa discipline pour aspirer à changer les choses. Il se complaît dans un océan de concepts, accumule les références, appelle les grands auteurs, construit des raisonnements alambiqués pour finalement en tirer des leçons qui n’en sont pas. Aucune vérité n’est stable, rappelez-vous.

Enthoven aime la philosophie pour elle-même et se plaît à le montrer. Sans doute se retrouvera-t-il dans la prose du théoricien de « l’art pour l’art ». Au royaume des abstractions, il est maître en sa demeure.

Le philosophisme du professeur Enthoven l’amène naturellement à croiser le fer avec tout ce qui peut ressembler à une pensée de système. Sans doute regrette-t-il de n’avoir pas pu jouer les « nouveaux philosophes » aux côtés de BHL et Glucksmann qui ont – n’en doutons pas – contribué d’une manière décisive à abattre le système communiste, sans doute encore se trouve-t-il des cibles de remplacement en attaquant les forces politiques qui ressemblent le plus à l’ennemi d’autrefois.

Il y a du Don Quichotte dans la démarche consistant à partir en guerre contre des populismes tenant lieu de moulins, faute de n’avoir pas pu contribuer au grand combat anti-communiste d’antan.

Le problème avec Enthoven, c’est que sa croisade personnelle, par exemple contre la France insoumise régulièrement amalgamée avec le Rassemblement National ou contre tout ce qui pourrait ressembler au peuple, se fait à des heures de grande écoute. Le problème, c’est encore que ce n’est pas l’acte d’un simple opposant politique désireux d’entretenir le pluralisme, c’est davantage qu’on y lit en filigrane le refus du politique lui-même. La contradiction ne doit exister que dans l’univers vaporeux d’une éthique de la discussion, sitôt qu’elle s’extrait d’un endroit imaginaire où les libres penseurs en quête de vérité débattent sereinement, elle se corrompt au contact des rapports de force et des passions. Derrière l’amour du débat hors-sol se cache le refus du politique, la peur du peuple et de la démocratie.

Enthoven est un libéral, il voudrait croire à une communauté de cogitos discutant et contractant librement, il réfute les rapports de force, n’accorde aucun crédit aux pensées déterministes et ne connaît rien de la violence du monde d’en bas. Sa critique sans cesse renouvelée de la dictature des réseaux sociaux n’est rien d’autre que l’expression dernière d’une réactualisation de la psychologie des foules façon Gustave Le Bon. La foule est irrationnelle et intrinsèquement totalitaire, dès lors qu’elle se mêle de politique, tout peut déraper. Raphaël Enthoven n’est finalement rien d’autre que le philosophe officiel de la fin de l’histoire. Point de doctrine, point d’absolu, tout ce qui peut ressembler à une certitude est à déconstruire, tous les mots qui prennent une majuscule apparaissent menaçants. Enthoven a peur de l’Histoire et de ses chaos. L’irruption du peuple dans celle-ci est toujours un risque, sinon une erreur à prévenir ou à corriger.

Mais pour le moment, Enthoven jouit dans un océan de concepts. Il danse tant que la musique ne s’arrête pas, retardant toujours le moment où l’Histoire recommencera.

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    Macron, la gauche, l’écologie...: les leçons présidentielles de Bruno Latour

    news.movim.eu / Mediapart · Saturday, 23 April - 09:56

Dans un entretien à Mediapart, le philosophe dit ne pas croire qu’Emmanuel Macron l’ait lu et s’inspire de sa pensée, contrairement à ce que le président a récemment affirmé. L'auteur de «Où atterrir?» réfléchit désormais à l’avenir possible de la «classe écologique» dont il prédisait l’hégémonie, après que le candidat pour lequel il avait appelé à voter a recueilli moins de 5% des suffrages.
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    Kaoutar Harchi: «Nous sommes face à une situation impossible. À nous de la régler»

    news.movim.eu / Mediapart · Wednesday, 20 April - 12:56

Entre «néolibéralisme» et «fascisme», «nous sommes face à un faux choix» au second tour de la présidentielle, estime la romancière Kaoutar Harchi.
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    « L’édition a un rôle à jouer dans la reconstruction d’une culture marxiste en France » – Entretien avec Marina Simonin

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Thursday, 9 December - 22:34 · 35 minutes

Marina Simonin a repris en 2018, avec Clara Laspalas et Alexis Cukier, l’animation des Éditions sociales à la suite de Richard Lagache. Un renouveau générationnel qui marque le début d’un autre chapitre de l’histoire de cette maison désormais presque centenaire. La conjoncture actuelle, caractérisée par un affaiblissement de l’antimarxisme et la demande croissante de repères théoriques de la part d’une jeunesse aussi politisée qu’orpheline de son passé politique, ouvre des perspectives fécondes pour les Éditions sociales. Transmettre, former et faire débattre, telles sont les missions que Marina Simonin attribue à son travail aux Éditions sociales. Un optimisme à la fois intellectuel et organisationnel qui s’illustre à travers la relance d’un ambitieux projet de traduction française de l’intégralité des textes de Marx et Engels et l’élaboration de collections grand public. À rebours de la dynamique du siècle précédent où le marxisme de parti a conditionné la réception du marxisme scientifique, les années qui s’annoncent pourraient bien tracer le chemin inverse. Marx et les marxismes ont tout à y gagner : plutôt que des fétiches obsolètes et démobilisateurs, ce sont désormais des armes critiques et transformatrices qui sont à reconquérir. Entretien réalisé par Laëtitia Riss.

LVSL – Les Éditions sociales ont une longue histoire derrière elles : d’abord liées au parti communiste au cours du XX e siècle, engagées à partir des années 50 dans la publication de nouvelles traductions de Marx et Engels proposées par des universitaires militants, finalement indépendantes depuis 1997 avec néanmoins comme slogan affiché « Make marxisms great again » . .. pourriez-vous revenir sur cette trajectoire ?

Marina Simonin – L’histoire des Éditions sociales est effectivement assez singulière. La maison, presque centenaire, est fondée en 1927 par le Parti communiste français, à l’origine sous le nom des Éditions sociales internationales. En tant qu’organe éditorial officiel du PCF, la maison produit alors essentiellement des « classiques » du marxisme ou des brochures militantes, contrôlés d’assez près par l’Internationale communiste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Éditions sociales internationales sont interdites mais maintiennent une partie de leur activité clandestinement. À l’issue de la guerre, elles sont renommées Éditions sociales et connaissent une période assez faste – augmentation du nombre de titres et des tirages – dans un contexte de politisation de l’édition.

Dans les années 1970 Lucien Sève, philosophe communiste, prend la direction éditoriale et cherche à transformer les Éditions sociales en « vraie » maison d’édition. Il faut imaginer qu’avant ce tournant important, les Éditions sociales étaient encore pleinement dépendantes du PCF : la direction du parti disposait d’un droit de regard sur ce qui était publié, ce qui donnait parfois lieu à des conflits avec les éditeurs. Je renvoie celles et ceux que cette période intéresse aux deux livres de référence sur le sujet 1 . En 1982, un coup d’arrêt est porté à l’ouverture avec le départ de Lucien Sève, entraînant celui de Richard Lagache et de Nicole Chiaverini qui s’étaient engagés avec lui dans cette bataille.

Pendant les années 1980, le Groupe Messidor, auquel appartiennent les Éditions sociales, connaît une série de crises, avant de faire définitivement faillite en 1993. Quelques années plus tard, une petite équipe, composée d’anciens des Éditions sociales (auteurs, salariés, etc.), animée par Chantal Gazzola, Alain Debernard, Richard Lagache et Lucien Sève, crée La Dispute et fait renaître les Éditions sociales en décidant de racheter le fonds ainsi que la marque des Éditions sociales au liquidateur judiciaire. Tout cela se passe en pleine tempête politique à la direction du PCF, contre laquelle il faut résister pour sortir les Éditions sociales de son emprise, et, surtout, dans une conjoncture idéologique particulièrement difficile pour l’édition marxienne et marxiste – c’est encore le cauchemar des années 1980, des discours triomphalistes sur la « mort de Marx ». Mais Richard Lagache, Lucien Sève et les autres tiennent tête : le fonds des Éditions sociales, qui représente à ce moment-là près d’une centaine de titres, peut continuer à vivre. Rien n’est encore gagné et les Éditions sociales ne publieront aucune nouveauté pendant presque dix ans, mais la bataille pour la sauvegarde de la maison a été menée.

C’est en 2006 que les nouvelles Éditions sociales publient leur première nouveauté : La critique du programme de Gotha, dans une traduction de Sonia Dayan-Herzbrun et dans une édition établie avec Jean-Numa Ducange . Le projet d’une grande édition des textes de Marx et Engels en français est également lancé : la GEME, dirigé par Isabelle Garo, philosophe et spécialiste de Marx. Jusqu’en 2014, les Éditions sociales conservent un rythme éditorial modéré (un à deux titres par an). Il faut attendre les années qui suivent pour que ce dernier s’accélère. Depuis 2019, nous avons, je crois, trouvé notre rythme, autour d’une douzaine de titres par an. Ce renouveau éditorial est soutenu par le renouvellement de l’équipe : depuis quelques années Richard Lagache a laissé sa place à deux nouvelles éditrices, Clara Laspalas et moi-même, qui dirigeons au quotidien l’ensemble de nos activités éditoriales et commerciales, en lien avec Alexis Cukier, avec qui nous animons aussi les éditions La Dispute.

Nous travaillons également avec un bureau éditorial, composé d’une quinzaine de membres avec qui nous élaborons notre programmation éditoriale et nos différentes collections. Ce cadre collectif joue un rôle très précieux dans l’animation et le renouveau de la maison. Nous y avons la chance de faire travailler ensemble différentes disciplines et différents horizons politiques, ce qui est suffisamment rare pour être souligné ! Cette volonté de travailler sans exclusive théorique ou politique était, au départ, la préoccupation de Richard Lagache lorsqu’il a relancé les éditions. Aujourd’hui, cette conception continue d’infuser notre pratique éditoriale. On y tient beaucoup et je crois que c’est une condition sine qua non pour parvenir à reconstruire, à notre échelle – c’est-à-dire à l’échelle éditoriale – un espace de débats autour de Marx, des « mille » marxismes et des différentes traditions du mouvement ouvrier. Et si, pour l’instant, tous les auteurs et autrices marxistes ne sont pas représentées au catalogue des Éditions sociales, c’est un souhait de les y faire entrer. C’est le sens de notre formule, légèrement provocatrice, Make marxisms great again … (le s est important !).

« Cette volonté de travailler sans exclusive théorique ou politique est une condition sine qua non pour participer à reconstruire un espace de débats autour de Marx, des « mille » marxismes et des différentes traditions du mouvement ouvrier. »

Un dernier mot, sur le rapport que les nouvelles Éditions sociales entretiennent avec leur passé. Je crois qu’il n’y a aucune contradiction à revendiquer notre indépendance économique et notre autonomie éditoriale actuelles tout en assumant de façon décomplexée notre histoire. Les Éditions sociales ont fait partie de ces éditeurs politiques qui ont marqué le XX e siècle – aux côtés de Maspero, bien sûr, mais aussi d’autres projets comme les éditions Anthropos. C’est d’abord une richesse et une fierté. D’ailleurs, je suis sûre que toute lectrice ou lecteur qui a déjà entendu parler de Marx ou du marxisme (toutes tendances confondues !) peut se reporter à sa bibliothèque pour constater que les Éditions sociales sont présentes dans ses rayons.

Et si tous les titres du vieux fonds n’ont pas le même intérêt aujourd’hui, beaucoup ont néanmoins marqué les débats marxistes ou les sciences humaines – qu’on pense à Michèle Bertrand, Solange Mercier-Josa, Henri Lefebvre, Lucien Sève, Albert Soboul, André Tosel, et bien d’autres. Parmi ces derniers, nombreux mériteraient d’être réédités, d’une façon ou d’une autre. C’est une réflexion que nous avons entamée et nous allons par exemple permettre au texte de Maurice Godelier, Sur les sociétés précapitalistes, publié pour la première fois dans les années 1970 avec le CERM (Centre d’études et de recherches marxistes) de reparaître en 2022 dans une édition augmentée. J’espère que nous pourrons rapidement accélérer ce travail de réédition.

L’indépendance éditoriale est aussi à ce prix : aucune mécène n’a la main sur nos éditions, le capital est entièrement réparti entre les gens qui ont créé cette maison mais notre capacité de financement est encore bridée par nos résultats. C’est une question que nous comptons aborder dans les prochaines années, tout en conservant la même conception rigoureuse de notre indépendance économique. Quant à l’autonomie, qui est essentiellement éditoriale, elle ne consiste pas seulement à refuser la loi d’une puissance extérieure, mais avant tout à construire notre propre ligne éditoriale, à la partager et à la faire vivre avec l’ensemble des personnes qui contribuent à notre maison.

LVSL – Le projet éditorial des Éditions sociales s’incarne aujourd’hui à travers plusieurs collections : « Les essentielles », « Les propédeutiques », « Les éclairées », « Les irrégulières », etc . Ces dernières semblent s’adresser à un public qui n’est pas nécessairement familier du corpus idéologique défendu par les Éditions sociales. Est-ce une manière de perpétuer les objectifs d’éducation populaire que se fixait le Parti communiste et de répondre au regain actuel de curiosité envers le marxisme ?

M. S. – On assiste depuis 2008 à un certain « retour de Marx », constaté empiriquement par une augmentation des ventes sur les livres de Marx (et pas seulement sur les ventes du Capital ). Mais cela est également perceptible, je crois, à travers le fait que les idées marxistes suscitent à nouveau un intérêt chez une partie, certes encore minoritaire, des jeunes générations, que ce soit dans le milieu universitaire ou militant. Évidemment, c’est une opportunité pour les Éditions sociales et nous avons tout à gagner à nous montrer sensible à cette plus grande disponibilité idéologique. Du point de vue de notre ligne éditoriale, je résumerais nos orientations comme telles : transmettre, former, faire débattre. Ces trois lignes directionnelles sont déclinées à travers nos collections mais aussi à travers différents types de livres qui structurent notre catalogue.

Transmettre . Je pense qu’avant même de transmettre des idées, ce qu’on transmet, en tant qu’éditeur, ce sont des textes. Les textes qu’on veut diffuser, ce sont d’abord ceux de Marx, mais aussi ceux d’Engels. Deux collections accueillent leurs ouvrages aux Éditions Sociales : la GEME, lorsqu’il s’agit de nouvelles traductions, et « Les Essentielles », une collection animée avec Alexandre Féron et Victor Béguin, qui republient des classiques ou des textes importants ( Grundrisse , La Sainte famille ou encore L’Idéologie allemande et la correspondance). Mais, comme je le disais un peu plus tôt, il y a, au-delà de Marx et Engels, de nombreux textes qui ont marqué l’histoire du débat marxiste tout au long des XIX e et XX e siècles et qu’il serait utile de rendre à nouveau disponibles. Notre collection « Essentielles » sert également à cela. Je crois que cette entreprise de transmission est fondamentale pour rouvrir certains débats plus contemporains mais aussi plus directement politiques. Je pense par exemple à notre livre récent Sur la Commune de Paris. Textes et controverses. Ce recueil propose une large sélection de textes de Marx et Engels sur la révolution parisienne, donnant à lire leurs principales élaborations sur la question, et il est assorti d’un inédit de Stathis Kouvélakis, « Évènement et stratégie révolutionnaire », dans lequel il rouvre le débat sur des questions stratégiques aussi brûlantes que celles du rapport à l’État ou au pouvoir. Cette forme éditoriale montre qu’il serait erroné d’opposer la lecture serrée et rigoureuse des textes de Marx et Engels et la reprise de certaines controverses politiques. Leur conciliation peut au contraire donner lieu à un travail fécond tant d’un point de vue conceptuel que militant. Elle nous a semblé particulièrement pertinente, si bien que nous nous apprêtons à renouveler l’exercice à travers un recueil de textes de Marx autour de la question du parti révolutionnaire, dirigé par Jean Quétier qui a récemment soutenu sa thèse sur le sujet.

Enfin, nous travaillons à renouveler une tradition importante des Éditions Sociales : la publication d’ouvrages d’histoire issus des recherches les plus fines. Nous avons d’ailleurs au catalogue de nombreux textes en particulier sur la Révolution française. Nous ne sommes pas encore au bout de nos réflexions mais je ne doute pas que cette collection « Histoire », animée avec Alexia Blin et Antony Burlaud, sera le lieu de prochaines publications importantes.

« Avant même de transmettre des idées, ce qu’on transmet, en tant qu’éditeur, ce sont des textes. »

Former . En 2020, nous avons relancé notre série de « Découvrir », qui participent, avec les « Pour lire » à notre collection « Les Propédeutiques », une collection de pédagogie animée avec Antony Burlaud, Guillaume Fondu et Quentin Fondu. Ce qui singularise cette collection et ce qui distingue nos titres d’autres « introductions », c’est d’abord notre priorité accordée au texte, puisque les livres sont organisés autour d’extraits commentés et remis dans leur contexte, mais également notre effort pour trouver un point d’équilibre entre l’académique et le politique. On approche aujourd’hui la dizaine de titres dans cette série (Marx, Engels, Gramsci, Luxemburg, La Commune de Paris, mais aussi Bourdieu, Beauvoir, Weber), et l’idée est d’atteindre la cinquantaine de livres d’ici quelques années, en élargissant le corpus à des auteurs ou à des événements qui sortent du corpus marxien classique. En ce moment, on travaille sur des Découvrir Hugo, Découvrir le programme du CNR, Découvrir Fanon, Découvrir Durkheim, Découvrir Trotsky , pour n’en citer que quelques-uns – mais nous avons d’ores et déjà de nombreux projets pour la suite ! Derrière ces petits livres, il y a un choix éditorial simple mais fort. On voit déjà que la formule convainc lecteurs et lectrices mais aussi libraires. Je ne sais pas si ce qu’on fait s’apparente à de l’éducation populaire, personnellement ce n’est pas un terme que j’emploie spontanément. Mais l’intention générale reste sensiblement la même : remettre à disposition des jeunes ou des étudiants, et plus largement d’un public non-savant, des ouvrages de découverte, une histoire et des outils théoriques dont on constate tous les jours qu’ils ont été oubliés ou sous-estimés ou réservés aux universitaires – et ce d’autant plus que les organisations qui assuraient dans le passé ce travail de formation ne sont aujourd’hui plus en état de le faire.

Faire débattre . C’est cohérent avec le fait de ne trancher a priori pour aucune des interprétations de Marx et des marxismes, mais surtout, cela encourage à se confronter à des problématiques théoriques et politiques contemporaines. Deux collections charpentent ce travail aux Éditions Sociales : « Les Éclairées » et « Les Irrégulières ». La première, animée avec Yohann Douet, Vincent Heimendinger et Marion Leclair, a déjà publié plusieurs contributions majeures à la recherche marxienne contemporaine. Je pense au projet de biographie monumentale sur Marx entrepris par Michaël Heinrich dont le premier tome, consacré aux années de première jeunesse de Marx jusqu’à la soutenance de sa thèse de philosophie en 1841 (qu’on connaissait peu !), est paru en 2020 ; ou au commentaire systématique du livre 1 du Capital réalisé par Ludovic Hetzel, qui constitue un instrument de premier ordre pour tout lecteur de Marx mais aussi pour les enseignants de terminales et de l’université.

D’autres projets sont en cours qui permettront de travailler des thématiques plus directement politiques. On prépare par exemple un livre de synthèse sur l’écomarxisme dirigé par un jeune chercheur, Timothée Haug, mais également une étude sur le rapport de Marx à la question féministe par Saliha Boussedra ou encore à une contribution sur la question de la planification par Guillaume Fondu. La collection a aussi pour vocation d’accueillir des ouvrages importants qui n’ont jamais été traduits en français, comme le livre de Lise Vogel, Marxisme et oppression des femmes, dont la traduction sera enfin disponible début 2023, celui de Raymond Williams, Marxisme et littérature, ou encore un recueil de textes d’Herbert Marcuse, pour la plupart inédits en français, sous le titre Marxisme et révolution.

« Les Irrégulières », enfin, dont l’ambition est sans doute plus modeste mais aussi plus spécifique, publient des petits livres, dont le principe est simple : il s’agit de mettre par écrit des conférences qui sont données et au cours desquelles les auteurs développent leur lecture et/ou leur rapport à Marx, donnant du même coup une idée du paysage marxien et marxiste actuel. Nous travaillons de façon privilégiée avec le séminaire « Lectures de Marx » de l’École Normale Supérieure – mais nous sommes volontaires pour explorer et engager le dialogue avec d’autres séminaires ! – et avons déjà publié plusieurs ouvrages : Ce que j’entends par marxisme , d’Alain Badiou, Travail vivant contre Capital , de Toni Negri, Deux lectures du Jeune Marx , de Judith Butler…

LVSL – Vous avez mentionné la Grande Éditions Marx Engels (GEME), qui est une entreprise très ambitieuse, dans la mesure où l’œuvre de Marx et Engels comporte une somme vertigineuse de textes. Par-delà la dimension volumineuse, se posent aussi des problèmes de traductions, qui ont souvent fait l’objet de querelles politiques. Comment les Éditions sociales comptent-elles relever ces deux défis ?

M. S. – La GEME – Grande édition Marx-Engels –, c’est en effet un projet éditorial monumental. L’objectif est de parvenir à une édition complète et scientifique en français de la totalité de l’œuvre de Marx et d’Engels, en travaillant à partir de l’édition des œuvres complètes de Marx en allemand, appelée la MEGA ( Marx-Engels-Gesamtausgabe ). Comme je le précisais, c’est autour de cette ambition que les Éditions se relancent en 2006 ; on peut dire que la GEME constitue d’une certaine manière notre colonne vertébrale. Pour comprendre la démesure d’un tel projet, il faut rappeler qu’il n’existe pas et qu’il n’a jamais existé d’édition complète des œuvres de Marx et Engels en français, et que les embûches sur cette voie sont énormes. D’une part, car leur œuvre est vaste et très hétérogène : ils ont publié des livres, ils ont écrit dans de très nombreux journaux, ils ont échangé une vaste correspondance, qui est très riche pour comprendre le cheminement de leur pensée, sans parler de la masse de brouillons, de manuscrits jamais publiés ou qui sont restés inachevés et dont l’importance n’a jamais été démentie depuis la publication de L’Idéologie allemande dans la première MEGA en 1932… D’autre part, car nous sommes tributaires de l’avancée de l’édition des textes en langue originale d’écriture dans la MEGA 2.

La traduction et l’édition des textes de Marx sont également restées très longtemps surdéterminées par des enjeux politiques, que ce soit dans l’établissement des priorités d’édition, dans les choix de traduction ou, surtout, dans l’élaboration des appareils de notes ou des introductions qui accompagnent le texte lui-même. De ce point de vue, les problèmes ne sont pas toujours là où on pourrait les imaginer : ainsi, par exemple, les textes de Marx établis par Maximilien Rubel pour la prestigieuse collection de « La Pléiade » sont quasiment inutilisables tant les choix qui ont été faits par ce dernier répondent à un agenda particulier. Maximilien Rubel aspirait à faire une édition « non marxiste » de Marx et cela l’a amené à procéder à des réaménagements des textes de Marx qui ne sont pas explicités. À l’inverse, les Éditions sociales ont toujours fait l’effort de proposer des éditions fiables des textes de Marx : dès les années 1950, avec les traductions d’Emile Bottigelli, encore utilisables aujourd’hui, puis, à partir des années 1970, avec de nouvelles traductions importantes comme celles dirigées par Gilbert Badia (Le livre 3 du Capital , L’Idéologie allemande , 12 tomes de la correspondance, avec Jean Mortier) ou Jean-Pierre Lefebvre (Les Grundrisse , et la traduction de la quatrième et dernière édition allemande du livre 1 du Capital dont on peut dire qu’elle ouvre la voie à une traduction moderne de ce texte essentiel).

« On ne le dira jamais assez : lorsqu’il s’agit de Marx et d’Engels, c’est primordial de regarder d’où viennent les traductions que nous avons entre les mains, et de soutenir celles et ceux qui prennent en charge ce travail et les investissements conséquents qu’il réclame. »

La GEME, c’est donc un projet global, et heureusement, nous ne travaillons pas seuls ! La MEGA joue de ce point de vue un rôle structurant à l’échelle internationale. Elle aussi a une longue histoire : le projet est lancé une première fois par David Riazanov dans les années 1920, avant d’être avorté lorsque ce dernier est démis de ses fonctions par le Parti communiste de Staline, puis assassiné. Il faut attendre la fin des années 1960 pour que la MEGA 2 soit relancée. L’ensemble des traductions ou des retraductions que nous publions dans le cadre de la GEME sont donc basées sur les textes originaux nouvellement établis par la MEGA. Les traducteurs et traductrices de nos ouvrages travaillent collectivement sur les textes et réfléchissent, en lien avec l’éditeur, à fournir les outils nécessaires pour faciliter la lecture. Autrement dit, la GEME c’est aussi la création d’un appareil critique d’ensemble, d’une bibliographie, d’un lexique, d’un index qu’il nous faudra mettre sur pied dans les prochaines années, et un souci constant d’information sur la vie des textes de Marx et d’Engels.

Pour mener à bien la GEME, nous sommes également liés à l’association du même nom, dont les activités sont encadrées par Alix Bouffard, Alexia Blin, Jean-Numa Ducange, Quentin Fondu, Isabelle Garo et Jean Quétier, qui font un travail remarquable. L’association, qui est soutenue par la Fondation Gabriel Péri – et que vous pouvez encourager ici ! –, permet de regrouper plus largement, d’organiser le travail éditorial en lien avec la maison, d’animer des séminaires autour des travaux de traduction en cours et de faire connaître au public ces publications. À ce jour, la GEME a publié neuf ouvrages, dont plusieurs textes importants comme la Critique du programme de Gotha , la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel , ou la Contribution à la critique de l’économie politique . Certains sont disponibles pour la première fois en français : c’est le cas notamment des Annales franco-allemandes, qui vient de paraître en 2020. Il s’agit d’un projet de revue initié par Marx et Arnold Ruge lors de leur arrivée à Paris en 1843, qui occupe une place décisive dans la trajectoire marxienne, et qui regroupe, outre les contributions de Marx ( Sur la question juive , Introduction dite de 44 ) et d’Engels ( Esquisse d’une critique de l’économie politique ) des contributions de Heinrich Heine ou Moses Hess.

Parmi les chantiers en cours, on peut mentionner l’édition des articles rédigés par Marx et Engels pour le New York Daily Tribune – pas moins de 500 articles rédigés entre 1851 et 1862 dont une première partie paraîtra à la fin de l’année 2022 grâce au travail d’Alexia Blin, Yohann Douet, Juliette Farjat, Alexandre Feron et Marion Leclair. Certains de ces articles sont bien connus, comme « Révolution et contre-révolution en Allemagne » par exemple, mais beaucoup sont restés confidentiels où sont tout simplement inédits en français. Or, on se situe au lendemain de l’échec des révolutions de 1848 et en pleine préparation des travaux économiques du Capital ; c’est dire combien le moment est passionnant. Nous préparons également une nouvelle édition du Livre II du Capital , dont la traduction est établie par Alix Bouffard, d’Alexandre Feron et de Guillaume Fondu et qui devrait sortir tout début 2023, puis du Livre III.

J’espère que ce tour d’horizon permettra à celles et ceux qui nous lisent de mesurer les enjeux d’un tel projet. On ne le dira jamais assez : c’est primordial de regarder d’où viennent les traductions des textes que nous avons entre les mains, mais aussi de soutenir celles et ceux qui prennent en charge ce travail et les investissements conséquents qu’il réclame.

LVSL – Parmi vos récentes publications, deux ouvrages sont dédiés à Gramsci ( Découvrir Gramsci en 2020, « Une nouvelle conception du monde » Gramsci et le marxisme en 2021). La grammaire gramscienne est pourtant déjà sur toutes les lèvres : hégémonie, bataille culturelle, guerre de position, bloc historique… Quels éclairages souhaitiez-vous apporter avec ces deux textes ?

M. S. – Comme souvent, lorsqu’un auteur marxiste est repris par la mode, cela a des bons et des mauvais côtés. Cela redonne une certaine attractivité à des penseurs qui ont été oubliés. Ce n’est d’ailleurs pas anodin que Gramsci revienne sur le devant de la scène dans un contexte de crise. Cependant, cela réduit leur tranchant voire transforme leur pensée en quelque chose qui peut être récupéré à moindre frais pour servir n’importe quels objectifs. Le cas de Gramsci est en ce sens paroxystique : son nom est repris aussi bien par la gauche radicale que par l’extrême droite, ce qui est quand même un comble lorsqu’on connait l’histoire de Gramsci, emprisonné dans les geôles fascistes. Dans ce contexte, Découvrir Gramsci de Florian Gulli et Jean Quétier a l’avantage d’offrir un cadre conceptuel fiable et pédagogique pour celles et ceux qui s’intéressent à Gramsci. Il était urgent d’avoir ce type d’introduction qui n’existait pas jusqu’à présent ; d’autant plus que Gramsci est un auteur dont l’œuvre est imposante et qu’il n’est pas aisé de savoir par où commencer.

L’autre livre que vous mentionnez, « Une nouvelle conception du monde ». Gramsci et le marxisme, répond à d’autres types d’enjeux. C’est un livre collectif, qui propose les contributions de certains principaux chercheurs et chercheuses contemporaines sur Gramsci à l’international, et qui fait le point sur l’avancée de la recherche. On revisite une série de notions clés chez Gramsci : l’hégémonie, la crise organique, le bloc historique… Elles sont ainsi réétudiées dans leur contexte et rendues à toute leur complexité, contre les simplifications auxquelles on nous sommes habitués aujourd’hui. C’est aussi un livre qui avance une hypothèse : dans son introduction, Yohann Douet, jeune spécialiste de la pensée gramscienne, propose d’ancrer Gramsci au sein de la tradition marxiste, contre les interprétations qui cherchent à le présenter comme aspirant à un dépassement du marxisme, à l’instar par exemple des lectures d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Il revient notamment sur le rapport qu’a entretenu le révolutionnaire italien avec le marxisme de la Deuxième et de la Troisième internationales mais aussi sur les apports singuliers sa « philosophie de la praxis ».

« Cette resignification de la pensée de Gramsci comme partie prenante du marxisme permet d’appréhender plus rigoureusement certaines notions gramsciennes. »

Cette resignification de la pensée de Gramsci comme partie prenante du marxisme permet du même coup d’appréhender plus rigoureusement certaines de ses notions. Par exemple, la notion d’hégémonie, y compris à gauche, est souvent ramenée à sa dimension exclusivement culturelle. C’est le fameux : « Moi, je suis dans la bataille des idées, comme a dit Gramsci. » Yohann Douet démontre au contraire qu’il s’agit d’une lecture superficielle et biaisée, qui n’est pas sans conséquences politiques. L’idée n’est bien sûr pas d’interdire d’employer les concepts de Gramsci ou de s’en inspirer. Mais un concept n’est pas une fleur que l’on cueille dans un jardin et que l’on place dans un vase. Un concept ne vit que dans un mouvement et dans des relations avec d’autres concepts.

LVSL – Lors de notre premier entretien avec Nicolas Vieillescazes, directeur éditorial des Éditions Amsterdam , nous évoquions la jonction entre marxisme intellectuel et marxisme politique et la possible reconstruction contemporaine d’une « culture marxiste ». Quel rôle pourrait jouer les Éditions sociales dans cette conjoncture ?

M. S. – Je précise que je parle ici en mon nom, dans la mesure où les autres membres des Éditions Sociales envisageraient peut-être les choses différemment. Je dirais qu’il y a trois éléments à prendre en compte pour comprendre où nous en sommes et ce qu’il est possible de faire aujourd’hui. Tout d’abord, nous commençons seulement à sortir d’une période très forte d’antimarxisme. À l’échelle internationale, c’était déjà le cas depuis plusieurs années mais en France, l’antimarxisme était d’autant plus virulent que son influence au XX e siècle était conditionnée par des organisations politiques, notamment par le stalinisme, dont on sait le rôle qu’il a joué dans l’imposition d’une doxa orthodoxe mortifère d’un point de vue théorique et politique. Lorsque ces organisations sont entrées en crise, le marxisme a souffert de sa faible implantation à l’Université et s’est retrouvé d’autant plus acculé que les organisations qui l’avaient porté pendant des décennies se sont vues largement discréditées.

Aujourd’hui, je crois que nous avons une occasion à saisir car cet antimarxisme est en train de se fissurer : c’est à nouveau possible de se dire marxiste, pas forcément à l’Université (même si là aussi, on voit fleurir à nouveau des initiatives intéressantes dans plusieurs endroits) mais dans nos milieux militants. Si ce retour de la référence marxiste dans le champ politique reste timide, il faut prendre la mesure de notre situation : nous sommes face depuis déjà plusieurs années à une crise rampante, une crise de l’hégémonie néolibérale, et, plus récemment, on constate un nouveau cycle de luttes des classes, en France mais aussi à l’international. Il me semble qu’on ne peut pas comprendre le regain d’intérêt pour le marxisme, ni dialoguer avec, si on ne comprend pas cette nouvelle situation. D’une certaine manière, la pandémie aussi a joué dans ce sens : les métiers invisibilisés ont occupé le devant de la scène, un sentiment de classe recommence à infuser, et on voit que les gens cherchent les moyens d’imaginer un « monde de demain » différent de cette réalité capitaliste que Marx critiquait déjà. Tout cela me semble décisif pour comprendre où nous en sommes du côté du « marxisme politique ».

Deuxièmement, le centre de gravité du « marxisme intellectuel » à l’international s’est déplacé vers les pays anglophones – pays qui sont pourtant restés longtemps hostiles au marxisme. À partir des années 1960, la situation se retourne tendanciellement et, depuis une vingtaine d’années, il est devenu impossible d’ignorer la vitalité du marxisme anglophone – anglo-saxon et étasunien – qui est aujourd’hui largement hégémonique. Il faut saluer le rôle structurant joué par des initiatives comme Historical Materialism , qui organise un véritable espace de débat et de diffusion à l’international , à travers ses revues, ses colloques et ses collections de livres. Cet ancrage universitaire ou para-universitaire favorise un certain dynamisme et permet une légitimité académique, qui tranche beaucoup par rapport au champ académique français. Cela implique pour nous, éditeurs français, de ne pas nous cantonner à un travail franco-centré mais de chercher au contraire à se tenir informés de ce qui se fait et d’introduire de nouveaux thèmes ou auteurs et autrices. Beaucoup de textes ont été publiées sur des questions très stimulantes comme le féminisme ou l’écologie, mais également à propos de passionnants débats historiques – la social-démocratie de la fin du XIX ème et du début XX e et sur son héritage au sein du mouvement ouvrier, pour ne donner qu’un exemple.

« Faire émerger à nouveau quelque chose comme une “culture théorique et politique marxiste” au XXI e siècle, ne pourra se faire qu’à plusieurs, et chacun sur sa partition propre. »

Troisième constat : cette nouvelle configuration du marxisme international est contradictoire. Nous sommes face à un marxisme qui est, pour reprendre les mots de Stathis Kouvélakis, « théoriquement productif mais politiquement impuissant ». D’une certaine manière, cela approfondit le constat que faisait déjà Perry Anderson à propos du marxisme occidental dans les années 1970 et de la rupture entre la théorie et la pratique. Concrètement, on a parfois l’impression de deux mondes qui ne se parlent pas : d’un côté, les références théoriques savantes et sophistiquées mais déconnectées de toute pratique politique, de l’autre une pratique dictée par un agenda politique qui peine à s’articuler à un travail théorique soutenu. Or, ce rapport de la théorie à la pratique est constitutif même de la démarche marxienne et du marxisme. En France, la situation est plus critique encore parce qu’on ne peut pas encore parler d’une véritable dynamique théorique et que le renouvellement générationnel des auteurs et autrices marxistes n’est pas encore assuré. Néanmoins, nous avons mentionné précédemment la plus grande disponibilité idéologique et la recherche d’outils théoriques, non seulement pour interpréter le monde mais aussi pour le changer, qui pourrait ouvrir d’autres perspectives. Il s’agit bien d’opérer à nouveau une certaine jonction entre des enjeux théoriques et des préoccupations politico-militantes. Je dois dire que je suis plutôt optimiste, même si les obstacles existent.

Pour répondre plus explicitement à la question initiale : je pense que nous avons un rôle à jouer pour participer à (re)construire un espace de débat marxiste en France. Toutefois, faire émerger à nouveau quelque chose comme une « culture théorique et politique marxiste » au XXI e siècle, ce n’est pas un travail que nous pouvons faire seuls. Cela ne peut même se faire qu’à plusieurs, et chacun sur sa partition propre. Notre tâche d’éditeur est de publier des auteurs marxiens ou marxistes sans exclusive théorique ni politique, comme je le disais, et de confronter le marxisme à des problématiques et questions contemporaines : la question féministe, la reproduction sociale, l’anti-impérialisme, le rôle structurant joué par le racisme dans le développement capitaliste, la question écologique, le travail, etc.

Par ailleurs, il ne suffit pas de publier des livres, encore faut-il savoir les défendre. Nous avons du travail devant nous pour rendre à nouveau le marxisme attractif – j’ai même envie de dire : sexy ! – et pour le débarrasser de son image poussiéreuse. C’est une des raisons qui nous a poussés à retravailler presque intégralement les maquettes des couvertures de nos différentes collections, grâce notamment au travail de Clara Laspalas, mais, plus généralement, c’est qui nous motive à explorer différents modes de communication autour de nos livres. Nous sommes par exemple en train de relancer notre chaîne de podcasts, « Les Émissions sociales » , comme un moyen de faire vivre nos titres et de les discuter.

Au-delà de ces questions de forme – qui sont importantes – je crois que notre travail en tant qu’éditeur marxiste ne consiste pas à publier Marx pour rendre disponible un héritage comme on conserverait des antiquités précieuses dans un musée. Notre rôle, tel que je me le figure, est de faire vivre au présent ce qui fait la vitalité des interprétations qui ont été celles de Marx et qui ont marqué de façon décisive l’ensemble des courants du mouvement ouvrier. Il faut être capable de démontrer l’actualité du marxisme pour le XXI e siècle. Et ce n’est pas seulement en raison de l’actualité des thèmes qu’elle aborde que l’on n’en finit pas de se confronter à la théorie de Marx, mais, plus fondamentalement, parce que Marx est devenu une « clé d’interprétation », selon une expression de Michael Heinrich dans sa biographie de Marx, pour comprendre le développement de la société moderne et les évolutions politiques et intellectuelles. D’ailleurs, les « nouvelles pensées critiques » ne cessent d’entretenir un rapport (qu’il soit ou non conflictuel) avec le marxisme, démontrant une fois de plus sa centralité, comme l’a très bien souligné Razmig Keucheyan.

Ce n’est pas inintéressant d’essayer de se représenter celles et ceux qui participent de ce même combat pour refaire du marxisme une référence pertinente et partagée. Je pense à d’autres éditeurs (Agone, Amsterdam, La Dispute, La fabrique, Syllepse) ou à des initiatives éditoriales plus jeunes et modestes comme les éditions Communard.e.s auxquelles je participe, mais aussi aux libraires, qui font un travail précieux et nécessaire pour défendre nos livres, alors que ce n’est pas toujours facile au regard des contraintes qui pèsent sur eux. Les initiatives para-universitaires qui structurent des cadres d’échanges et de discussions autour de Marx, des marxismes ou de l’histoire du mouvement ouvrier ont aussi leur part à prendre ; de même que les médias et revues qui contribuent à la production théorique et politique – Actuel Marx, Cause commune, Contretemps, La Pensée, Mouvement ouvrier, luttes de classes et révolution, Révolution Permanente, pour n’en citer que quelques-uns parmi d’autres. Derniers sur la liste, Hors-série qui lancera prochainement une émission autour de Marx et Spectre qui accueille plusieurs podcasts sur ces mêmes thématiques. Si je prends le temps de nommer tout le monde, c’est parce que cela me semble essentiel d’identifier quelque chose comme un pré-champ en (re)construction. Tous ces acteurs existent et nouent des liens avec les réseaux et organisations politico-militants, qui œuvrent sur un plan distinct et différent mais absolument décisif et à mon sens complémentaire.

Il y a donc des interlocuteurs ! Je crois d’ailleurs que nous gagnerions à aller plus en avant dans le travail collectif, par exemple en élaborant un agenda commun qui pourrait prendre la forme d’une journée marxienne et marxiste annuelle, regrouper différents acteurs, réseaux, et horizons. Ce n’est certainement pas la première fois qu’une telle initiative verrait le jour, mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui les forces sont plus nombreuses et mieux structurées.

LVSL – Au sujet de l’actualité du marxisme à l’étranger, vous avez récemment publié Pour un marxisme sociologique d’Erik Olin Wright et de Michael Burawoy. Une approche moins connue en Europe, qui doit davantage à Max Weber et Émile Durkheim qu’à Friedrich Hegel et Auguste Comte. En quoi pourrait-elle être féconde pour « reconstruire » le marxisme comme l’écrivent ces deux auteurs ?

M. S. – La spécificité de la proposition d’Erik Olin Wright et de Michael Burawoy est qu’elle recoupe à la fois un programme de recherche pour des sciences sociales émancipatrices et une proposition politique forte. Ils défendent un rapport au marxisme qui ne soit pas seulement entretenu sur le mode de l’éclectisme : il ne s’agit pas de prendre un peu du marxisme comme on prend un peu du reste. Au contraire, il convient selon eux de réassumer le marxisme dans son intégralité mais dans une version analytique, non dogmatique et qui cherche à élaborer des « utopies réelles ».

C’est une approche en effet encore peu travaillée en France, même si quelques textes d’Erik Olin Wright ont récemment été traduits. Dans l’ouvrage que nous publions, établi en lien avec le séminaire « Lectures de Marx » à École Normale Supérieure, la conférence donnée par Michael Burawoy est intéressante du point de vue de l’histoire des idées, car elle permet d’identifier « trois vagues du marxisme » et d’ouvrir ce dernier à son devenir actuel. La troisième vague, qui s’est constituée en 1973 pour Michael Burawoy, afflue toujours et se caractérise par la contradiction croissante au sein du capitalisme entre l’impératif de production et l’impératif environnemental. Comment affronter cette dernière, c’est l’objet du marxisme sociologique, qui cherche dans le « déjà-là » toutes les alternatives qui empêchent de courir à la catastrophe.

Quant à savoir si cette proposition pourrait permettre de « reconstruire » le marxisme : je répondrais en disant qu’être éditeur ce n’est pas publier des auteurs et autrices avec lesquels il s’agit d’être forcément d’accord, mais alimenter un débat qui ne peut se passer de l’apport de chacun de nos livres.

[1] Le Parti communiste français et le livre. Écrire et diffuser le politique en France au XX e siècle, dirigé par Jean-Numa Ducange, Julien Hage et Jean-Yves Mollier, et Lire en communiste, de Marie Cécile Bouju.

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    Internet Année Zéro, ou l’éclairant récit de Jonathan Bourguignon sur la naissance des monstres numériques

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Tuesday, 27 July, 2021 - 12:39 · 22 minutes

À travers son magnifique essai historique, Internet Année Zéro (Divergences 2021), Jonathan Bourguignon, spécialiste des origines du capitalisme numérique américain, nous aide à mieux comprendre – à travers ses galeries de portraits (Peter Thiel, Elon Musk) et ses chemins de traverse entre la contreculture américaine des années 60-70 et la cyberculture de la Silicon Valley – l’avènement de la société de surveillance contemporaine. Fait remarquable pour un ouvrage de ce genre, une partie conséquente du livre est réservée à l’émergence du numérique chinois, permettant au lecteur de découvrir l’autre empire informatique actuel, celui des BATX et de la « grande muraille numérique », filtrant les influences extérieures. Un outil précieux pour comprendre notre présent et saisir les tendances socio-techniques à venir.

Les héritiers

La bulle Internet connaît son apogée au mois de mars 2000. Son éclatement aurait pu marquer la fin du rêve de cette nouvelle économie vouée à avaler l’ancien monde ; en réalité, il est surtout un assainissement de l’écosystème. Pendant les années de fièvre et d’exubérance de la fin du siècle, certains ont patiemment, rationnellement construit l’infrastructure du web marchand. Alors que les valeurs technologiques s’effondrent et que les industriels et investisseurs traditionnels qui se sont lancés dans l’aventure sauvent ce qu’ils peuvent de leurs investissements, ces bâtisseurs vont consolider durant les années suivantes des actifs qui deviendront des empires. En héritiers de la cyberculture, ils vont investir les fortunes considérables qu’ils ont amassées avant l’explosion de la bulle pour contribuer à l’avènement du monde libertarien, transhumaniste et cybernétique auquel ils croient.

La généalogie de ce nouveau groupe parmi les plus influents de la Silicon Valley remonte à la création du web marchand ; leur action contribuera à faire de la data (données) le nouvel or noir du cyberespace. Entre 1995 et 2000, la croissance du web est stupéfiante : la base d’utilisateurs passe de 16 à 360 millions, près de 6 % de la population mondiale est soudain en ligne. Cette croissance est nourrie par la multiplication des sites web : entreprises, administrations publiques, tous types d’organisations créent soudain leur propre site. Le trafic, anarchique et décentralisé, commence à s’organiser à partir de 1995, sous la forme de portails et annuaires en ligne, tels que AOL et Yahoo!, portes d’entrée dans la toile à partir desquels les utilisateurs n’ont plus qu’à suivre les liens qui sont étalés sous leurs yeux. Les moteurs de recherche les talonnent : Altavista (qui sera racheté par Yahoo!) est créé la même année, Google trois ans plus tard.

Les internautes sont désormais libres de découvrir l’étendue du réseau par simple recherche de mots clés, sans être guidés ou connaître préalablement l’existence et l’adresse précise des sites qu’ils vont visiter. Néanmoins, en 1997, le commerce en ligne aux États-Unis représente moins de 0,1 % de son parent dans la vie réelle. Quelque chose manque pour que les consommateurs et leurs dollars délaissent les devantures désirables des boutiques et magasins. C’est à la même époque que se constituent les trois éléments clés qui permettent à l’écosystème marchand d’éclore : les fournisseurs de services d’applications (l’ancêtre du SaaS ou Software as a Service , littéralement «logiciel en tant que service») qui permettent la multiplication des sites de commerce comme des médias ; les moyens de paiement en ligne qui créent un accès pour dériver l’économie classique vers la nouvelle économie en ligne; et le modèle de revenu publicitaire qui crée la dynamique entre marchands, médias en ligne et entreprises technologiques.

Les entreprises pionnières qui ouvrent la voie à chacune de ces innovations se nomment respectivement Viaweb, Paypal et Netscape. Leurs fondateurs porteront l’héritage idéologique de la vallée. Le modèle publicitaire est l’épine dorsale du web. Fondamentalement, il ne diffère guère de celui qui a fait la fortune des agences publicitaires de Madison avenue. Il fait intervenir trois types d’acteurs : les annonceurs ( advertisers ), les médias ( publishers ), et l’ensemble des acteurs publicitaires, agences et plateformes de placement, qui organisent le jeu. Les annonceurs permettent de faire rentrer de l’argent réel dans le cyberespace. Il s’agit essentiellement de commerçants, qui vendent des produits et des services de l’ancien monde, vêtements, objets, billets d’avion, nuits d’hôtel. Leur survie est soumise à une compétition de marché: ils doivent amener les consommateurs sur le cyberespace et les détourner de l’économie classique, mais surtout, ils doivent lutter entre eux. La publicité est leur arme pour attirer les internautes sur leurs services. Les médias ont pour principale valeur leur audience : des sites web et des applications, que visitent des utilisateurs plus ou moins nombreux, plus ou moins qualifiés, c’est-à-dire présentant un profil plus ou moins spécifique et valorisé par les annonceurs.

Les plateformes publicitaires créent les conditions qui permettent aux annonceurs d’atteindre l’audience des médias. Rien de nouveau sous le soleil du cyberespace : qu’ils s’appellent journal, magazine, chaîne de télévision ou station de radio, le modèle économique des médias n’a guère évolué depuis la révolution industrielle au début du XIXe siècle.

Viaweb : audience et données

Le nom Viaweb a laissé assez peu de traces. Et pourtant, l’influence de l’entreprise dans le développement du web marchand est très importante. Viaweb existe sous ce nom entre 1995 et 1998, jusqu’à son acquisition par Yahoo! qui rebaptisera le service Yahoo! Store. Viaweb est une application que l’on accède comme un site web, et qui permet de construire et d’héberger des sites d’e-commerce en ligne. Certains – et en particulier le génie technique derrière Viaweb, Paul Graham – considèrent que le service développé par Viaweb constitue le premier fournisseur d’application en ligne. Il permet de créer des sites web.

Comme son nom l’indique (« via le web ») et contrairement à la plupart des logiciels de l’époque, utiliser cette technologie dispense ses clients d’acheter une version du logiciel, qu’ils devraient ensuite installer sur leurs propres machines, avec laquelle ils généreraient un site qu’ils devraient ensuite héberger sur leurs propres serveurs. Les clients de Viaweb utilisent à distance un logiciel qui tourne directement sur les serveurs de Viaweb, pour générer un site opéré directement par Viaweb, avec des données hébergées elles aussi sur des serveurs gérés par Viaweb. Cette particularité permet d’abaisser le niveau d’expertise requis pour créer des sites web, et contribuera à la multiplication du nombre de services marchands. Des technologies équivalentes, développées pour la publication de contenus, permettront l’émergence du phénomène des blogs, et de transformer les internautes majoritairement visiteurs de site web, jusqu’à présent passifs, en éditeurs actifs (avant que le web 2.0 ne vienne encore brouiller la frontière en rendant les visiteurs eux-mêmes actifs, c’est-à-dire créateurs de contenus et générateurs de données, sur le site web même qu’ils visitent). Surtout, la technologie permet à une entreprise cliente de Viaweb d’héberger ses données chez Viaweb.

Ce qui semble un détail technique en 1995 aura des répercussions très importantes des décennies après : en créant au même endroit des banques de données agrégeant l’activité des employés, clients ou cibles marketing de milliers d’entreprises se constituent les premiers puits de ce nouveau pétrole que le marketing n’appelle pas encore big data ou cloud.

PayPal : le nerf de la guerre

Reste qu’acheter les services de ces nouveaux marchands et nouveaux médias qu’on ne rencontre jamais dans la vie réelle, ni dans un magasin, ni dans un kiosque n’a rien d’évident. Amazon vendait des livres en ligne dès 1994, eBay permettait d’organiser des brocantes virtuelles dès 1995, tandis que Netflix, à partir de 1997, louait des DVDs qui transitaient, aller et retour, par courrier. Le principal moyen de paiements consistait alors à envoyer des chèques par courrier. La promesse d’un univers émancipé et dématérialisé où l’information se transmet à la vitesse des photons dans une fibre optique bute sur les limites mécaniques et musculaires des bicyclettes des facteurs, des camions de ramassage et de l’organisation dans les centres de tri des services postaux fédéraux… Paypal naît du mariage en 2000 de deux entreprises pré-pubères, fondées au cours des dix-huit mois qui précèdent.

La première, x.com, s’est donné pour mission de concurrencer les banques dans le nouvel espace digital. À sa tête : Elon Musk, un jeune entrepreneur sud-africain. À vingt-sept ans, dont à peine quatre dans la Vallée, il a déjà revendu une première startup qui fournissait des outils de développement graphique en ligne aux médias (une époque où un écran standard d’ordinateur affichait des pixels d’environ un demi-millimètre, c’est-à-dire dix fois plus gros que ce que peuvent afficher les smartphones en 2020). La seconde, Confinity, compte un certain Peter Thiel, d’origine allemande, parmi ses fondateurs, et ambitionne de créer une monnaie digitale indépendante des banques et des gouvernements, dix ans avant que la cryptomonnaie Bitcoin ne voie le jour.

Le jeune couple devient Paypal, du nom du produit phare développé par Confinity : un système qui permet de faire circuler de l’argent en ligne de manière sécurisée, de la même façon que le fait une fédération de type VISA à travers ses propres réseaux de terminaux de paiement. À travers son compte en ligne, le payeur donne l’autorisation à Paypal d’effectuer une transaction qui prélève un certain montant du compte bancaire qu’il a spécifié, et le transfère vers le compte du bénéficiaire. Paypal fait circuler cette transaction sur les réseaux bancaires. La banque du payeur débite son compte du montant de la transaction, tandis que la banque du bénéficiaire crédite son compte. Seul Paypal est en mesure de voir les numéros de carte et de compte en ligne du payeur et du bénéficiaire, assurant la sécurité de la transaction. Rapidement, des divergences de culture se font jour entre les anciens de x.com et de Confinity.

En 2000, Elon Musk est évincé de Paypal alors qu’il se trouve dans les airs, un avion l’emportant vers l’Australie pour ses premières vacances depuis la fusion. Peter Thiel reprend les rênes. La compagnie entre en Bourse en 2002, et est rachetée la même année par eBay pour 1,5 milliards de dollars. Musk perçoit plus de 150 millions dans la transaction. Malgré l’audience du web qui explose et les transactions marchandes en ligne qui prennent de l’ampleur, les médias, qui génèrent l’essentiel du trafic, peinent à trouver des revenus. Le volume ne parvient pas à compenser la très faible valeur des emplacements publicitaires, en particulier comparée à la télévision. Une publicité en ligne est perçue comme peu valorisante pour l’image de marque des annonceurs ; leur impact est difficile à mesurer ; à l’instar du commerce, le marché publicitaire en ligne représente en 1997 une fraction de pour-cent.

L’arrivée des cookies

Un détail technique va changer la donne. Il porte le nom inoffensif de cookie. Le cookie est un petit fichier de mémoire, stocké par le navigateur sur l’ordinateur de l’utilisateur, qui ne peut être lu que par le service web qui l’a écrit. Le navigateur transmet le cookie chaque fois qu’une nouvelle connexion est établie avec le service, permettant de créer une relation de longue durée, et privée, entre le service et l’utilisateur. Par exemple, les cookies permettent de maintenir une session ouverte, donc que d’une page à l’autre, l’utilisateur n’ait pas à réintroduire ses identifiants, ou encore que le contenu d’un panier ne disparaisse pas. Le cookie est d’abord développé en 1994 au sein du navigateur Netscape. Trois ans plus tard, une spécification de l’Internet Engineering Task Force (IETF), l’organisme chargé de faire émerger les standards qui composent la suite des protocoles internet, met en garde contre le risque en termes de vie privée de certains types de cookies.

Ces cookies, dits cookies tiers ou third party , sont un cas d’utilisation qui n’avait pas été prévu à leur création – ce que l’industrie appelle, dans la continuité culturelle de l’année 1984, un hack . Les cookies tiers consistent en script hébergé sur le site que visite l’utilisateur, qui s’exécute dans le navigateur, créant une communication invisible avec l’entreprise tierce qui a écrit le code. Il peut y avoir de nombreuses raisons d’intégrer des cookies tiers: ils permettent à des entreprises partenaires de tracer le comportement des visiteurs, et ainsi d’aider à analyser un site web, optimiser son design et ses performances, détecter des bugs, ou… améliorer la publicité en ligne. L’IETF met en garde contre les risques en termes de vie privée pour les internautes : les cookies – tiers permettraient théoriquement à certaines entreprises d’avoir accès à l’activité des internautes sur un grand nombre de sites web, à leur insu. Le cookie est précisément l’un de ces bouts de code au sein desquels se cachent les nouvelles lois invisibles à la majorité des internautes aliénés à la technique.

Cette nouvelle loi révoque tacitement le droit à l’anonymat sur Internet : les cookies permettent de réconcilier facilement les différentes identités endossées par un même utilisateur sur différents sites. L’organisation préconise donc que les navigateurs interdisent nativement les cookies tiers. Pourtant, les deux entreprises qui éditent les navigateurs dominants de l’époque, Netscape de Marc Andreessen et Microsoft de Bill Gates, font la sourde oreille. La mise en garde disparaît de la nouvelle spécification publiée en octobre 2000. En particulier, les cookies vont permettre aux identités de persister entre les trois acteurs du modèle publicitaire: les plateformes technologiques vont être capables d’identifier les mêmes utilisateurs lorsqu’ils visitent le site d’un média ou d’un annonceur. Avant que le traçage des données permette aux publicitaires de prédire le comportement des consommateurs et de générer de la publicité ciblée, les cookies vont révolutionner la mesure de l’efficacité publicitaire. Internet invente la publicité à la performance.

Jusqu’à présent, la publicité était un levier de masse pour les marques et les publicitaires. Des données démographiques et des sondages permettaient d’évaluer l’audience d’un spot publicitaire dans un magazine ou sur une chaîne de télévision. Un spot publicitaire pendant le Superbowl était réservé aux entreprises les plus puissantes. L’impact sur les ventes ne pouvait qu’être grossièrement estimé. Sur Internet, les cookies permettent de savoir si un achat a été influencé par une publicité précise, si une publicité a été suivie d’une visite chez l’annonceur, voire d’un achat. Le jeu se perfectionne alors : les scripts installés par les plateformes publicitaires aussi bien chez leurs clients (les annonceurs) que chez leurs fournisseurs (les médias) captent de plus en plus d’information. Convenablement exploitées, les données d’activité de l’internaute permettent de prédire ses affinités, que ce soit côté marchand (caractéristiques des produits vus et mis au panier) ou côté média (centre d’intérêt, affinités politiques, comportement en ligne…). Nourris de ces données personnelles, les algorithmes sont alors capables de prédire, pour chaque utilisateur, sur chaque emplacement publicitaire et à chaque instant, la probabilité que l’affichage d’une bannière mène à un clic, voire à l’achat du produit mis en exergue.

Chaque fois qu’un utilisateur se présente sur le site d’un média, une mise aux enchères est organisée en quelques millisecondes : le publicitaire le plus offrant décide de ce qui s’affichera sous les yeux de l’internaute. Les annonceurs paient plus cher pour des publicités mieux ciblées. Les médias, eux, maximisent donc la valeur de leur audience à chaque visite. Tout le monde gagne à cette mise en commun de la donnée. Y compris les utilisateurs : alors que le web des premières années est inondé de publicités qui ouvrent des fenêtres pour des services déconcertants jusque dans les recoins les plus saugrenus de l’écran, la valorisation à la performance permet de montrer des publicités mieux ciblées et moins intrusives.

D’un point de vue strictement économique, le système semble vertueux : il met sur un pied d’égalité les mastodontes de la consommation et des petits annonceurs, ces derniers pouvant désormais contrôler leurs investissements marketing. De nouveaux acteurs marchands apparaissent, des pure players (dont l’activité ne s’exerce que dans l’univers dématérialisé du web), qui viennent concurrencer les distributeurs traditionnels. De tout petits médias peuvent eux aussi trouver des lignes de revenu, de nouvelles voix se font entendre. Durant presque vingt ans, les cookies tiers vont se multiplier sans qu’aucune remise en question ne vienne peser sur eux. Ils deviendront la clé de voûte du système économique sur lequel se repose une grande majorité des acteurs du web.

Don’t be evil

Parmi les entreprises de cette nouvelle vague publicitaire générée par les bourrasques violentes de l’année 2000 figure l’icône Google. Google existe depuis deux ans. Il naît du projet de recherche de deux doctorants à l’université de Stanford, Larry Page et Sergey Brin. Contrairement aux moteurs de recherche de l’époque qui se contentent d’indexer les sites web indépendamment les uns des autres à la recherche de mots clés, l’algorithme de Google se déploie en parfaite symbiose avec la philosophie du World Wide Web : il analyse les relations entre sites web, c’est-à-dire les liens hypertexte qui le connectent. Google s’attelle à la tâche monumentale de hiérarchiser l’information à travers le web, et l’écosystème lui sait gré de ce travail de titan: le moteur de recherche supplante tous ses concurrents; les plus prestigieux fonds d’investissement investissent dans Google. À l’époque, Google a plusieurs modèles de revenus. La régie publicitaire Adwords en fait partie mais est alors très minoritaire. Le fonctionnement d’Adwords est assez franc: chaque annonceur peut participer à une enchère pour acquérir un mot spécifique, par exemple dog (chien). S’il gagne, la prochaine fois qu’un utilisateur recherchera le mot dog , il verra apparaître au-dessus de ses résultats de recherche une publicité pour la dogfood (nourriture pour chiens) de l’annonceur.

Google vend aussi des licences pour faire tourner ses modèles au sein des systèmes d’information privés de larges organisations, une offre que n’aurait pas refusée le CERN de Tim Berners-Lee. À l’orée du nouveau millénaire, ce modèle est celui que privilégient ses fondateurs. La devise Don’t be evil («ne sois pas malfaisant»), qui deviendra le code de conduite officiel de l’entreprise, serait née à cette époque. Page et Brin, les fondateurs de Google, font publiquement part de leur sentiment que le mal, evil , ce pourrait bien être la publicité. Dans un papier de recherche, ils soutiennent qu’un moteur de recherche financé par la publicité en viendra tôt ou tard à prioriser les besoins des annonceurs face à ceux des consommateurs. Cette profession de foi ne résiste guère au cataclysme de mars 2000. Alors que les valeurs des stocks technologiques s’effondrent, les sources de financement dans la vallée, qui jusqu’alors semblaient inépuisables, tarissent subitement. Google est né sous les meilleurs auspices : Jeff Bezos, le jeune fondateur d’Amazon, est l’un des trois premiers business-angels à investir dans la startup ; moins d’un an s’écoule avant qu’il soit rejoint par les plus prestigieux fonds de capital-risque de la Vallée. Depuis sa naissance, le gourmand algorithme de Google siphonne les fonds injectés par les fonds de capital-risque – c’est le jeu du capital-risque – sans que personne ne mette en doute la pertinence des algorithmes de Google, qui surclassent la concurrence. Mais en cette période de défiance généralisée, plus personne ne veut risquer le moindre investissement dans une entreprise dont l’horizon de profitabilité est encore flou. Chez Google, c’est l’état d’urgence : il ne reste que quelques mois pour lever des fonds ou l’entreprise fera banqueroute, et pour lever des fonds, il faut réinventer la mécanique financière de l’entreprise. Eric Schmidt entre en jeu.

Poussé à prendre les rênes de l’entreprise par les investisseurs historiques de la firme de Mountain View, l’expérimenté manager orchestre le changement de paradigme qui fait d’Adwords la main de Midas des temps modernes. Ce changement est infinitésimal : à peine une règle du jeu de modifiée ; à peine une loi interne, qui régit la mise aux enchères des mots-clés. Auparavant, qui annonçait la plus forte mise gagnait l’enchère, donc le droit d’afficher un résultat de recherche sponsorisé. Google était payé lorsque (et si) l’internaute cliquait sur la publicité. Désormais, l’enchère est accordée non à l’annonceur le plus offrant, mais à celui dont l’enchère pondérée par la probabilité que l’utilisateur clique sur la publicité est la plus élevée. C’est-à-dire que pour deux enchères égales par ailleurs, Google montrera à l’internaute celle qui a le plus de chances de lui plaire. Cette différence maximise l’espérance de revenu pour chaque publicité montrée par Google; elle augmente aussi le retour sur investissement des annonceurs. Quant aux utilisateurs, ils sont désormais exposés à des publicités plus pertinentes. Il y a encore une conséquence plus profonde. Beaucoup plus profonde.

Pour être capable d’estimer cette probabilité de clic de l’utilisateur, Google doit être capable de prédire ses comportements, ce qui signifie accumuler les données personnelles en vue d’en nourrir ses algorithmes. À cette époque, Google occupe déjà une position de domination presque absolue sur les moteurs de recherche ; le système de surveillance qu’il met ainsi en place s’exerce donc déjà quasiment à l’échelle de la société. Google a découvert le nouvel or noir du cyberespace, la donnée comportementale. Contrairement aux puits de pétrole, propriétés communes pour lesquelles les entreprises pétrolières se voient accorder sous conditions une concession de recherche et d’exploitation, aucune autorité territoriale souveraine ne semble être consciente des forages en cours dans le cyberespace. D’un point de vue technologique, ce nouveau paradigme demande à Google de revisiter profondément ses services. En 2003, Google lance sa régie publicitaire AdSense, qui permet aux médias de mettre aux enchères leur espace publicitaire à travers Google. Deux ans plus tard, l’acquisition de Urchin Software Corp. donne naissance à Google Analytics, un service gratuit qui permet à n’importe quel site d’utiliser le service pour analyser son propre trafic. Pour faire fonctionner AdSense ou Analytics, le propriétaire d’un site web doit installer les scripts ou trackers créés par Google. Tous les visiteurs des sites clients du réseau Google se voient donc poser un cookie-tiers Google. En 2018, on estime que les scripts de Google sont déployés sur 76 % des sites web dans le monde ; c’est donc 76 % du trafic mondial que Google est capable de surveiller. L’état d’urgence instauré par Google en 2000 est devenu l’état permanent qui régit encore internet vingt ans après. Cette transformation était-elle inévitable ?

Dans le contexte de cette crise financière si intimement liée au manifeste libertarien Cyberspace and the American Dream , peut-être. Néanmoins, des moteurs de recherche concurrents ont par la suite su se créer et survivre en gardant un modèle économique publicitaire réduit aux enchères sans prédiction comportementale. La forme que revêt une technologie est indissociable des conditions économiques et idéologiques qui président à son apparition. Et si Google s’est trouvé sur la trajectoire de collision de l’idéologie libertarienne, son héritage techno-utopiste va aussi se révéler par d’autres traits. Pour les idéalistes Brin et Page, le tournant publicitaire de Google – et la prise de pouvoir d’Eric Schmidt – est une désillusion dont ils se rattrapent en prenant les rênes de Google X. Google X est la moonshot factory («fabrique à envoyer des fusées sur la lune») de Google, un laboratoire secret dont naîtront les lunettes de réalité augmentée Google Glass (2013), les voitures autonomes Waymo (2016), le réseau internet Loom (2018) distribué à travers des ballons (qui arrêtent leur ascension à la stratosphère, bien avant la Lune). Google utilise aussi son propre fonds d’investissement pour se diversifier et soutenir massivement les initiatives transhumanistes. En 2012, Ray Kurzweil, fondateur de la Singularity University, l’un des plus éminents penseurs transhumanistes rejoint Google. Dans les années suivantes, Google intensifie ses efforts de recherche dans une informatique quantique qui pourrait accélérer la marche vers le point de singularité technologique. En 2013, la succursale Calico se donne pour objectif ultime d’éradiquer la mort. Parmi les mille entreprises de la grande famille Google – renommée à partir de 2015 Alphabet, Google restant le nom de l’ensemble des entreprises incluses dans l’industrie des médias – fort peu visent à asseoir plus encore l’empire financier basé à Mountain View. Les autres, quoi qu’il en coûte, travaillent à faire advenir le futur espéré par les fondateurs Larry et Sergei. La déclaration fiscale d’Alphabet montre qu’en 2019, 82 % de ses revenus sont toujours basés sur la publicité, ce mal temporaire que Google a concédé face à la crise. Don’t be evil , répètent pourtant sans fin Larry et Sergei. Peut-être ajoutent-ils tout bas : à moins que la fin ne justifie les moyens.

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    Tribune – Loi « 3D » : les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Sunday, 25 July, 2021 - 18:30 · 5 minutes

Après la publication d’une tribune collective contre le projet de loi visant à expérimenter le « droit à la différenciation » entre les collectivités, Kofi Yamgnane, ancien Secrétaire d’État à l’Intégration, a été pris à partie par des militants nationalistes bretons. Il leur répond dans ce texte.

Depuis le début de l’année 2020, le gouvernement travaille sur un projet de loi dit « 3D », comme « Différenciation, Décentralisation, Déconcentration », depuis rebaptisé « 4D » puis « 3DS ». Pour attirer l’attention des parlementaires sur ce qui pourrait en découler, c’est-à-dire la mise en concurrence des régions françaises les unes contre les autres, je me suis permis de signer dans le journal Le Télégramme une tribune en forme de contribution au débat « Nous, Bretons, refusons la différenciation » , dans laquelle j’expose mon avis sur les injustices et les inégalités que créerait une telle loi.

Cette tribune a réveillé les quelques démons réactionnaires, voire « fascisants », que compte la Bretagne. Florilège : « Kofi n’est pas Breton et donc il s’en fout de la Bretagne… » ; « C’est par ingratitude pour la Bretagne que Kofi a écrit une tribune aussi insultante que méprisante… » ; « À propos de Kofi, je propose l’immigration zéro en Bretagne comme en France » ; « Kofi n’est pas Breton et ne le sera jamais, puisqu’il est noir contrairement aux Bretons authentiques qui eux sont blancs… ». Je m’en tiens là, car la tendance lourde, la ligne directrice de tous ces commentaires, ce n’est rien d’autre que le racisme, un racisme primaire, pur et dur. Je pensais que depuis la dernière guerre les Bretons avaient dépassé une idée aussi passéiste. D’ailleurs ma propre élection ainsi que les piètres scores réalisés chez nous par le Rassemblement National au fil des scrutins m’ont encouragé à le penser et à le dire à qui veut l’entendre. Dois-je moi aussi, à mon tour, « tomber de l’armoire », comme dit un autre intervenant « nationaliste breton » contre notre tribune collective ?

Compétitivité ou égalité ?

Je me rappelle qu’en arrivant en Bretagne en 1964, j’ai découvert une région qui, à l’intérieur (l’Argoat), semblait aussi peu développée que mon Togo natal que je venais juste de quitter. Je me souviens de fermes par dizaines avec une ou deux vaches ; d’autres avec dix cochons ou une vingtaine de poules pondeuses… J’ai connu ce temps où le train mettait plus de six heures pour relier Brest à Paris. J’ai connu ce temps où, en voiture, il fallait mettre plus de dix heures pour parcourir les quelque 500 kilomètres de la RN 12 en zigzaguant dans les virages qui n’en finissaient plus à l’entrée de Morlaix après Pleyber-Christ ou en franchissant les innombrables descentes et montées à Belle-Isle-en-Terre…

Mais en quelque trente ans, grâce à la volonté de quelques hommes, grâce à la mobilisation sociale et populaire des Bretons eux-mêmes et grâce finalement à l’action de l’État (jacobin !), la Bretagne s’est hissée à la hauteur des grandes régions européennes pour devenir la première région agricole et agroalimentaire de France.

Parallèlement, la langue et la culture bretonnes ont bénéficié d’une reconnaissance officielle à partir du jour où François Mitterrand, chef de l’État (jacobin !) décida que serait créé un CAPES de breton afin que notre langue sorte du ghetto pour être enseignée par des professeurs compétents pour le plus grand bien des locuteurs restants et de ceux à venir.

Tout ce travail n’avait qu’un objectif : nous permettre de rattraper le retard accumulé depuis des décennies tout en nous permettant de « vivre et travailler au pays ». L’égalité entre les régions françaises est un objectif républicain que nous devons prôner et poursuivre contre vents et marées. D’autres souhaitent la compétitivité, la concurrence entre régions ! Qui dit compétitivité et concurrence annonce qu’il y aura comme des victimes, des laissés-pour-compte, des morts ! Qui dit compétitivité, différenciation et concurrence dit « accrochez-vous aux premiers de cordée ».

Nous, Bretons, voulons l’égalité

Et puis, très logiquement, pourquoi la différenciation s’arrêterait-elle aux seules régions ? Pourquoi pas une différenciation entre les départements, puis entre les villes, les communes ? Généraliser la compétitivité et la concurrence entre tous les territoires, est-ce l’objectif recherché ?

Nous, Bretons, voulons l’égalité, assurée et protégée par l’État, même jacobin. Nous, Bretons, ne voulons ni compétitivité, ni concurrence, ni différenciation. Dans ce débat, qui a parlé de reniement ? Qui a parlé de recul ? Qui a parlé de perte d’identité ? Qui a parlé d’appartenance ethnique, d’origine raciale, d’immigration ? Non, ce débat ne porte ni sur les origines, ni sur la couleur de peau ! Pas même sur la culture et la langue !

Enfin, ne cherchez pas à justifier votre volonté d’autonomie, voire d’indépendance, par des comparaisons sans raison : les Länder allemands préexistaient avant d’être fédérés pour créer l’Allemagne fédérale. Les régions espagnoles existaient avant d’être unifiées dans le Royaume d’Espagne. Tout comme les régions britanniques, considérées comme des nations. Quant à la France, elle était divisée en provinces sous l’Ancien Régime. Sous la Révolution, a été créé un pouvoir central sous la forme d’une République une et indivisible. Depuis les premières lois de décentralisation, il existe aussi des régions en France. Mais chaque pays a son histoire. Tenter de faire entrer en force l’histoire de la France dans le moule de celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou de l’Espagne, me semble une démarche malhonnête, du moins intellectuellement. Oui à une décentralisation renforcée, mais sans distorsion via une quelconque concurrence entre les régions.

Quant au glissement sémantique vicieux que vous avez choisi d’utiliser pour vous opposer à une contribution citoyenne à un débat républicain, je veux juste vous dire ceci : on peut être Breton par naissance, oui, bien sûr ! On peut aussi l’être par choix ! C’est mon cas ! Être né Breton ou être né Bassar et choisir de servir la Bretagne ne sont pas des situations qui s’excluent l’une l’autre.

Non, les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat ! C’est indigne de la Bretagne !

Kofi YAMGNANE

Kofi Yamgnane a été Maire de Saint-Coulitz, Conseiller Général du Finistère,

Conseiller Régional de Bretagne, Député de la Nation, Secrétaire d’État à l’Intégration dans deux gouvernements de la République.

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    POLANYI, LA « GRANDE TRANSFORMATION » : DE L’ÉCONOMIE À LA SOCIÉTÉ (NÉO)LIBÉRALE

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Sunday, 11 July, 2021 - 17:51 · 21 minutes

Historien et anthropologue de l’économie, Karl Polanyi publiait en 1944 sa grande œuvre La Grande Transformation . Aux origines politiques et économiques de notre temps . Il s’agit pour lui de comprendre comment l’économie de marché a cherché à s’étendre à toute la société, à partir de la Révolution industrielle jusqu’à l’avènement politique et économique du fascisme. Polanyi pourfend le mythe d’un marché spontané et auto-régulé, démontrant que le capitalisme est le fruit d’une construction politique, qui a nécessité des siècles de législation et d’institutionnalisation. Refusant la dichotomie entre libre marché et interventionnisme étatique, le second étant la condition du premier, il offre de précieuses clefs de lecture pour comprendre le néolibéralisme. Le Vent Se Lève revient sur le regard de ce penseur critique de l’économie libérale et de ses prétentions hégémoniques.

Polanyi publie La Grande Transformation alors que les feux de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas encore cessé. Face à la violence des conflits guerriers et politiques, il ressent l’impératif de chercher l’origine de cette instabilité pour éviter la reproduction d’une telle situation. Il voit dans la naissance et le développement du libéralisme économique l’origine de la crise mondialisée des années 30, une « grande transformation » qui, en radicalisant ses principes, a conduit au fascisme.

Le système politico-économique dont il prétend définir l’organisation est construit autour de quatre composantes. Au premier chef figure le marché autorégulateur, puis l’équilibre international des grandes puissances, l’étalon-or de la monnaie et l’État libéral. Ces quatre facteurs apparaissent comme de véritables institutions étroitement liées, qui ont servi de piliers à ce qu’il appelle la civilisation du XIX ème siècle.

Aujourd’hui encore, nous pouvons mesurer le poids de cette tradition dans le champ politique, à la manière dont certains libéraux s’insurgent contre la moindre remise en cause du dogme de la non-intervention de l’État dans l’économie, contre les manipulations de la masse monétaire, en somme contre les atteintes à l’autorégulation des marchés.

Le système économique du libéralisme a tenu pendant un siècle autour de quatre facteurs étroitement imbriqués : dès que l’étalon-or a été abandonné, l’édifice entier du libre-marché s’est effondré, entraînant le monde entier dans la crise.

Face à l’échec de la promesse du libéralisme de maintenir la stabilité politique et économique à l’échelle nationale et mondiale en 1929 comme plus récemment en 2008, il est crucial de voir comment s’est développée l’hégémonie de ce système au détriment des économies précédentes, et comment sa faillibilité « congénitale » aurait mené à la naissance d’autres économies politiques alternatives excluantes : le socialisme et le fascisme. Tout l’enjeu des travaux de Polanyi est de montrer que, dès le début de sa mise en place, la généralisation du marché autorégulateur prônée par les économistes classiques depuis Adam Smith était « purement utopique », et que cette folie ne pouvait que détruire l’homme et la nature.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:AdamSmith1790b.jpg Adam Smith, auteur de la Richesse des Nations , gravure de John Kay (1790) ©Photographie conservée dans la Library of Congress

Refuser la naturalisation du libéralisme économique

Depuis les idées du philosophe écossais Adam Smith – qui est par ailleurs en voie de réhabilitation du fait de son soutien aux coalitions ouvrières de son siècle, mais reste le père fondateur du libéralisme économique – l’économie se réduit à l’échange entre individus dans un espace donné, dont le marché est la forme essentielle. Selon ses mots, l’homme a naturellement une « propension à échanger bien contre bien, bien contre service, chose contre autre chose » [1] , ce qui justifie la généralisation de l’économie de marché à la société toute entière. L’auteur de la Richesse des nations fait ainsi de la recherche du profit individuel, qui caractérise le modèle du marchand, une fatalité anthropologique. En systématisant cette propension à l’échange, Smith explique alors la spontanéité de l’apparition des marchés de manière simplifiée, sans se préoccuper de la réalité historique. Les premiers hommes auraient ainsi fatalement eu recours au modèle du troc pour échanger leurs ressources en surplus.

Néanmoins, ces hypothèses sur la nature mercantile de l’homme sont réfutées par Polanyi à l’aide des apports de chercheurs en anthropologie sociale et en histoire des premières civilisations. L’un d’eux, Bronislaw Malinowski, chercheur polonais considéré comme l’un des pères de l’ethnologie, s’appuie sur des études ethnographiques pour insister sur la nécessité de « discréditer une fois pour toutes [la notion] de l’Homme économique primitif que l’on rencontre dans quelques manuels d’économie politique » [2] . L’exemple de l’observation des indiens trobriandais oblige en effet à refuser de réduire l’économie à la seule institution marchande et au seul motif du profit.

Le marché et la dynamique du profit n’ont toujours rempli qu’un rôle restreint dans la vie économique des hommes, avant que les théoriciens modernes ne forgent artificiellement le mythe fondateur du libéralisme.

Suivant les études de terrain de Malinowski réalisées dans l’archipel des îles Trobriand de Mélanésie, Polanyi définit trois autres types d’économies, outre l’économie de marché. L’économie de « réciprocité » fonctionne sur le principe selon lequel ce qui est donné aujourd’hui sera compensé par ce qui sera donné demain. Elle se fonde sur le principe de symétrie, qui permet l’action du don et du contre-don. Par exemple dans la récolte des ressources aux îles Trobriand, à chaque village côtier de pêcheurs de poissons correspond un village de cueilleur de fruits de l’arbre à pains à l’intérieur des terres.

Quant à l’économie de « redistribution » ( redistributive economy ), elle se retrouve plutôt dans les structures politiques qui comportent un chef, et se fonde sur le principe de centralité ( centricity ). Chez les Trobriand, les chefs locaux remettent au chef de l’île le produit de la chasse ou de la cueillette de leur village, emmagasiné près de sa demeure à la vue de tous. Au-delà de la distribution équitable que cela permet, ce stockage commun fournit les ressources nécessaires à l’organisation de festivités, du commerce avec l’étranger, et de constitution de réserves de guerre.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wmalinowski_trobriand_isles_1918.jpg Bronislaw Malinowski avec des habitants des îles Trobriand, octobre 1918 ©Collections de la London School of Economics Library

Le troisième type d’économie se retrouve plus près de l’Occident. Il s’agit de « l’administration domestique » ( householding ) dont l’exemple type est le domaine grec ( oikos ), ou bien le manoir seigneurial de la société féodale. Son modèle est le « groupe clos ». Elle se fonde sur un principe autarcique, le but étant de subvenir aux besoins de sa famille ou de ses sujets par la production agricole du territoire. Ainsi, l’examen anthropologique permet de distinguer trois formes d’économies qui ne sont pas réductibles au troc : la tendance à la recherche du profit serait une invention sociale bien plus récente que ce qu’affirmaient les économistes classiques.

En plus de réfuter cette prétendue véritable nature de l’ homo œconomicus – faire le moindre effort et réaliser le plus de profit –, Polanyi s’attaque au préjugé selon lequel il aurait existé naturellement un marché unifié, libre et concurrentiel. L’analyse historique des lois et des normes qui restreignent les marchés permet en effet de souligner qu’ils sont systématiquement régulés, n’en déplaise à Adam Smith. Un marché est, en effet, toujours strictement localisé, « contenu » ( contained ) dans la société au sens propre comme au sens figuré, c’est-à-dire à l’intérieur de la société et sous la juridiction de sa coutume, enveloppé par elle et empêché de se développer. Par exemple, dans les centres urbains médiévaux, le marché des productions agricoles locales réglementait « la publicité obligatoire des transactions et l’exclusion des intermédiaires, méthodes propres à contrôler le commerce », tandis que le commerce au long cours de produits non périssables était interdit d’accès au marché local. En ce qui concerne les produits manufacturés, ils étaient gérés par les corporations de métiers, et sur le marché local, « la production était réglée en fonction des besoins des producteurs : elle était limitée à un niveau rémunérateur. » Tout marché était réduit à un niveau non concurrentiel par les règles des habitants des bourgs.

Le marché national ne naît que par une décision arbitraire aux XV-XVI ème siècles, lorsque « l’action délibérée de l’État impose le système mercantile contre le protectionnisme acharné des villes et des principautés ». Dès lors que l’État-nation force son territoire à embrasser la doctrine du mercantilisme, ce qui signifie pour ce premier le développement d’une centralisation bénéfique. C’est un véritable « deus ex machina » économique qui a lieu dans des territoires où jusque-là seules les cités décidaient des règles du marché. Cependant, l’union des marchés locaux qui prit en France la forme de la généralisation des corporations de métiers sur tout le territoire du pays n’alla pas sans poursuivre la politique des villes médiévales, qui avaient l’intuition qu’il fallait empêcher les monopoles et réglementer la concurrence. Quelle que fût la forme d’économie choisie par les sociétés – redistribution, réciprocité, administrative, mercantile –, l’économie restait toujours « encastrée » ( embedded ) dans la société. L’utopie de la tendance spontanée à échanger est donc dénoncée par Polanyi comme une « interprétation erronée du passé ». Au contraire, le marché est toujours imposé par l’État.

DÉSENCASTREMENT DE L’ÉCONOMIE ET MARCHANDISATION DE LA SOCIÉTÉ

Un problème plus profond réside dans la dimension quasi-performative du mythe ainsi créé, qui s’est imposé comme une réalité alternative « annonciatrice de l’avenir ». L’absence de reconnaissance de « l’encastrement » de toute économie dans une société présente un risque : que, dans une logique de profit, toute chose se voit assigner un prix. La réduction de l’économie au marché entraîne alors une marchandisation généralisée qui va bien au-delà de la seule dérégulation. En plus d’abroger les lois qui porteraient atteinte à la libre-concurrence, le libéralisme cherche à altérer la coutume qui interdit formellement de mettre en circulation certains biens et services.

D’où la création de « marchandises fictives » ( fictitious commodities ) : tout se passe comme si l’on décidait un beau jour que l’activité humaine, la terre et la monnaie étaient échangeables et que l’on pouvait en tirer profit, alors que le travail et la nature ne sont pas des productions, et que l’argent n’est pas supposé faire l’objet de commerce [3] . En introduisant le salaire, la rente ou le loyer et les taux d’intérêts, l’économie de marché peut désormais comprendre toute chose : on assiste à une véritable marchandisation du monde. C’est en ce sens que Polanyi parle de « désencastrement » ( disembedding ), soulignant la révolution qui a lieu avec l’autonomisation de la sphère économique par rapport à la société.

Sacraliser le marché change le rapport de l’homme à son environnement social et écologique : la dérégulation générale mène à une mise en commerce totale du monde, jusqu’à reléguer le tissu social au statut d’antiquité.

Comment une telle révolution a donc pu avoir lieu, et être acceptée par la société de l’époque ? C’est ici qu’intervient la révolution industrielle, qui a pris le pas sur les habitudes économiques de l’Angleterre du XVIII ème siècle : face à elle et aux mutations sociales qu’elle entraîne, Adam Smith et les économistes classiques sont victimes d’un biais historique et idéologique. Il ne leur était en fait pas difficile de développer leur théorie libérale du marché autorégulateur, en se concentrant sur la tendance à l’échange faussement naturelle développée par la société marchande dans laquelle ils baignaient.

C’est d’ailleurs le développement de la révolution industrielle qui a nécessité la création de marchandises fictives : le fondement théorique n’est venu que dans un second temps. Auparavant, les ouvriers tisserands travaillaient à domicile ( putting-out ) à partir des ressources fournies par le drapier et de machines simples qu’ils louaient ou possédaient, et étaient payés à la pièce. Mais l’invention de machines complexes très coûteuses, nécessitant de lourds investissements, implique que les ouvriers travaillent sans s’arrêter dans un lieu rassemblant ces machines pour que l’affaire soit rentable – ainsi naquit l’usine. De là, la nécessaire généralisation du salaire, des taux d’intérêts et des loyers : si l’on ne pouvait réellement transformer la terre, la monnaie et l’humain en marchandises, « la fiction qui voulait qu’il en fût ainsi devint le principe organisateur de la société. » En plus d’être une utopie, la tendance anthropologique à l’échange que prônent les économistes libéraux est donc un mythe auquel certains ont pu trouver une utilité toute particulière : légitimer et naturaliser l’évolution arbitraire vers le libre-marché, afin de permettre aux propriétaires des moyens de production de réaliser des profits.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Polányi_Károly.jpg Karl Polanyi en 1918 ©Photographie conservée au Karl Polanyi Institute of Political Economy

LA PROMESSE FASCISTE : MENER À SON TERME L’ÉCONOMIE LIBÉRALE MAINTENUE DANS L’IMPASSE

En revanche, du point de vue de l’ouvrier plutôt que du marchand, la question de l’acceptabilité du désencastrement est toute autre, leurs intérêts étant contradictoires. Le désencastrement de l’économie se traduit en effet concrètement par un abandon des pratiques sociales traditionnelles, et peut être vécu comme un écartèlement des relations sociales. Dès lors, il semble impossible que l’ouvrier accepte d’être instrumentalisé voire survive à cette marchandisation, du fait de « l’entité physique, psychologique et morale ‘homme’ qui s’attache à cette force [de travail]. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société ». D’autre part, « la nature serait réduite à ses éléments, l’environnement naturel et les paysages souillés, (…) le pouvoir de produire de la nourriture et des matières premières détruit. » [4] Misère sociale et environnementale se mêlent rarement ainsi sans l’ombre d’une révolution.

Partant de ce constat essentiel, Polanyi introduit le terme de « contre-mouvement » pour désigner l’autoprotection de la société essayant de « réencastrer » le marché dans le social pour lutter contre les effets destructeurs inhérents au capitalisme libéral. En Angleterre, c’est ce countermovement parfois inconscient qui a freiné le développement de la Révolution industrielle. L’un des meilleurs exemples est la loi de Speenhamland de 1795, abrogée par le nouveau gouvernement bourgeois quarante ans plus tard qui, en garantissant le versement d’un revenu minimal aux pauvres, empêchait ainsi la création d’un véritable marché du travail. D’autres politiques, dénoncées par les tenants du libéralisme comme relevant d’un interventionnisme ou d’une ingérence de l’État dans l’économie, peuvent également être mises sur le compte de cette autoprotection. Cette dénonciation est d’ailleurs absurde, puisque le libéralisme est également un interventionnisme, l’État devant régulièrement maintenir la concurrence pure et parfaite, par exemple au moyen de lois anti-trusts.

[Lire sur LVSL la réactualisation de l’analyse du concept de marchandisation et de contre-mouvement dans un article de la philosophe Chantal Mouffe.]

C’est donc un « double mouvement » qui a lieu tout au long du XIX ème siècle, notamment grâce à la généralisation du suffrage universel. On assiste à un affrontement politique perpétuel entre, d’une part, la classe commerçante du « mouvement » défendant le libéralisme économique, et d’autre part, la classe ouvrière du « contre-mouvement » prônant la protection sociale. Il s’agit d’un affrontement de deux classes aux intérêts opposés, que le jeu électoral est incapable de dépasser. Ce qu’un gouvernement libéral fait, un gouvernement socialiste peut le défaire dès son arrivée au pouvoir : l’alternance gouvernementale finit par se muer en immobilisme.

Toute dialectique entre libéraux et socialistes devenue impossible, écrit Polanyi. « On usait et abusait de deux fonctions vitales de la société, la politique et l’économique, en tant qu’armes dans une lutte sectorielle. C’est de cette impasse qu’a surgi au XX ème siècle la crise fasciste. »

C’est à la faveur du double mouvement de libéralisation et de protection, radicalisé par le contexte de la crise politico-économique des années 30 (chômage, tension des classes, pression sur les échanges, rivalités impérialistes) que deux solutions antinomiques apparaissent. Pourtant, elles visent toutes deux à réencastrer l’économie dans la société. Tandis que le fascisme tend à imposer par la force la réalisation effective de l’économie de marché, le socialisme souhaite non seulement réfréner le marché autorégulateur par la protection sociale, mais aspire aussi à développer une économie entièrement planifiée, allant parfois jusqu’à employer la même violence. Suivant les mots de Polanyi, « il y avait une ressemblance [dans les années 30] entre les régimes naissants, le fascisme et le socialisme […], mais elle tenait uniquement à leur commun abandon des principes du laissez-faire. » [5] La différence relève de la nature de cet abandon : pour l’URSS, il était total, et pour l’Allemagne nazie, il fallait interrompre le laissez-faire le temps de refonder l’organisation économique sur des bases assainies, pour parvenir à une réelle autorégulation du marché.

INSTITUER SOCIALEMENT LE MARCHÉ : RÉÉDUCATION FASCISTE, ADAPTATION NÉOLIBÉRALE

Avant d’aller plus loin, il semble important de préciser le sens que revêt le « fascisme » aux yeux de Polanyi. Selon ses propres termes, l’apparition du fascisme « n’aurait jamais dû être attribuée à des causes locales, à des mentalités nationales ou à des terrains historiques, comme les contemporains l’ont fait avec tant de constance ». Il faut bien garder à l’esprit que « le fascisme était une possibilité politique toujours prête, une réaction sentimentale presque immédiate dans toutes les communautés industrielles depuis les années trente. On peut l’appeler une impulsion, une motion ( move ), plutôt qu’un mouvement ( movement ), pour indiquer la nature impersonnelle de la crise dont les symptômes étaient fréquemment vagues et ambigus. » [6] Dans cette optique, cette « motion » fasciste doit être comprise comme une « réponse objective » à l’impasse où est rentrée le libéralisme.

Si donc derrière le discours libéral classique il y avait une propension à croire qu’une « main invisible » autorégulait le monde, étant donné que les individus étaient naturellement dans une situation de concurrence, le discours fasciste est, lui, d’un cynisme noir, qui a pris conscience des freins que représentent les forces du contre-mouvement. Dans cette mesure, le fascisme semble plus proche du néolibéralisme qui recherche une « rééducation » de l’homme que des institutions trop socialisantes auraient perverti. Le néolibéralisme d’un Walter Lippmann assume ainsi la nécessité « d’adapter » l’homme à l’exigence concurrentielle et spencérienne d’une prétendue loi de la nature étendue à l’humanité, que ce soit par l’éducation, le droit ou la santé.

[Lire sur LVSL notre entretien avec Barbara Stiegler, qui traite plus précisément de la pensée néolibérale de Lippmann et de ses origines socio-darwiniennes, ainsi que notre recension de son ouvrage Il faut s’adapter .]

Si l’on applique la logique de Polanyi au néolibéralisme, il faut reconnaître que l’encastrement de l’économie dans la société est en effet un facteur-clef du bon fonctionnement de cette économie. Nous avons vu que chacun des systèmes précapitalistes disposait en ce sens d’une institution sociale particulière (symétrie, centralité ou autarcie). Dans ces conditions, il est évident qu’une « économie de marché ne peut fonctionner que dans une société de marché. » Tout le problème réside justement dans cet encastrement social spécifique, qui impose l’échange marchand comme fondement des relations économiques en lieu et place du don ou du partage. Pour que l’homme soit véritablement un loup pour l’homme et que le marché s’autorégule, le néolibéralisme doit faire évoluer cet homme en loup (le langage ordinaire admet d’ailleurs cette acception, ainsi dans le film Le Loup de Wall Street ).

C’est ici le tour de force théorique de l’ouvrage, qui anticipe les réflexions de Michel Foucault, puis de Pierre Dardot et Christian Laval, sur le néolibéralisme. Ces penseurs ont en effet compris que le néolibéralisme, contrairement à l’idée couramment avancée, ne consiste pas en un retour aux principes du laissez-faire du XIXème siècle. Cette doctrine, plutôt que de rejeter l’État et son interventionnisme, entend les utiliser pour maximiser l’efficience des marchés. Pour réemployer des concepts polanyiens, on pourrait dire que le néolibéralisme consiste en un réencastrement de l’économie dans la société, non pas pour limiter ses mécanismes de concurrence, mais au contraire pour les accroître. Polanyi évoque, en effet, à côté des interventions visant à « protéger la société » contre les abus du marché, les interventions visant au contraire à permettre « fonctionnement du marché ». Un État fort pour une économie libre, une politique interventionniste visant à faire émerger un marché concurrentiel : le paradoxe n’est qu’apparent.

https://www.iwm.org.uk/collections/item/object/146 Felix Albrecht, « Travail, Liberté, Pain ! Votez pour le parti national-socialiste » (1932) ©Affiche conservée au Imperial War Museum

C’est en gardant en tête les fondements théoriques du fascisme que l’on peut comprendre pourquoi Polanyi insiste tellement sur le fait qu’il soit une réponse objective des contemporains à la situation des années 30, et non un évènement arbitraire ou illogique. La solution fasciste est un phármakon , remède tout autant que poison : c’était la « manière d’échapper à une situation institutionnelle sans issue » qui touchait un grand nombre de pays. La seule manière de sauver le marché était d’en passer par la violence pour intervenir une fois pour toutes et refonder les bases d’une économie « purifiée ». Dans le cas contraire, l’économie serait restée immobilisée par le double mouvement politique. Il fallait pour cela payer le prix de « l’extirpation de toutes les institutions démocratiques » [7] , et procéder à « une rééducation destinée à dénaturer l’individu et à le rendre incapable de fonctionner comme unité responsable du corps politique. Cette rééducation [fasciste], comportant les dogmes d’une religion politique qui rejetait l’idée de fraternité humaine sous toutes ses formes, fut réalisée par un acte de conversion de masse, imposée aux récalcitrants par des méthodes scientifiques de torture. »

[Lire sur LVSL nos entretiens de 2017 et 2020 avec l’historien Johann Chapoutot à propos des influences du darwinisme social sur le national-socialisme, ainsi que ses liens avec le libéralisme.]

L’utopie du libéralisme économique, mythifiée alors que la Révolution industrielle faisait miroiter une productivité formidable aux grands propriétaires, a été le fondement de toute la politique des grandes puissances du XIX ème siècle – dont l’exemple le plus emblématique est l’Angleterre. Toutefois, le désencastrement consubstantiel au marché a provoqué un contre-mouvement de protection de la société, qui a mené la situation politico-économique dans l’impasse. L’échec des deux forces relativement pacifiques de ce double mouvement a restreint le champ des possibles, laissant la place à la barbarie fasciste qui promettait de ramener l’ordre naturalisé du capitalisme concurrentiel une fois payé le prix du sang.

La lecture de La Grande Transformation laisse entendre qu’avant d’être une conception politique empreinte de nationalisme et d’antisémitisme, le fascisme se nourrit d’un darwinisme social latent et fait l’éloge du libre marché. Autant de similarités à tout le moins troublantes avec le néolibéralisme…

Notes :

[1]Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), cité par Karl Polanyi, La Grande Transformation (1944), Paris, Gallimard, 1983, p.88.

[2] Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1930), Paris, Gallimard, 1963, p.117.

[3] Sur la question du caractère inédit de la marchandisation du travail, Polanyi cite l’article de l’ethnologue américain Robert Lowie « Social Organization », in Encyclopedia of the Social Sciences , vol. XIV, p.14 : « Nulle part dans une société qui n’a pas été influencée nous ne rencontrons le travail associé à l’idée de paiement. » « Même au Moyen-Âge, la rémunération du travail, pour des étrangers, est quelque chose d’inouï. » « L’étranger n’a pas de lien personnel de devoir et il doit donc travailler pour l’honneur et la reconnaissance. » Les ménestrels, eux qui étaient des étrangers, « acceptaient d’être payés, et par conséquent on les méprisait. »

[4] Karl Polanyi, ibid., p.123.

[5] Karl Polanyi, ibid., p.331.

[6] Karl Polanyi, ibid., p.324.

[7] Karl Polanyi, ibid., p.322.