close
  • Le chevron_right

    Ukraine : les États-Unis comptent faire la guerre « jusqu’au dernier ukrainien »

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Thursday, 5 May - 09:57 · 19 minutes

Vladimir Poutine est entièrement responsable de la guerre qu’il a déclenchée en Ukraine et devra répondre d’accusations de crimes de guerre. Mais l’approche américaine n’ouvre aucune perspective de sortie de crise – bien au contraire. Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre part aux pourparlers de paix. Après avoir fermé la porte à des négociations qui auraient peut-être pu éviter ce conflit, ils ont rapidement adopté une politique visant à affaiblir la Russie, dans l’optique à peine voilée d’obtenir l’effondrement du régime de Poutine. Un objectif qui nécessite d’intensifier le conflit, au risque de provoquer une escalade nucléaire dont les Ukrainiens seraient les premières victimes. En attendant, l’implication militaire américaine devient de plus en plus directe, tandis que la perspective d’un accord de paix s’éloigne de jour en jour.

La violence de l’invasion russe a choqué les opinions publiques occidentales. Au-delà de l’ampleur de l’attaque initiale, il y a les pillages et les viols généralisés , les massacres à Butcha, le ciblage d’infrastructures et des bâtiments civils . Les bombes tombant sur des hôpitaux et écoles. Des villes transformées en tas de ruines où se terrent des dizaines de milliers de civils affamés. L’exode de 7 millions de réfugiés. Les dizaines de milliers de morts de part et d’autre de la ligne de front.

La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection

Le tribunal de Nuremberg, dans le procès des atrocités commises par les dignitaires nazis, avait estimé que l’agression d’une nation constitue le « crime international suprême » car « il contient tous les autres ». À ce titre, l’invasion et les opérations menées par des militaires russes relèvent pour de nombreux observateurs du crime de guerre. Face aux horreurs perpétrées en Ukraine, envisager une résolution négociée au conflit peut paraître insupportable. Mais sauf à vouloir risquer une guerre ouverte avec la Russie, seconde puissance nucléaire mondiale, l’Occident devra tôt ou tard signer un accord de paix avec Moscou. Or, la politique menée par les États-Unis, déjà critiqués pour leur manque de détermination à éviter le conflit, ne semble pas dessiner de porte de sortie pacifique à la crise.

Une guerre inévitable ?

Selon le renseignement américain, Vladimir Poutine a pris la décision d’envahir l’Ukraine au dernier moment . Malgré les déploiements massifs de troupes russes à la frontière ukrainienne et les menaces en forme d’ultimatum, l’invasion était potentiellement évitable , selon plusieurs membres des services secrets américains cités par The Intercept [1].

La Russie avait posé ses conditions à plusieurs reprises. En particulier, que l’OTAN renonce à intégrer l’Ukraine et retire ses armements offensifs déployés à la frontière russe. L’administration Biden a refusé de négocier sérieusement, fermant la porte à une résolution diplomatique de la crise. Or, en affirmant que les États-Unis ne participeraient pas à un éventuel conflit – ce qui s’est avéré faux – et en évacuant tout son personnel administratif, la Maison-Blanche a potentiellement encouragé le président russe à envahir l’Ukraine. C’est du moins ce que lui ont reprochés son opposition et une partie de la presse américaine.

Indépendamment de ce que l’on peut penser des demandes russes présentée sous forme d’ultimatum, l’approche des États-Unis en Ukraine paraît difficilement défendable.

Depuis la chute de l’URSS, de nombreux experts et diplomates américains ont averti que l’expansion de l’OTAN risquait de provoquer un conflit. Robert McNamara et Henry Kissinger, les deux principaux architectes de la politique étrangère américaine de la seconde moitié du XXe siècle, ont prévenu publiquement et par écrit que l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN constituerait une grave erreur. Le premier en 1997 , le second en 1997 et 2014 .

George F. Kennan, le responsable de la stratégie américaine pendant la fin de la guerre froide, avait également alerté dès 1997, dans une lettre adressée au président Bill Clinton et signée par cinquante diplomates et anciens hauts responsables américains : « L’extension de l’OTAN, à l’initiative des États-Unis, est une erreur politique d’ampleur historique. » En 2008, l’ancien ambassadeur américain en Russie et désormais directeur de la CIA William Burns multiplie les avertissements. En particulier, il écrit un câble diplomatique à l’administration W.Bush : « L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est la plus rouge des lignes rouges pour l’élite russe, pas seulement pour Poutine » .

Pour Fionna Hill, experte particulièrement reconnue de la Russie de Poutine, ancienne conseillère des présidents Bush et Obama, le renseignement américain avait déterminé en 2008 « qu’il y avait un risque sérieux et réel que la Russie conduise une attaque préventive, pas limitée à l’annexion de la Crimée, mais une opération militaire majeure contre l’Ukraine » si la politique d’expansion de l’OTAN aux frontières russes était poursuivie.

Confronté aux événements de 2014, Obama avait refusé de livrer des armements modernes à l’Ukraine en évoquant sa crainte que « cela accroisse l’intensité du conflit » et « donne un prétexte à Poutine pour envahir l’Ukraine ». Trump au pouvoir, Washington a changé de position. Les États-Unis ont armé et formé l’armée ukrainienne afin de mener une « guerre par procuration » contre la Russie, selon les propres mots d’un haut responsable de l’administration Trump. Ce changement de ligne est conforme aux promesses de deux sénateurs républicains néoconservateurs, qui déclaraient en 2017 à la télévision ukrainienne : « Nous sommes avec vous, ce combat est notre combat, et on va le gagner ensemble ».

Les efforts américains ont achevé de convaincre le Kremlin que l’objectif de Washington était de « préparer le terrain pour un renversement du régime en Russie », a averti un rapport du renseignement américain daté de 2017 . En janvier 2020, lors de l’ouverture du procès en destitution de Donald Trump, le démocrate et président du jury Adam Schiff déclarait au Congrès : « Les États-Unis arment l’Ukraine et aident son peuple afin que l’on puisse combattre la Russie en Ukraine et qu’on n’ait pas à le faire ici [à Washington]. »

Le 8 juin 2021, l’administration Biden a affirmé, par la voix d’Anthony Blinken, le secrétaire d’État, lors d’une audition au Congrès : « nous soutenons l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. (…) Selon nous, l’Ukraine dispose de tous les outils nécessaires pour continuer dans cette direction. Nous y travaillons avec eux, quotidiennement ». Une déclaration reprise à son compte par Volodymyr Zelensky, annonçant triomphalement l’entrée imminente de l’Ukraine dans l’OTAN :

Malgré les demandes russes pour une désescalade, Washington a poursuivi sa guerre de procuration avec la Russie en Ukraine. Le 10 novembre 2021, un accord officiel est signé par Anthony Blinken et son homologue ukrainien Dmytro Kuleba, dans lequel les États-Unis explicitent leur position et s’engagent, entre autres, à défendre l’Ukraine contre la Russie ; lui fournir armes, experts et entrainement ; accélérer ses capacités d’interopérabilité avec les forces de l’OTAN via des transferts technologiques et des manœuvres militaires régulières et mettre en place une coopération renforcée dans les domaines du renseignement et de la cybersécurité. L’accord reprend les termes détaillés lors d’un communiqué joint publié le 1er septembre, officialisant une ligne politique qualifiée par le très conservateur The American conservative de « potentiellement très dangereuse ».

Pourtant, la Maison-Blanche avait affirmé à Zelensky que « L’Ukraine ne rentrera pas dans l’OTAN, mais publiquement, nous gardons la porte ouverte » comme l’a récemment expliqué le président ukrainien sur CNN. Les Américains ont donc joué un double jeu : face aux Russes, ils ont refusé d’acter le fait que l’Ukraine ne serait pas intégrée à l’OTAN, tout en multipliant les actes indiquant que cette adhésion était imminente. Mais face à Zelensky, ils ont reconnu que ce projet n’avait aucune chance d’aboutir.

Tout semble indiquer que l’administration Biden a préféré risquer une invasion de l’Ukraine plutôt que de perdre la face en cédant sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Négocier avec Moscou n’aurait pas nécessairement permis d’éviter un conflit. Mais lorsqu’on tient à la paix, il paraît logique d’épuiser tous les recours.

Outre-Atlantique, le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. Des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone – même si cela devait provoquer un conflit nucléaire.

Avant l’invasion, l’un des principaux arguments avancés par les défenseurs d’une ligne ferme face à Poutine reposait sur le principe du droit des peuples à l’autodétermination. Sans s’arrêter sur le fait que les États-Unis violent ce principe en permanence – par leurs propres sanctions qui affament la population afghane ou en soutenant militairement l’Arabie saoudite dans ses multiples crimes de guerre au Yémen – pouvoir rejoindre une alliance militaire ne constitue pas un droit fondamental.

On ne saura jamais si la voie diplomatique pouvait éviter l’invasion russe. Mais force est de constater que du point de vue de Washington, l’heure n’est toujours pas à la négociation.

« Combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien »

La position officielle des États-Unis a été explicitée par le Conseiller spécial à la sécurité Jake Sullivan, lors d’une interview à la chaîne NBC le 10 avril dernier : « Ce que nous voulons, c’est une Ukraine libre et indépendante, une Russie affaiblie et isolée et un Occident plus fort, uni et déterminé. Nous pensons que ces trois objectifs sont atteignables et à notre portée . »

En déplacement à Kiev le 25 avril, le ministre américain de la Défense Lyod Austin a confirmé cette ligne en affirmant : « Nous voulons que la Russie soit affaiblie, incapable de reconstruire son armée ». Une position que le New York Times a qualifiée de « plus audacieuse » que la stricte défense de l’Ukraine avancée jusqu’ici. Il n’est pas question de processus de paix, ni de simple défense du territoire ukrainien, mais bien de destruction de l’appareil militaire russe. Ce qui implique la poursuite du conflit. Le 30 avril, en visite officielle à Kiev, la présidente de la Chambre des représentants et troisième personnage d’État Nancy Pelosi a ainsi tenu à réaffirmer le soutien américain à l’Ukraine « jusqu’à la victoire finale ».

Pour l’ex-ambassadeur et diplomate américain Charles Freeman, cette ligne politique équivaut à « combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien ». Comme de nombreux analystes l’ont noté, la résolution du conflit ne peut prendre que deux formes : la capitulation sans conditions d’un belligérant, ou un accord de paix qui nécessitera un compromis peu reluisant. Pour Freeman, la Russie ne peut pas être totalement battue. Elle peut encore déclarer la mobilisation générale (officiellement, elle n’est pas en guerre) ou recourir à des tactiques et armes de plus en plus destructrices pour défendre la Crimée et les territoires du Donbass. Les alternatives sont la destruction complète de l’Ukraine ou une guerre sans fin.

Depuis le début du conflit, les États-Unis ont refusé de prendre directement part aux pourparlers de paix. Selon le Financial Times , Poutine était ouvert à un accord, mais a changé de position au cours du mois d’avril. Initialement, l’approche de Washington se fondait sur l’hypothèse que l’armée russe se rendrait tôt ou tard maître du terrain. La solution avait été résumée par Hillary Clinton dans un interview tragi-comique : faire de l’Ukraine un nouvel Afghanistan pour les Russes, en armant une insurrection.

Une stratégie qui a fait ses preuves pendant le premier conflit afghan, selon l’ancienne ministre des Affaires étrangères, qui évoquait simplement quelques « conséquences indésirables » – à savoir plus d’un million de civils afghans tués entre 1979 et 1989, les attentats du 11 septembre 2001 puis vingt ans de guerre en Afghanistan.

Le président Zelensky tient une ligne plus nuancée, évoquant fréquemment les négociations en vue d’accord de paix. S’il demande une implication militaire plus importante des Occidentaux et le renforcement des sanctions économiques, il a mentionné à de nombreuses reprises être favorable à un statut neutre pour l’Ukraine, reconnaît que la Crimée ne fera pas partie des pourparlers et reste ouvert à une solution négociée au Donbass. Sa position évoluera nécessairement avec la situation militaire sur le terrain, mais la perspective d’un accord de paix fait toujours partie de son discours.

Pour l’administration Biden, à l’inverse, le but est de provoquer un changement de régime à Moscou, potentiellement suivi de la traduction de Vladimir Poutine devant le tribunal de La Haye pour crimes de guerre.

« La seule issue désormais, c’est la fin du régime de Poutine » expliquait un haut responsable de l’administration Biden à Bloomberg News . Boris Johnson, le Premier ministre britannique, totalement aligné sur Washington, a confirmé cette ligne, affirmant que la stratégie occidentale avait pour but de « provoquer l’effondrement du régime de Poutine ». Il faisait ainsi écho au ministre de la Défense britannique, pour qui « son échec doit être total (…) les jours de Poutine seront compté, il va perdre le pouvoir et ne sera pas en mesure de choisir son successeur ». Des déclarations qui s’ajoutent aux propos de Joe Biden lui même, accusant Poutine de commettre un génocide et évoquant l’impossibilité qu’il reste au pouvoir.

De fait, les États-Unis refusent d’offrir une porte de sortie au régime de Poutine – le contraignant à choisir entre le prolongement de la guerre quoi qu’il en coûte ou la prison à perpétuité ! Les voix qui s’élèvent contre la stratégie de Joe Biden sont rares outre-Atlantique. Le débat se limite presque exclusivement à la question du degré d’engagement des États-Unis en Ukraine. La presse et des dizaines d’éditorialistes payés par l’industrie de l’armement ont exigé l’instauration d’une no fly zone même si cela devait provoquer un conflit nucléaire . Jen Psaki, la porte-parole de la Maison-Blanche, a ironisé sur la quantité de questions qu’elle recevait dans ce sens. Mais face au seul journaliste l’interrogeant sur les pourparlers de paix, elle a confirmé que les États-Unis ne participaient pas aux discussions avec la Russie.

La fin justifie les moyens ?

Comme le rapportait l’Associated Press , la prolongation du conflit aggrave les comportements des militaires et accroît le risque de crimes de guerre. Face aux atrocités, la communauté internationale reste divisée. À l’exception des alliés de l’OTAN, la plupart des pays ont choisi la neutralité. Une des causes de ce manque de mobilisation vient du fait que les crimes russes restent comparables à ceux commis par les États-Unis et ses alliés dans l’Histoire récente, estime Noam Chomsky.

Les États-Unis ont refusé de signer la convention de Genève sur les armes chimiques et les bombes à sous-munition. Ils en ont fait usage contre les populations civiles en Irak. Washington ne reconnait pas le tribunal international de La Haye. Le Congrès a même signé une loi autorisant l’invasion des Pays-Bas si des ressortissants américains étaient forcés de comparaître devant cette juridiction. Comme les Russes, l’armée américaine a délibérément ciblés des bâtiments civils.

Le New York Time s rapportait récemment les propos d’un stratège militaire russe, selon lequel « de la campagne de l’OTAN en Serbie, la Russie a retenu que la fin justifiait les moyens ». Les multiples crimes de guerre commis par l’Occident dans les Balkans auraient encouragé la Russie à adopter les tactiques sanglantes observées en Syrie et en Ukraine, selon ce stratège. Pour rappel, l’OTAN se justifiait de ne pas prévenir les civils des zones bombardés « pour réduire le risque pour nos avions ». Tony Blair avait estimé que les bombardements des bâtiments de télévision publique et la mort de dizaines de techniciens étaient « entièrement justifiés » car « ces médias participent à l’appareil de communication de Milosevic ».

Difficile, dans ses conditions, d’adopter une posture morale susceptible de rallier l’ensemble de la communauté internationale. Si sanctionner le régime de Poutine et aider l’Ukraine semble justifié, y compris aux yeux des critiques de Biden, la manière dont sont conduites ces politiques interrogent. Tout comme leur efficacité réelle.

Les armes livrées à l’Ukraine « disparaissent dans un trou noir géant » selon de hauts responsables de l’administration Biden. Cette dernière reconnaît être incapable de savoir où vont les armes, et est consciente du risque qu’elles tombent dans de mauvaises mains : crime organisé, réseaux terroristes et organisations néonazies . Avant le début du conflit, l’Ukraine était déjà un régime considéré comme corrompu et autoritaire, accueillant la principale plaque tournante du trafic d’armes international.

De même, les sanctions économiques renforcent le pouvoir de Vladimir Poutine plus qu’elles ne l’affaiblissent. Les oligarques russes passent largement à travers des mailles du filet – les cibler de manière efficace nécessiterait de recourir à des moyens jugés inquiétants par les oligarques occidentaux ! Ainsi, les premières victimes des sanctions économiques restent les classes moyennes russes, qui se sont logiquement rapprochées de Poutine. Indirectement, cette guerre économique touche également les populations des autres pays via l’hyperinflation des prix de l’énergie et des produits alimentaires, au point de provoquer un début de récession en Europe. Enfin, le statut de monnaie de réserve du dollar pourrait faire les frais de la politique de Washington, selon de nombreux économistes américains proches du pouvoir.

Au delà de ces conséquences indésirables, la stratégie américaine présente un risque d’escalade du conflit en Europe. Soit en acculant la Russie à recourir à des armes ou stratégie plus violentes, ou par simple engrenage militaire sur les théâtres d’opérations. Des perspectives qui inquiètent les experts du risque nucléaire , et des stratèges européens .

Les États-Unis ont joué un rôle déterminant dans le succès militaire ukrainien, dès les premières heures du conflit . Il est désormais question de livrer des armes plus perfectionnées à l’Ukraine, potentiellement pour porter le combat sur le territoire russe, comme l’a reconnu le ministre de la Défense britannique à la BBC. Cela s’ajoute aux déploiements de forces spéciales occidentales en Ukraine, au partage des informations brutes obtenues en temps réel par les services de renseignement et à la formation de soldats ukrainiens en Pologne et en Allemagne. Des efforts remarquablement efficaces sur le front, mais qui risquent de compliquer un futur accord de paix.

Le New York Times révèle ainsi une forme de dissonance entre la stratégie officielle de Washington et ce que les décideurs admettent en off . Poutine serait « un individu rationnel » qui chercherait à éviter une escalade du conflit dans l’espoir de trouver une porte de sortie, ce qui expliquerait le fait que « l’armée russe se comporte moins brutalement que prévue », selon les responsables occidentaux cités par le Times .

La position américaine officielle évoluera peut-être en faveur d’une résolution pacifique du conflit, en particulier si l’armée russe est défaite au Donbass. Mais rien ne garantit qu’une telle humiliation sera acceptée par Moscou. Pour l’instant, les États-Unis estiment que la Russie n’ira pas jusqu’à employer l’arme nucléaire, et agissent en conséquence, repoussant toujours plus loin la notion de guerre par procuration. Après avoir demandé 33 milliards de dollars de plus au Congrès américain pour soutenir l’Ukraine, Joe Biden va proposer un texte de loi visant à attirer les meilleurs scientifiques russes sur le sol américain.

Quid de ceux qui espèrent profiter de cette invasion injustifiable pour se débarrasser de Vladimir Poutine ? Joe Biden lui-même a expliqué que cela prendrait du temps – au moins un an. Des milliers de vies ukrainiennes en feraient les frais, et la hausse des prix des matières premières frapperait plus durement encore les populations qui y sont exposées à travers le globe. Tout cela pour poursuivre un but – le changement de régime – dont l’histoire macabre reste à écrire de manière exhaustive. De telles opérations ont-elles jamais abouti à autre chose que la mise en place d’un État failli ? La perspective d’une nouvelle Libye ou d’un nouvel Afghanistan, mais avec 6 000 ogives nucléaires et des dizaines de missiles hypersoniques, n’a pas vraiment de quoi rassurer.

Notes :

[1] L’information est d’autant plus crédible qu’elle provient du journaliste spécialiste des questions de sécurité et renseignement James Risen, prix Pullitzer du temps où il travaillait au New York Times pour son investigation sur la NSA.

  • Co chevron_right

    Afghanistan : l’échec cuisant de la tentation impériale américaine

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 31 July, 2021 - 03:30 · 8 minutes

Afghanistan

Par Frédéric Mas.

Après presque 20 ans de conflits qui ont laissé l’Afghanistan plus instable que jamais, les Alliés plient bagage, laissant un pays assiégé par des Talibans en pleine dynamique de reconquête. L’armée américaine devrait avoir totalement quitté le sol Afghan le 11 septembre prochain. L’échec de la coalition menée par Washington n’est pas seulement une catastrophe humanitaire, économique et stratégique.

Elle est l’avatar sinistre d’une illusion impériale qui a aveuglé les élites politiques américaines pendant des décennies, leur laissant croire que l’interventionnisme politique et militaire tous azimuts permettrait de reconstruire un monde à leur image. Il n’en a rien été, au contraire.

L’illusion du moment unipolaire

La chute de l’Union soviétique a donné aux élites politiques américaines une impression de toute puissance. L’Amérique avait gagné la guerre froide non pas en jouant la temporisation et la prudence, mais en se lançant dans une stratégie agressive de domination militaire qui allait pousser l’empire soviétique à s’effondrer.

Cette logique de guerre, mobilisant l’État et lançant le complexe militaro-industriel dans une compétition effrénée pour la prééminence mondiale, a finalement favorisé ce qu’Hubert Védrines avait appelé « l’hyperpuissance américaine » : un État suffisamment puissant culturellement, diplomatiquement et militairement pour dominer le monde entier.

Peu d’observateurs firent remarquer qu’en s’instituant exécutif mondial sans contre-pouvoirs, l’Amérique se préparait à abuser de son pouvoir comme n’importe quel pouvoir sans limites concrètes. Plus étonnant encore, peu d’observateurs anticipèrent le retour de la Chine dans le jeu mondiale et donc la faiblesse conceptuelle de toute idée impériale américaine.

Dans un célèbre article publié dès 1990 dans la revue Foreign Policy , le néoconservateur Charles Krauthammer parlait déjà de l’ère post-soviétique comme d’un moment unipolaire, c’est-à-dire dominé exclusivement par les États-Unis.

La première guerre en Irak avait donné aux néoconservateurs le signal : le monde était désormais le terrain de jeu américain, et rien ne pouvait plus les arrêter pour le remodeler à son image. L’Afghanistan sera la première guerre américaine en vue de reconstruire le monde de l’après-guerre froide.

L’Afghanistan et l’occasion du 11 septembre

Les attentats du 11 septembre 2001 orchestrés par Al-Qaeda ont été l’occasion pour les tenants de l’empire américain de pousser auprès du président G. W. Bush, Jr l’agenda politique qu’ils ruminaient depuis déjà une décennie. Peu importe si le lien entre Ben Laden et l’Afghanistan était plus que ténu.

Lors du discours sur l’État de l’Union de 2002, le président des États-Unis choisit tout simplement de tordre la réalité pour justifier la guerre. Il explique que les services de renseignement ont découvert des plans de centrales nucléaires et d’installations publiques d’eau dans des caves tenues par Al-Qaida sur sol Afghan.

La « menace » fit suffisamment peur pour justifier l’intervention en Afghanistan tout comme la guerre préventive en Irak. La « quatrième » guerre mondiale était lancée, la troisième étant la guerre froide, contre cet ennemi aux contours fluctuants qu’était la « terreur » puis le terrorisme.

Aider l’Empire et mettre la main au porte-monnaie

Le rôle actif de l’Europe, dans cette configuration impériale, était de servir. En 2003 paraissait l’ouvrage de Robert Kagan intitulé « La puissance et la terreur ». Ce néoconservateur qui avait l’oreille de la Maison-Blanche y expliquait doctement que la divergence stratégique essentielle entre le vieux et le nouveau monde reposait sur la place de la force dans le domaine des relations internationales.

Alors que l’Europe rationalisait sa faiblesse en défendant la paix et la diplomatie en matière de politique étrangère, les États-Unis restaient dans la « posture du gladiateur » (Hobbes) défendant la démocratie dans le monde en s’appuyant sur sa formidable force de frappe militaire et politique. L’Amérique pour Kagan était un peu comme John McLane dans Die Hard , un héros défendant la veuve et l’orphelin malgré lui.

Il était donc bel et bon de lui témoigner sa gratitude, et surtout de participer militairement et financièrement à toutes ses expéditions à venir plus ou moins calquées sur la geste formidable d’un Ronald Reagan triomphant de l’Union soviétique 1 .

Le pamphlet fit grand bruit quand il fut traduit en France, mais ne représentait qu’un essai parmi tant d’autres visant à vendre l’image d’une Amérique non plus comme simple leader du monde libre, mais comme véritable administration néo-impériale du monde à venir. Et dans ce monde néo-impérial, personne n’avait son mot à dire en dehors de l’administration américaine elle-même.

Les USA désormais pouvaient engager n’importe quel conflit sur le globe, le rôle des Européens devaient être de les suivre et même de les soutenir financièrement. L’OTAN, de fait, se trouvait désormais mobilisé pour l’empire, bien loin de son rôle de défense et de protection de l’Europe Occidentale.

L’unipolarité se doublait d’une volonté d’hégémonie politique, technologique et stratégique méprisante à la fois des ennemis et des alliés, ces derniers étant priés de se soumettre sans discuter. Et ceux qui discutèrent, comme le firent la France ou l’Allemagne au moment de la seconde guerre du Golfe, s’attirèrent les foudres des bureaucrates de Washington rhabillés en Cicéron d’opérette.

Afghanistan : la catastrophe humanitaire et stratégique

Mais rien ne se déroula comme prévu : déclencher des guerres sans savoir les terminer a un coût humain et matériel extraordinaire que les élites de l’ère Bush n’avaient visiblement pas anticipé. Après avoir chassé les Talibans du pouvoir en Afghanistan, les Américains poussèrent un régime à leur image dirigé par Hamid Karzai puis Ashraf Ghani.

Le nouveau pouvoir afghan devait être une démocratie libérale, avec son parlement, ses élections et ses droits protégés par l’État. Dans The American Conservative , James Bovard rappelle même que Bush avait justifié l’intervention américaine pour « protéger le droit des femmes 2 » dans un pays notoirement dominé par un Islam particulièrement réactionnaire.

Le gouvernement transitoire afghan fut porté à bout de bras par les États-Unis à coups de milliards de dollars. Sans aucune légitimité aux yeux d’un pays fracturé ethniquement et culturellement, notoirement corrompu , il reste essentiellement circonscrit à la ville de Kaboul.

Lors de la réélection de Karzai en 2009, après des élections contestées, le gouvernement adopte une loi autorisant les maris à violer leurs femmes, et éventuellement à les laisser mourir de faim en cas de refus de l’acte sexuel. La démocratisation promise du pays n’a jamais eu lieu, et les femmes, mais aussi les jeunes garçons, sont restés des citoyens de seconde zone et des proies sans véritable protection constitutionnelle.

Les États-Unis ont perdu un peu moins de 2000 hommes (la France en perdit 89), l’armée régulière afghane sans doute des dizaines de milliers (ils ont arrêté de compter) et les pertes civiles se situent selon l’ONU entre 32 000 et 60 000.

Infographic: Afghanistan: The Graveyard Of Empires | Statista You will find more infographics at Statista

C’est aussi leur réputation que l’Amérique perdit en Afghanistan : comme en Irak, on découvrit que l’administration américaine avait créé et encouragé la torture , pratiques aux antipodes des arguments moraux brandis par les défenseurs de l’empire américain de l’époque.

Les défenseurs de l’Empire n’ont tiré aucune leçon de leur échec en Irak et en Afghanistan, et continuent régulièrement à presser l’exécutif américain d’employer la force pour défendre la prééminence américaine dans le monde.

Comme l’observait Nassim Nicholas Taleb , tant que cette fraction de l’élite occidentale ne jouera pas sa peau, et pourra encourager à la guerre sans en endurer directement le coût sur leurs vies, leurs familles et leurs intérêts, ils continueront à s’aveugler et à défendre les guerres perpétuelles loin de chez eux.

  1. Quitte, là encore, à tordre l’histoire pour attribuer aux USA le beau rôle et à l’Europe celui de suiveur passif, ce qui n’a jamais été le cas, comme l’a bien montré Pierre Hassner dans son livre publié peu de temps après La Terreur et l’Empire. La violence et la paix II.
  2. Argument repris en France par Nicolas Sarkozy pour justifier l’envoi de militaires français au sein de la coalition de l’OTAN patronnée par les États-Unis.
  • Co chevron_right

    États-Unis : le triomphe incontesté du complexe militaro-industriel

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Thursday, 27 May, 2021 - 02:40 · 3 minutes

complexe militaro-industriel

Par Pierre-Guy Veer.

À son départ de la présidence, Dwight Eisenhower a solennellement mis en garde les États-Unis contre « le complexe militaro-industriel » et l’influence qu’il pourrait acquérir.

Eh bien, 60 ans après ce discours, ledit complexe a finalement triomphé.

Le Youtubeur socialiste Secular Talk (Kyle Kulinski) a récemment rapporté une nouvelle , à peine reprise par les médias de masse, selon laquelle fin 2020 les généraux ont refusé l’ordre de Donald Trump de retirer les troupes américaines d’à peu près toutes les bases de l’Oncle Sam sur la planète. En d’autres termes : une insubordination massive de militaires envers leur commandant en chef n’a absolument pas fait de vague dans les médias.

En fait, les seuls médias qui ont mentionné la nouvelle – et du bout des lèvres – l’ont fait sur la base habituelle du « méchant homme orange. »

The Independant prend le parti des généraux, en affirmant simplement qu’un retrait américain de l’Afghanistan (supporté par Biden) pourrait créer un régime totalitaire taliban.

NPR , la radio publique américaine, prend visiblement le parti du statu quo en se plaignant que les Talibans pourraient reprendre le contrôle.

Axios , qui a rapporté la nouvelle relayée par Kulinski, a intitulé son article « Trump en guerre contre ses généraux. » Ainsi, Trump est l’agresseur…

MSNBC, qui a interviewé le journaliste d’Axios, trouve non seulement marrant (en arrière-fond ) que Trump veuille retirer les troupes, mais le simple fait qu’il dénonce que les États-Unis jouent au gendarme planétaire est risible. Dans les commentaires, les gens « s’accordent » pour dire qu’une telle action a été commandée par Vladimir Poutine.

Un empire qui déstabilise

Est-ce que le « plan » – si c’en était un – de Trump était impulsif ? Oui, sans doute. Il adore être sous les feux de la rampe, et un tel coup d’éclat aurait détourné l’attention de Joe Biden vers lui.

Était-il mal pensé ? Oui. Même le libéral le plus anti-guerre sait qu’en toute situation, les incitatifs importent grandement. Retirer des troupes militaires du jour au lendemain crée un vide immense. Et si les locaux ne sont pas préparés l’ennemi va facilement gagner.

Mais est-ce que l’idée de base était bonne ? Mille fois oui. Depuis que la « Destinée Manifeste » est montée à la tête de plusieurs Américains, la politique mondiale s’en est trouvée négativement affectée. De l’Iran à l’Irak , en passant par le Cambodge , la Libye et le Mexique , l’interventionnisme à outrance des États-Unis a déstabilisé plusieurs pays. En fait, les États-Unis ne savent même plus qui combattre tellement leurs agences sont impliquées partout. Sans compter qu’ils aident ainsi les États providence de l’Europe.

Les États-Unis sont censés être une république constitutionnelle et non un empire. Toutes ces guerres ont non seulement un coût humain exorbitant, mais aussi financier. Le « président du changement » Joe Biden a récemment proposé un budget de la défense de 753 milliards de dollars.

N’en déplaise aux partisans de l’Empire, ne pas intervenir n’est pas de l’isolationnisme. Cette non-intervention des États-Unis dans les affaires mondiales (hors quelques-unes en Amérique) avant le XXe siècle est justement ce pourquoi le pays est devenu si puissant : il laissait faire à ses citoyens ce que bon leur semblait. Le racisme et l’esclavage ont certes laissé une marque indélébile, mais même les Noirs ont mieux prospéré avant que Lyndon Johnson ne déclare sa guerre à la pauvreté et que l’État-providence n’augmente exponentiellement.

Bref, l’attitude des médias qui ont daigné évoquer ce qui aurait été le meilleur coup d’éclat de Donald Trump montre, hors de tout doute raisonnable, la partisanerie aveugle affligeant les États-Unis. Si un démocrate avait fait la même déclaration, ce serait l’euphorie totale. Et si cette personne avait renié sa promesse, ça n’aurait été que de l’eau passant sous les ponts.

Pas besoin d’imaginer une telle situation, elle s’est déjà produite. Qui se souvient de la promesse d’Obama , répétée par son vice-président Joe Biden, de quitter l’Afghanistan en 2014 ?

  • Co chevron_right

    Biden : une présidence impériale adulée par les médias

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 23 March, 2021 - 03:40 · 4 minutes

Joe Biden

Par Pierre-Guy Veer.

Dans la psyché médiatique américaine, la politique étrangère se résume à ceci : démocrates bons, républicains mauvais. C’est pourquoi on a vite oublié les nombreuses bourdes de Barack Obama et pourquoi on reprochait tout et rien à Donald Trump . Avec Joe Biden, il semble que l’on soit vite de retour à une adulation de la politique impérialiste des États-Unis.

Pour commencer, le président a pris un ton résolument agressif avec la Russie, accusant Vladimir Poutine d’être un « meurtrier » et qu’il va « le payer. » Il affirme également que, contrairement à son prédécesseur, il ne se « soumettrait » pas aux actes d’agression de la Russie.

C’est un secret de polichinelle que Poutine est un dictateur et que la coïncidence d’actes contre ses opposants comme Navalny est alarmante. Mais employer un ton aussi agressif et menacer de sanctions le pays ne peut que servir Poutine. Regardons seulement Cuba : l’embargo des États-Unis n’a fait que renforcer la main de fer des Castro sur l’île, ce qui a augmenté sa cote de popularité chez lui et les idiots utiles socialistes .

Aussi Trump a-t-il imposé des sanctions à la Russie. Mais comme le pays est « intervenu » dans l’élection de 2016, il faut croire que ce n’était pas assez pour les médias.

Justifier l’injustifiable

Par contre, ces derniers manquaient de superlatifs et d’éloges suite aux frappes américaines « contre des intérêts iraniens » en Syrie. Ainsi, dès le titre et l’accroche, on offrait carte blanche au président pour avoir indirectement attaqué un des grands ennemis de l’Amérique suspecté de soutenir Biden.

On mettait ainsi de côté la sainteté de la Constitution suite à des frappes les violant. En effet, l’article 1, section 8 du document énonce clairement que seule la Chambre des représentants peut déclarer la guerre. Pourtant, même l’égérie Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) n’a ne serait-ce que mentionné ces frappes anticonstitutionnelle en date du 21 mars sur ses deux comptes Twitter . Pourtant, elle répétait ad nauseam que « l’insurrection » du 6 janvier était une violation patente des élections et de la Constitution.

Par ailleurs, et malgré les fortes inquiétudes de son département d’État, Biden a minimisé le génocide et la torture des Ouïghours, affirmant qu’il ne s’agissait que de « différences culturelles. » Il a également esquivé les questions à propos d’éventuelles sanctions contre la Chine et de ses violations patentes des droits humains, au Xinjiang et à Hong Kong notamment.

Imaginez un instant si Donald Trump ou un républicain avait été aussi complaisant et/ou évasif…

Biden et Trump : même fétichisme frontalier

C’est évidemment une question rhétorique. Il suffit de regarder le revirement à 180 degrés des médias face à la crise migratoire aux frontières, même si les politiques de Biden et Trump sont à peu près identiques.

De cages, on est vite passés à des « édifices de débordements », voire à des « abris pour enfants migrants. » Pourtant, la politique de « tolérance zéro » de Trump sur les traversées « illégales » de la frontière est encore en place, et les familles sont encore séparées .

Finalement, la désastreuse guerre commerciale initiée par Trump se poursuivra de plus belle sous Biden. Ce dernier l’a annoncé en grande pompe dans son programme avec sa politique « Buy American », et il a malheureusement tenu parole (par décret) jusqu’à présent.

En outre, il n’a toujours pas annulé la surtaxe sur l’acier , qui a causé tant de dommage sur l’industrie et toutes les autres dépendant de l’alliage. Non seulement sa secrétaire au Commerce les trouve « efficaces », mais une représentante commerciale affirme que les tarifs douaniers sont une arme « à utiliser » contre la Chine. Et ce, malgré qu’ils équivalent à une surtaxe de 80 milliards pour les citoyens.

Bref, ne vous leurrez pas avec le slogan affirmant que « l’Amérique est de retour » puisqu’elle n’est jamais partie. Nonobstant quelques changements esthétiques, Biden poursuit les plus mauvaises politiques étrangères de Trump : des guerres anticonstitutionnelles, des tarifs douaniers destructeurs et un protectionnisme qui ne peut mener qu’à une misère mondiale.

Et ne comptez pas sur ses laquais des médias pour le questionner sérieusement. Surtout qu’il avait promis d’au moins reconsidérer l’inutile guerre commerciale contre la Chine.

  • Le chevron_right

    Le drone ou l’impérialisme sans pleurs : retour sur l’ouvrage de Grégoire Chamayou

    news.movim.eu / LeVentSeLeve · Tuesday, 22 December, 2020 - 12:42 · 20 minutes

D’après le Bureau of Investigative Journalism , le nombre de frappes de drones de la CIA a considérablement augmenté sous l’administration Trump. En deux ans, celle-ci a donné son feu vert à davantage de tirs (2,243) que l’administration Obama en huit ans (1,878). 1 Dans le même temps, Donald Trump multipliait les proclamations isolationnistes. Les drones seraient-ils un moyen pour les États-Unis de maintenir une présence militaire dans des zones stratégiques, tout en proclamant officiellement leur retrait, et de diminuer ainsi le coût politique de leurs interventions ? Dès 2013, Grégoire Chamayou analysait cette conséquence possible de la dronisation de l’armée américaine dans Théorie du drone , publié aux éditions la Fabrique.

Presque tous les conflits armés dans lesquels les États-Unis interviennent aujourd’hui sont de type asymétrique et contre-insurrectionnel, souvent sur fond de contre-terrorisme. Dans ces théâtres d’opération lointains et parfois très étendus, et alors que les gouvernements occidentaux hésitent de plus en plus à y déployer des troupes au sol, les drones aériens ( Unmanned Arial Vehicle , UAV), notamment de type MALE (Moyenne Altitude, Longue Étendue) apportent depuis plus de deux décennies un avantage tactique, mais aussi politique, immense. Il n’en fallait pas davantage pour que l’usage de drones se propage de façon exponentielle, en premier lieu aux Etats-Unis.

A ce jour, le site du Bureau of Investigative Journalism comptabilise un minimum de 14,000 frappes aériennes par drone confirmées par les Etats-Unis. 2 Elles sont essentiellement effectuées par les services secrets ( Central Intelligence Agency , CIA) et par l’armée (notamment l’ US Air Force ), dans le cadre de la lutte anti-terroriste à l’étranger.

Pour Chamayou, les drones tueurs ne sont donc pas la « figure aérienne du mal », mais la figure aérienne de la domination du centre impérial sur ses périphéries lointaines

Grégoire Chamayou s’interroge sur ces frappes, dont la simple existence ébranle nos catégories de pensée et cadres juridiques relatifs au phénomène guerrier. Cette dronisation s’accompagne d’une « offensive théorique » à laquelle il consacre une importante réflexion critique.

Ce qu’est la Théorie du drone , et ce qu’elle n’est pas

Dès sa parution, l’ouvrage de Chamayou a reçu ce qu’il convient d’appeler une volée de bois vert. Le politologue Joseph Henrotin observa que ce livre avait permis de « structurer les différentes critiques adressées à l’endroit des drones ». Critiques qu’il ne tient généralement pas en haute place dans son estime : elles nourriraient des débats « fréquemment peu pertinents, en se fixant sur une technologie dont les ressorts sont mal compris et en charriant un certain nombre de mythes. » 3

Contrairement à ce qui est souvent avancé, le fondement de la démarche de Chamayou n’est pas l’affirmation que le drone incarne un « terrorisme par les airs ». Le véritable fond de la pensée de Chamayou était pourtant énoncé avec toute la clarté nécessaire. Conformément à ce qui intéresse la philosophie critique, il est question d’explorer les « crises d’intelligibilités » et les brouillages de catégories auxquels donnent lieu les nouveaux concepts ou objets produits par l’humanité. En l’espèce : la rhétorique qui accompagne la normalisation des frappes de drones, l’agenda géopolitique qu’elles accompagnes et les logiques socio-économiques dont elles découlent.

Il eût été étonnant que l’ouvrage de Chamayou fût reçu autrement. Dans la recherche en matière stratégique et de défense, l’autonomie des think-tanks et instituts de recherche par rapport aux puissances privées et publiques est relative. Le phénomène de revolving doors avec les postes dans l’armée, le gouvernement ou l’industrie de la défense, est fréquent. La raison en est évidente : la bonne compréhension des enjeux stratégiques et de défense est une question de survie étatique. Mais cela justifie aussi l’intérêt d’une vision alternative et d’une lecture critique des discours issus de ces milieux.

Une partie du propos et des arguments de Chamayou résonne avec des thématiques chères à la pensée pacifiste et anti-impérialiste. Si le drone dérange et interpelle, c’est aussi parce qu’il passe en somme pour l’outil suprême de l’interventionnisme. En effet, en diminuant sensiblement le poids et les coûts des interventions militaires – autrement dit en les rendant plus acceptables – le drone serait une opportunité de diminuer la portée du discours et des arguments pacifistes.

Malgré un coût unitaire significatif (environ 16 millions d’euros pour le MQ-9 Reaper), les drones MALE restent moins lourds et moins coûteux à utiliser que d’autres équipements, pour des effets tactiques parfois bien supérieurs. En réduisant la présence humaine au sol, les drones diminuent potentiellement les pertes militaires, et donc aussi les traumatismes et l’impact social qui s’ensuit.

Autrement dit, les frappes de drones modifieraient substantiellement les coûts politiques, économiques et réputationnels de l’usage de la force dans les conflits asymétriques, au profit des « faucons » et de leur agenda militariste et interventionniste.

Ce bouleversement intervient à un moment d’autant plus crucial que les pressions pacifistes ou isolationnistes – auquel le gouvernement américain ne se heurte pas pour la première fois – se nourrissent toujours abondamment de la présence américaine au Moyen-Orient. La « dronisation » a permis à Donald Trump d’y conserver une influence militaire forte, tout en reprenant le discours et des éléments de langage hostiles aux « guerres sans fin » ( endless wars ). 4

Les États-Unis utiliseraient-ils les drones comme la Grande-Bretagne, du temps de l’Empire, mobilisait les colonisés pour mener les interventions militaires qui étaient impopulaires sur son sol ? L’analogie proposée par Chamayou, frappante, mérite que l’on s’y attarde.

Chez Chamayou, les drones tueurs ne sont donc pas la « figure aérienne du mal » 5 , mais la figure aérienne de la domination du centre impérial sur ses périphéries lointaines ; l’outil qui permettra de tenir à bout de bras, à moindre coût économique et politique, des régimes satellites et occidentalo-compatibles, en particulier face à la menace terroriste et à la déliquescence de l’ « Etat importé ».

Si, caricaturalement, le drone est pour certains la figure aérienne du mal, la peut-il à l’inverse être la figure aérienne du bien ? Grégoire Chamayou nous plonge dans la pensée de certains analystes ou universitaires qui parlent du drone comme d’une « arme humanitaire » tant elle serait en fait respectueuse des principes du droit international.

Chamayou y voit un procédé argumentatif et une inversion du sens des mots qui doit interpeller ; elle lui permet de justifier son approche en affirmant qu’il y a davantage en jeu que la seule efficacité de la lutte anti-terroriste. Cette inversion s’accompagne, ou plutôt s’inscrit dans ce que Chamayou décrit – c’est l’idée centrale de son livre – comme un brouillage généralisé des différentes catégories concernées par les conflits armés : catégories juridiques notamment, mais pas seulement. En explorant cette « offensive théorique », dirigée notamment contre le droit international, Chamayou montre la nécessité d’un contre-discours.

Tactique et technique des frappes de drones : une « chasse à l’homme » qui échappe au droit des conflits armés ?

Le raisonnement de Chamayou se fonde en partie sur l’idée que la guerre, avec les frappes de drones, « dégénère » en une chasse à l’homme, voire en une « campagne d’abattage ». Elle s’apparenterait désormais à une série d’exécutions extra-judiciaires sans aucun risque pour le belligérant qui dispose du capital technologique et économique nécessaire. En quelque sorte, l’opérateur de drone ne serait pas davantage exposé au risque qu’un chasseur ordinaire face à du gibier.  Avec ce choix des mots, l’auteur s’attire d’emblée un certain nombre de critiques. Les uns lui répondent que la guerre, avec ou sans drone, consiste de toute manière déjà en une chasse à l’homme ; d’autres font le parallèle avec l’apparition de l’arbalète ou de l’artillerie pour rappeler que la mise à distance du combattant a toujours suscité des protestations. La posture de Grégoire Chamayou n’en demeure pas moins instructive.

Décrivant ce qui le pousse à parler de chasse à l’homme, Chamayou évoque l’analyse des formes de vie ( patterns of life analysis) qui doit permettre de déterminer si le suspect surveillé par drone est bien une cible à abattre. L’analyse du pattern of life intervient dans le cadre des signature strikes . Ces frappes de drones visent une cible dont l’identité n’est pas connue, mais dont les faits et gestes observés sur une certaine durée permettent de conclure qu’il s’agir d’une cible.

Les partisans de l’usage des drones présentent l’analyse du pattern of life comme une méthode fiable pour s’assurer d’éliminer des cibles terroristes, malgré l’opacité et le secret qui entourent cette pratique. Chamayou, lui, se montre sceptique. Il semble en effet que la méthodologie statistique et la transparence posent de sérieux problèmes. De plus, il note que ce ciblage qui se veut chirurgical des suspects, pousse ceux-ci à se fondre au sein de la population civile pour y échapper – une dialectique qui tend à rendre systématiquement vains les progrès effectués pour distinguer les « formes de vies suspectes » des « formes de vies civiles ».

En 2011, lorsque John Brennan est encore le conseiller de Barack Obama pour la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste (avant de devenir directeur de la CIA en 2013), il annonce lors d’une conférence il n’y avait « pas eu la moindre mort collatérale » liée aux frappes de drones américaines pour l’année 2010. 6 La preuve irréfutable de l’efficacité et de la propreté des frappes de drones ?

L’exploit tient en une astuce comptable, révélée quelques mois plus tard par un article du New York Times , cité par Chamayou. 7 En fait, tout individu masculin en âge de combattre ( military age male ) présent dans une zone de frappe est automatiquement considéré comme un combattant, sauf à ce qu’un renseignement posthume parvienne à prouver explicitement le contraire. « Ils comptent les cadavres, mais ils ne sont pas vraiment sûrs de qui il s’agit », résume une source officielle anonyme citée par l’article. À cela s’ajoute un sérieux problème de comptabilité des frappes aériennes menées par l’armée américaine : « L’énorme fossé dans les données engendre de sérieux doutes au sujet de la transparence sur les progrès remontés contre l’Etat islamique, Al-Qaïda et les Talibans, et soulève des questions sur la précision d’autres publications du département de la défense traitant des coûts jusqu’aux comptes de victimes. ». 8

L’enquête du Military Times concerne les frappes de drones mais aussi les frappes aériennes menées par d’autres moyens (notamment des hélicoptères de combat, comme le AH-64 Apache, très utilisé par les américains au Moyen-Orient).

Dans une logique similaire à celle qui consiste à la présomption de culpabilité de tout homme en âge de combattre présent sur une zonne de frappe, la nouvelle catégorie de « combattant présumé » ( suspected militant ) fait glisser statut de combattant vers un statut indirect, « susceptible par dilution de recouvrir toute forme d’appartenance, de collaboration ou de sympathie présumée avec une organisation militante », explique l’auteur. L’éventail des cibles potentielles s’élargirait alors bien au-delà de ce qu’avait prévu le droit des conflits armés.

Le « droit de tuer » : le monde entier comme terrain de chasse ?

Dans la guerre, le droit de tuer provient du fait que l’on s’expose soi-même à la mort. C’est sur cette réciprocité qu’ont été fondées les catégories du jus in bello . Avec un drone, explique Chamayou, la mort n’est plus distribuable de part et d’autre, mais d’une manière presque absolument unilatérale. C’est de là qu’il tire sa grande affirmation que la guerre dégénère en une sorte de campagne d’abattage, échappant aux catégories du droit international humanitaire.

S’agissant des frappes de drones, il semble à Chamayou qu’elles soient parfois difficilement justifiables sur le plan juridique. Il constate par exemple que Harold Koh, conseiller juridique auprès du département d’État, n’avait pas été en mesure de répondre de façon satisfaisante aux demandes de précisions sur le cadre légal des frappes de drones américains, devant l’American Society of International Law. 9 Une question à laquelle l’administration américaine a aussi refusé de répondre devant un tribunal, rappelle Chamayou. 10

C’est ce flou juridique qui conférerait au gouvernement américain une certaine marge de manœuvre, alors que ni le maintien de l’ordre ( law enforcement ), ni le droit des conflits, ne font office de cadre juridique convenable. D’après Chamayou, la solution pour s’affranchir des contraintes légales de l’un et de l’autre pourrait être la création d’un régime juridique hybride ad hoc . Il s’agirait donc ni plus ni moins que d’une officialisation de la pratique. Le gouvernement américain n’aurait alors plus rien à se reprocher sur le plan légal, pour la bonne et simple raison que le droit aura été modifié et adapté sur mesure pour l’usage des drones.

Que l’on pense simplement à l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par une frappe de drone en janvier 2020, et l’on comprendra combien la distinction entre l’impératifs de « lutte contre le terrorisme » et de maintien de l’hégémonie américaine dans une région est floue.

La kill box est un autre élément important du mode opératoire de l’assassinat ciblé par drone que Chamayou développe. Il s’agit d’une zone désignée, modulable et mobile, en dehors de laquelle la frappe de drone ne peut avoir lieu. En se délimitant et en se rapprochant au plus près des insurgés, elle permet de réduire l’étendue de la zone de conflit, et donc de réduire au minimum l’exposition des populations civiles au danger. On passerait ainsi de zones de conflit « géo-centrées » à des zones « ciblo-centrées » qui, à l’extrême, se réduisent à la cible et à son environnement le plus proche.

Bien que présentée comme un progrès, accordant à l’opérateur de drone la marge d’action nécessaire tout en restant en adéquation avec le droit humanitaire et en réduisant l’exposition des civils, Chamayou constate l’inverse : une profonde remise en cause du droit international, quoiqu’habilement déguisée.

En effet, il y voit un raisonnement paradoxal : la kill box , définie par la proximité de la cible et non plus par les frontières politiques d’un État en guerre, pourrait mener à un affranchissement des frontières étatiques et de la question de la délimitation des zones de conflits. C’est pourtant un sujet d’une importance cruciale puisque les zones de conflits armés sont les seuls endroits où le droit international humanitaire a vocation à s’appliquer. Le risque serait alors que n’importe quel endroit du globe puisse devenir une zone de combat potentielle , pour peu que s’y trouve une cible jugée légitime.

Par exemple, avec une généralisation des principes de la kill box , le gouvernement américain n’aurait plus à se soucier du vide juridique qui entoure les frappes de drones notamment au Pakistan et en Somalie, qui posent pourtant, à tout le moins, la question de leur légalité.

Dans l’interprétation de la juriste Mary Ellen O’Connell, la guerre contre le terrorisme ne saurait être considérée comme un conflit armé. Dès lors, ces pays ne seraient pas des zones de guerre, et les frappes de drones qui y sont menées hors du cadre juridique censé autoriser leur usage. 11 Mais cette logique n’a plus lieu d’être si elle vient à être remplacée par une conception « ciblo-centrée » de la zone de conflit.

Dans cette perspective, le drone pérenniserait le « viol permanent » des frontières souveraines. Il est l’outil d’une contre-insurrection qui se définit alors autant par la lutte contre des groupes armés considérés comme « criminels » ou « terroristes », que par le maintien en place d’une hégémonie favorable à Washington. Que l’on pense simplement à l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par une frappe de drone en janvier 2020, et l’on comprendra que la distinction entre ces deux impératifs est souvent floue.

[ Lire sur LVSL : « Crise iranienne : le faux isolationnisme de Trump »]

Les frappes de drones sont aussi l’occasion d’un retour au débat sur la contre-insurrection par les airs. Cette fois-ci, certains prétendent qu’elle devient réellement viable. L’argument consiste souvent à dire que le drone est une arme beaucoup plus discriminante que les bombardements par avion ou même par l’artillerie. Bien que repris par tous les défenseurs de l’usage des drones armés, Chamayou  explique pourquoi il estime qu’il s’agit là d’un argument trompeur.

Il se trouve aussi une question plus fondamentale encore, d’ordre non pas tactique mais stratégique, qui fait encore douter l’auteur de la pertinence de la systématisation du recours aux frappes de drones. Il cite notamment David Kilcullen 12 , un éminent expert dans le domaine de la contre-insurrection. Kilcullen explique que les frappes de drones contredisent les principes même de la contre-insurrection, en raison des effets politiques délétères sur la population. Ces frappes provoqueraient la colère des populations et nourriraient un cycle de vengeance, alors même que la contre-insurrection est censée viser une solution politique. L’assassinat de Qassem Soleimani et les réactions de masse qu’il a provoqué, là encore, semblent valider cette grille de lecture.

Un impact immatériel : quid des effets psychologiques et symboliques ?

Chamayou formule aussi des remarques d’ordre éthique et psychologique, en suggérant qu’elles ne sauraient se départir de questions politiques. En effet, le développement des frappes de drones serait la manifestation de l’opposition entre deux régimes matériels, tactiques et éthiques, deux régimes du rapport à la mort, que conditionne la détention du capital économique et technologique. D’un côté, l’ « engagement total » des kamikazes terroristes ou insurgés, qui ne disposent que de leur propre corps et de la dissimulation au sein des populations civiles ; et de l’autre le « désengagement total » des nations occidentales qui s’exprime de façon extrême avec le recours aux drones, dont les pilotes se trouvent à des milliers de kilomètres de là.

Vient alors le fameux débat sur la crise de l’ ethos militaire face aux derniers changements du phénomène guerrier, et qui est réparti en plusieurs points. D’abord, les opérateurs de drones ont-ils seulement la possibilité d’être vertueux ? Chamayou fait le tour du débat, rappelant justement que les premières critiques relatives à la lâcheté ou au désengagement vinrent non pas de militants pacifistes, mais des pilotes de chasse (lesquels sont eux-mêmes pareillement critiqués par les troupes au sol).

Sans le nier absolument, Chamayou prétend aussi rappeler que l’argument du PTSD (trouble de stress post-traumatique) souvent avancé pour héroïser les opérateurs de drone ne possède aucun fondement empirique. Au sens strict, d’ailleurs, il y a là encore une erreur de catégorie, jusque dans le domaine médical. En effet, les pilotes de drones n’étant pas exposés au danger, le terme de PTSD est en fait inapplicable. A l’inverse, l’auteur rappelle que des « amortisseurs moraux » peuvent contribuer à désensibiliser l’opérateur et le personnel militaire posté derrière les écrans.

Si les drones sont de plus en plus utilisés, ce n’est pas uniquement en raison de la plus-value tactique qu’ils apportent. En allégeant l’empreinte des interventions militaires, ils répondent à une nouvelle configuration politique où les gouvernements occidentaux doivent compter avec l’opinion publique de leurs populations. Chaque incident tragique en opération extérieure est l’occasion de relancer le débat public sur l’intervention militaire dans telle région.

Les guerres américaines au Moyen-Orient sont d’autant moins coûteuses politiquement, qu’elles ont tendance à réduire l’exposition des soldats au danger. Les drones sont une réponse à cette exigence d’immunité du combattant désormais érigée en nouvelle norme politique, même si l’objectif d’une guerre « zéro mort » demeure aujourd’hui un slogan.

La lecture de la Théorie du drone ne laisse aucun doute quant à l’existence de plusieurs « crises d’intelligibilité » que produisent les drones armés. Ces crises apparaissent en fait comme le résultat d’une bataille sémantique entre des tenants du statu quo politico-juridique, inquiets du développement de cette arme dont les conditions d’usage sont forcément opaques ; et d’autres qui aimeraient le voir disparaître, afin que les drones soient utilisés à leur plein potentiel, sans l’entrave d’un droit international obsolète et vainement contraignant.

Le drone armé est déjà durablement installé dans les pratiques antiterroristes des pays occidentaux. Nec plus ultra de la technologie militaire, il demeure pourtant un outil relativement récent qui, grâce au progrès technologique (robotisation, miniaturisation, intelligence artificielle…), est loin d’avoir dévoilé tous ses usages potentiels.

Entre le spectre du terrorisme et celui de l’impérialisme américain, comment le drone tueur s’insérera-t-il dans l’imaginaire collectif  ? Il apporte à celui qui le manie un pouvoir et une agilité tactique indéniables. Néanmoins, pour Chamayou, rien n’indique qu’il constitue une réelle solution aux insurrections armées et terroristes. Le remède n’attaque que les symptômes les plus visibles. Et, contre-intuitivement, certains craignent qu’il n’entretienne la maladie.

Notes :

1 « Trump revokes Obama rule on reporting drone strike deaths », BBC News , 7 March 2019. [URL]: https://www.bbc.com/news/world-us-canada-47480207

2 https://www.thebureauinvestigates.com/projects/drone-war . Consulté le 10 décembre 2020.

3 J. Henrotin, « Le drone, figure aérienne du mal ? », DSI , Hors-série n o 30, juin-juillet 2013, p. 50-52. Accessible en ligne : https://www.areion24.news/2015/01/14/le-drone-figure-aerienne-du-mal-trois-remarques-sur-les-debats-entourant-les-drones-armes/

4 « With eye on Afghanistan talks, Trump vows to stop ‘endless wars’ », Reuters , 6 février 2019. [URL]: https://fr.reuters.com/article/idAFKCN1PV07O

5 J. Henrotin, « Le drone, figure aérienne du mal ? », op. cit.

6 John Brennan, « Ensuring al-Qa’ida’s Demise », Paul H. Nitze School of Advanced International Studies, Johns Hopkins University, Washington, 29 juin 2011, en réponse aux questions de l’assistance. [URL] : https://www.c-span.org/video/?300266-1/obama-administration-counterterrorism-strategy

7 Jo Becker et Scott Shane, « Secret ‘Kill List’ Proves a Test of Obama’s Principles and Will », New York Times , 29 mai 2012. [URL]: https://www.nytimes.com/2012/05/29/world/obamas-leadership-in-war-on-al-qaeda.html

8 Andrew Degrandpre et Shawn Snow, « Les statistiques de l’armée américaine sur les attaques aériennes sont fausses. Des milliers n’ont pas été répertoriées », Military Times , 5 février 2017. Traduit de l’anglais pour Theatrum Belli par Robert Engelmann. [URL] : https://theatrum-belli.com/les-statistiques-de-larmee-americaine-sur-les-attaques-aeriennes-sont-fausses-des-milliers-nont-pas-ete-repertoriees/

9 Harold Koh, « The Obama Administration and International Law », discours devant l’American Society of International Law, Washington, 25 mars 2010.

10 Adamn Liptak, « Secrecy of Memo on Drone Killing Is Upheld », New York Time s, 2 janvier 2013.

11 Mary Ellen O’Connell, « Unlawful Killing with Combat Drones: A Case Study of Pakistan, 2004-2009 », Notre Dame Law School, Legal Studies Research Paper, n°09-43, 2009.

12 David Kilcullen conseilla le général David Petraeus en matière de contre-insurrection lorsque celui-ci était commandant de la coalition militaire en Irak de 2007 à 2008, Kilcullen fut aussi « Chief Strategist » au bureau du coordinateur pour le contre-terrorisme au département d’Etat américain, ainsi que conseiller spécial en contre-insurrection pour la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Kilcullen est également Senior Fellow au think-tank Center for a New American Century.

L’article Le drone ou l’impérialisme sans pleurs : retour sur l’ouvrage de Grégoire Chamayou est apparu en premier sur lvsl.fr - Tout reconstruire, tout réinventer .

https://upload.movim.eu/files/7b4a27eed4cd52381dd25ae94920402e838b41d3/4C7OTISi5ABWq22BLzAp49CkR12mZEpJQpF213Am/visuel_manif_liberation_abdhallah.jpg
#Manifestation à #Lannemezan : #Liberté pour Georges #Abdallah ! #Solidarité avec la #Palestine !

À l’initiative du Collectif Palestine Vaincra et à l’appel unitaire de nombreuses organisations (dont la #CNT 31), une manifestation nationale est organisée samedi 24 octobre à 14H de la gare à la #prison de Lannemezan où est détenu Georges Abdallah. Militant de la cause palestinienne, il est emprisonné en #France depuis 36 ans alors qu’il est libérable depuis 21 ans. Il est devenu le plus ancien prisonnier politique d’Europe.

Le communiqué d’appel unitaire : http://www.cnt-f.org/cnt31/spip.php?article1215

#répression #colonialisme #racisme #internationalisme #anticolonialisme #capitalisme #société #social #actu #actualité #impérialisme #lutte