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    Macron bat en retraites dans son tour de France

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 13 June, 2021 - 03:15 · 11 minutes

retraites

Par Jacques Garello.

Dans son tour de France Emmanuel Macron prend le pouls des Français. Il s’est aperçu que dans ses échanges avec le public, de nombreuses personnes s’inquiétaient pour leurs retraites. Pour calmer ces craintes le Président a une réponse qui lui semble suffisante : c’est une réforme qui est actuellement à l’étude par le gouvernement Castex, et en liaison avec les partenaires sociaux, mais il ne sera pas possible de la réaliser durant le premier mandat présidentiel, il faudra donc attendre 2022, lorsqu’il aura été reconduit à l’Élysée.

Je partage la prudence du Président actuel : la réforme des retraites n’a aucune chance d’aboutir de sitôt. Il faudrait en effet se libérer de toutes les fausses idées sur lesquelles ont été bâties les neuf lois dites de réforme votées à ce jour, et qui ont hypothéqué les vains essais de feue la Commission Delevoye .

Les fausses idées : le système de retraite par répartition doit absolument être conservé, grâce à des réformes paramétriques et il n’est pas question de recourir à la capitalisation, donc d’accepter une réforme systémique.

Retraites : rappel de l’essai Delevoye

Certes le projet Delevoye paraissait très audacieux : d’une part il devait aboutir à supprimer tous les régimes spéciaux , d’autre part il introduisait un calcul des pensions à partir de points accumulés par les assurés durant leur vie active.

La suppression des régimes spéciaux impliquait en particulier l’alignement des retraites du public sur celles du privé. Elle a immédiatement été rejetée par tous ceux qui avaient des privilèges – et elle le sera à nouveau. Elle supposait aussi la disparition des régimes privés autonomes, ceux des professions libérales en particulier , ce qui constituait et constituera une spoliation pure et simple pour ceux qui avaient fait preuve d’intelligence et de bonne gestion. Emmanuel Macron avait donc oublié que pour régner il faut diviser : son jacobinisme centralisateur voulait tout harmoniser.

Quant à la retraite par points elle avait l’avantage de laisser une certaine liberté des assurés dans la gestion de leur portefeuille de points, avec la possibilité d’abonder à son compte en achetant des points. Mais la valeur du point était suspendue à l’équilibre entre masse des cotisations et masse des pensions, de sorte qu’elle ne pourrait être connue qu’au moment du départ à la retraite. Les points peuvent alors devenir des haricots si l’on demeure dans un système de répartition.

Les retraites par répartition : actuellement explosives et injustes

Le fonds du problème est donc bien que tout système par répartition, en France comme ailleurs, est en soi explosif dans une population vieillissante. Comment l’équilibrer quand le nombre des actifs cotisants par rapport à celui des retraités pensionnés ne cesse de diminuer ? Le rapport qui était de 4,4 en 1960 n’a cessé de baisser pour être de 1,6 actuellement : dans quelques mois chaque jeune Français aura à son entière charge la pleine pension d’un autre Français retraité.

Sympathique, cette solidarité intergénérationnelle, mais bien involontaire et surtout bien ruineuse, car les jeunes sont actifs de plus en plus tard (un quart d’entre eux passe par le stade du chômage), et les vieux (comme moi) n’en finissent plus de vieillir…

Dans le système par répartition, celui qui cotise ne met pas de l’argent dans une caisse pour qu’il lui soit rendu avec intérêts lorsque l’âge de sa retraite sera atteint. Sa cotisation sert à payer les retraités du moment. L’argent des cotisations des actifs n’est pas plus tôt entré dans les caisses qu’il en ressort pour payer les pensions des retraités. Donc, les réformateurs ont mission de résoudre un problème de plomberie jadis posé aux écoliers en CM1 : comment maintenir le niveau de la baignoire en faisant en sorte que le débit du robinet (flux entrant des cotisations) soit au moins égal à celui de l’écoulement (flux sortant des pensions) ?

L’avantage de repousser l’âge de la retraite c’est d’agir sur les deux flux : davantage d’années de cotisations, et moins d’années de pensions. Mais, sauf révolution démographique ou croissance exceptionnelle des ressources des actifs, on en viendra tôt ou tard à la retraite à 80 ans, et à des pertes considérables pour les pensionnés : on leur donnera ce qui sera dans les caisses au moment requis. Dès maintenant le « taux de remplacement net » du régime général permet d’arriver péniblement en moyenne à 60 % (la pension représente à peu près deux tiers du dernier salaire perçu).

La perte en capital subie par un smicard dans le système actuel représente 250 000 euros (pour une durée de vie moyenne). Mais les Français le savent-ils ? Le smicard en question sait-il que son « assurance vieillesse » (qui n’a d’assurance que le nom) lui coûte annuellement deux mois de salaire net (2500 euros) ? A-t-il le sentiment qu’il en aura pour son argent ?

Ceux qui en ont les moyens ont investi dans la pierre ou ont souscrit des contrats d’assurance-vie qui les protègent contre la faillite de la Sécurité sociale, mais qui les amènent à payer deux fois leur retraite (au demeurant le législateur a eu depuis quelques années tendance à pénaliser ces opérations).

Mais le smicard et les ménages les plus modestes sont pris au piège et prendront ce qu’on voudra bien leur donner quand ils s’en iront à 65 ans ou plus. Voilà comment le système par répartition fait sa place à la justice sociale.

Cependant les défenseurs de la répartition font feu de tout bois. Je relève en particulier l’idée que la répartition serait une « conquête sociale » des forces syndicales (dixit Xavier Bertrand, jadis ministre du Travail) alors qu’elle a été créée non pas en 1945 (comme on l’apprend aux écoliers) mais par le régime de Vichy le 14 mars 1941 à l’initiative du ministre du Travail René Belin, ancien cégétiste.

Les mêmes défenseurs évoquent la survie du système par répartition dans la plupart des pays de l’OCDE et comparent notre âge légal actuel (62 ans) à celui de nos voisins européens. Mais ils oublient que ces voisins-là ont réduit le champ de la répartition pour ouvrir la porte à la capitalisation , système banni et honni en France.

Les vrais effets de la capitalisation

Dans un système de capitalisation, au lieu de confier les cotisations à un tiroir-caisse d’où l’argent s’évapore aussi vite qu’il y est entré, on les place dans un fonds de pension ou une compagnie d’assurance qui va les faire grossir. L’argent demeure dans le patrimoine de l’épargnant, il a un compte épargne retraite qui va bénéficier du « miracle de la capitalisation », qui n’est autre que la loi des intérêts composés. Un placement de 100 euros à un taux de 4 % a une valeur de 128 euros en cinq ans, la mise est doublée en 16 ans et triplée en 22 ans. Si l’on capitalisait la totalité des cotisations actuelles, le retraité percevrait en pension une fois et demi son dernier salaire.

Il est d’ailleurs prouvé qu’une large majorité de Français serait en faveur de comptes d’épargne retraite, instruments habituels de la capitalisation. Déjà à l’heure présente 16 millions de ménages français ont souscrit un contrat d’assurance vie, les fonctionnaires peuvent bénéficier de la Préfon , système par capitalisation, et de nombreux salariés ont des comptes dits d’épargne retraite PEE, PERP, PERC, PERE, PERCO.

On objecte qu’il y a eu des faillites célèbres et souvent frauduleuses dans le monde de la finance : Enron, Maxwell, Madoff ont fait perdre des milliards aux retraités. Cela n’a rien à voir avec la capitalisation, il s’agit d’un vol, d’un détournement de fonds, qui relève du droit pénal, et qui a été en général puni.

En réalité il n’y a pas de « miracle » de la capitalisation : c’est simplement que les sommes versées par les futurs retraités sont placées et investies dans des titres financiers et des entreprises sélectionnées pour leurs performances actuelles, mais plus encore pour les perspectives que leur ouvrent des innovations durables et une compétitivité avérée.

Les investissements réalisés par les gestionnaires des pensions capitalisées sont sources de produit marchand, de revenus et d’emplois. Il n’y a ni « distribution de faux droits » (Rueff) ni « mal-investissement » (Hayek), l’argent va où il doit être pour satisfaire au mieux les besoins repérés sur le marché à travers les signaux des prix et profits relatifs. Les faits sont là pour témoigner de la croissance induite par les investissements des fonds de pension.

Au Chili , pays pionnier dans l’abandon de la répartition et le choix de la capitalisation, la croissance économique (PIB marchand) a été supérieure à 10 % l’an. Une telle performance s’est retrouvée dans de nombreux pays ayant introduit la capitalisation, sous forme d’un système unique ou d’un pilier important (facultatif ou obligatoire) d’un système composite. C’est notamment le cas des Pays-Bas, de l’Australie, de la Nouvelle Zélande, d’Israël, de la Suède et de la Norvège, tous pays en tête du classement mondial des systèmes de retraite ; sur 20 pays la France est 20ème.

En réalité, à côté de ses performances financières chiffrées il faut comprendre que le passage à la capitalisation est un vrai choix de société. C’est ce qu’avait souligné Gary Becker, prix Nobel d’Économie, venu à Paris en 1996 tenir conférence à mon invitation et à celle de Gérard Maudrux, gestionnaire de la Caisse des Retraites des Médecins. Voici le choix de société lié à la capitalisation :

C’est un retour au travail, plus de gens seront actifs et le seront plus longtemps. C’est un retour à l’épargne alors que la répartition dilapide l’argent gagné et la richesse nationale. C’est un retour à la responsabilité personnelle ; la répartition contient tous les germes de la collectivisation et aboutit à faire disparaître toute idée de progrès personnel.

Alors, pourquoi retarder depuis des décennies la transition à la capitalisation, partielle ou totale ?

La transition technique et politique

Comment gérer la transition de la répartition à la capitalisation ? Je ne veux pas cacher les deux problèmes majeurs qui se posent. L’un est technique, l’autre politique.

Le problème technique est celui de l’importance et de la durée de la transition.

On ne peut pas opérer la transition par décret. Il n’est pas question de spolier les personnes aujourd’hui prisonnières de la répartition. Éponger tous les droits acquis en répartition par tous les Français (ce qui représente 4 fois le PIB) requiert une progressivité sur une longue période (que l’on peut concevoir, suivant les modalités, de 20 à 70 ans, c’est-à-dire une à trois générations).

Mais l’introduction d’une dose croissante de capitalisation, notamment par les choix offerts aux plus jeunes, permet d’honorer les dettes et de garantir des retraites sûres et avantageuses pour l’avenir. Les difficultés techniques ont été aplanies dans un grand nombre de pays, les réformateurs ne devraient pas faire l’impasse sur les expériences anglaises, suédoises, voire allemandes, ni les recherches qui se sont multipliées aux États-Unis à l’occasion de la réforme Obama.

Le vrai problème est politique : c’est la répulsion que provoque le mot de capitalisation dans l’esprit de la classe politique, tous partis confondus. La capitalisation, c’est la finance, c’est le capitalisme : pouah ! Allons-nous enfin être libérés de ces préjugés ? Un sondage réalisé par l’IFOP en 2010 montrait que 82 % des assurés étaient prêts à passer à « un compte d’épargne retraite par capitalisation ». Mais la classe politique et syndicale ne veut pas de la transition sous quelque forme que ce soit.

En conclusion, le mérite d’Emmanuel Macron est de reconnaître l’impossibilité de réformer à la veille d’élections présidentielles et législatives. Il a raison, dès maintenant, de faire des promesses d’après 2022, promesses qu’il ne pourrait tenir d’ailleurs. Il a raison de chercher ailleurs que chez les retraités la clientèle électorale dont il a besoin : il y a les jeunes, la culture, l’écologie, et tout récemment l’immigration. Pour la réforme systémique, il a eu l’intelligence de battre en retraite…

  • Jacques GARELLO et Georges LANE Futur des retraites et retraites du futur 3 tomes Le futur de la transition (2005)Les retraites de l’avenir (2006) La transition (2009= (Librairie de l’Université, éd. Aix en Provence)
  • Jacques GARELLO Comment sauver vos retraites (Libréchange, ed. Nice 2014)
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    Retraites : Macron prendra-t-il vraiment le risque de réformer ?

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 12 February, 2021 - 04:30 · 15 minutes

retraites

Par Jacques Garello.

Nos gouvernants, et le président lui-même, ont laissé entendre que la réforme des retraites serait remise en chantier cette année. Je suis très sceptique car ce serait à mon sens prendre un risque électoral considérable. Emmanuel Macron serait-il décidé à jouer son deuxième mandat sur ce dossier politiquement explosif ?

Toute véritable réforme redistribue les acquis et les chances d’un grand nombre de personnes décidées à tout faire contre le changement. En janvier 2020 le gouvernement a prudemment mis fin aux travaux de la Commission Delevoye , qui n’avaient pourtant rien de révolutionnaires, puisque le système de la répartition régissant les retraites depuis 1941 1 n’était pas remis en cause.

Tout le monde politique et social était d’accord sur ce point : la réforme ne changera pas le système, elle l’adaptera ; elle ne sera pas « systémique », mais seulement « paramétrique ».

L’attachement à la répartition est historique et sentimental : elle est réputée plus juste et plus solidaire puisque les jeunes paient pour les vieux, les cotisations des actifs financent les pensions des retraités. Mais le système ne trouve pas son compte dans une population vieillissante ; il a fallu attendre le rapport Charpin (1999) pour découvrir une évidence : le système de répartition est mis en danger par le vieillissement de la population .

Le chiffre de la proportion d’actifs par rapport aux retraités était de 4 pour 1 il y a quarante ans, il est aujourd’hui autour de 1,5 pour 1 et sera à 1 pour 1 dans moins de dix ans. Une immigration massive avec regroupement familial et forte natalité est-elle la solution ? Le remède est parfois plus dangereux que le mal.

Delevoye : régime unique et retraite par points

Le mal c’est la stupidité de persévérer dans un système ruineux , qui ne présente aucun avantage pour les Français. Le projet Delevoye était mort-né puisqu’il ne se voulait que paramétrique comme les précédents 2 , et consistait à modifier le dispositif de la répartition : âge de la retraite, durée de cotisation, calcul de la base, indexation des pensions, pénibilité, etc.

Et très vite il s’est trouvé pris au piège de la retraite par répartition ; l’âge du départ en retraite . J’ai l’habitude de le présenter comme un problème de plomberie : si l’on veut stabiliser le niveau de l’eau dans la baignoire il y a deux possibilités : ouvrir davantage le robinet (augmenter les cotisations) ou freiner l’écoulement de la bonde (diminuer les pensions).

Le recul de l’âge de la retraite a le double mérite d’amener les assurés à cotiser plus longtemps, et à percevoir leurs droits plus tard. Voilà peut-être le miracle qui permet de compenser le raccourcissement de la vie active (commencée plus tard, et avec un quart des jeunes au chômage) et l’allongement de l’espérance de vie (une bonne chose tout de même).

Néanmoins le projet Delevoye se voulait innovant et poursuivait aussi deux objectifs majeurs originaux : régime unique et retraite par points.

Représentaient-ils un progrès ?

Le régime unique est une réforme jacobine , qui ignore totalement les choix personnels ou professionnels que chacun peut faire pour sa retraite. Certes la disparition de certains régimes spéciaux pouvait supprimer des privilèges tout à fait artificiels, qui bénéficiaient notamment aux salariés du secteur public , fonctionnaires ou personnel des entreprises publiques. Mais elle mettait fin aussi à des régimes mis en place par nombre de professions libérales qui avaient eu l’intelligence d’abandonner la répartition pour gérer leurs retraites à leur façon (les pharmaciens par exemple).

Par contraste la retraite par points pouvait rendre un certain degré de liberté aux assurés sociaux : les cotisations versées seraient désormais transformées en points, et il serait possible aux cotisants d’abonder un compte personnel en achetant des points. Cette disposition qui a séduit certains de nos amis 3 présente un vice fondamental : quelle sera la valeur du point le jour du départ en retraite ? Pour gérer sa pension il faut en avoir une idée même approximative 4 .

Pourquoi pas la capitalisation ?

Proposer une réforme à la fois impopulaire et incohérente, bloquée entre autres par le piège de l’âge de la retraite, ne pouvait aller bien loin – pas plus loin que les précédentes. Le déficit de la répartition continuera à s’aggraver et si la France est mal classée par les experts internationaux c’est que la viabilité du système est très faible : aucun avenir pour la répartition 5 .

Mais les Français en ont-ils conscience ? La plupart sont persuadés que l’argent versé à l’URSSAF est bloqué sur un compte qui leur rapporte et qu’ils retrouveront le jour heureux de leur retraite. Ils ne savent pas que cet argent a été immédiatement reversé aux retraités du moment.

Ils ne savent pas davantage que la part patronale payée à l’URSSAF est en réalité prélevée sur leur salaire, ils ignorent ce qu’est le salaire complet , qui est le vrai montant de la valeur qu’ils ont ajoutée par leur travail, valeur payée par l’acheteur du bien et service produit.

Le mythe du « meilleur système social du monde » est donc dans la plupart des esprits. Mais il faut aussi prendre en compte le poids de l’idéologie . Tout ce qui évoque le capital, le capitalisme, et a plus forte raison le capitalisme financier a mauvaise presse dans notre pays sans éducation économique et formaté à la lutte des classes. On a fait grand bruit autour de faillites célèbres et souvent frauduleuses : Enron, Maxwell, Madoff ont fait perdre des milliards aux retraités. Cela n’a rien à voir avec la capitalisation, c’est un vol, un détournement de fonds, qui relève du droit pénal, et qui a été en général puni.

La capitalisation est pourtant un calcul élémentaire, que j’ai appris jadis en classe de huitième (CM1 dirons-nous). Si je place 100 euros pendant 16 ans à un taux d’intérêt de 4 % je récupérerais environ le double de ce que j’ai placé. Cela s’appelle « la loi des intérêts composés 6 ». Mais où placer et qui fixe le taux d’intérêt ?

Où placer ? En général auprès d’un fonds de pension, d’un fonds de placement ou d’une compagnie d’assurance. Il est à noter que les Français qui le peuvent ont pris le chemin de la capitalisation en souscrivant des contrats d’assurance-vie. Ils seraient plus de 16 millions.

D’autres bénéficient de couvertures qui ne relèvent pas de la seule répartition : les fonctionnaires avec la Préfon , et ceux qui ont des comptes dits d’épargne retraite PEE, PERP, PERC, PERE, PERCO. Mais la grande majorité des ménages français n’a pas les moyens ou le droit de se prémunir contre la faillite de la répartition : ce sont les plus mal lotis, et bien sûr les plus dépourvus. Voilà comment le système par répartition répond au principe de « justice sociale ».

La vérité est qu’à la différence de presque tous les pays de l’OCDE, la France n’offre pas la possibilité de choisir une retraite par capitalisation. Je ne sais pas faire la part de l’ignorance ou de l’idéologie dans cette exception française.

La face cachée de la capitalisation

Je voudrais insister sur un aspect de la capitalisation qui est rarement évoqué, alors qu’il est à mon sens le plus important.

Qu’est-ce qui autorise fonds de pension, fonds de placement et assureurs à fixer des taux d’intérêt réels capables de valoriser les placements ? C’est simplement que les sommes versées par les futurs retraités sont placées, et investies dans des titres financiers et des entreprises. Les entreprises sont directement ou indirectement sélectionnées pour leurs performances actuelles, mais plus encore pour les perspectives que leur ouvrent des innovations durables et une compétitivité avérée.

Par comparaison la répartition est un pur gaspillage de l’argent. Les cotisations encaissées par l’URSSAF ou quelque autre collecteur sont immédiatement versées aux pensionnés. L’économie nationale n’aura pas vu la couleur de l’argent autrement que sous forme de dépenses de consommation. Évidemment les keynésiens pensent que seule la dépense crée la croissance, et pour eux peu importent son origine et son financement (y compris l’endettement) mais cette vue n’a jamais conduit qu’à la stagnation ou plus souvent à la récession.

Par contraste les investissements réalisés par les gestionnaires des pensions capitalisées sont sources de produit marchand, de revenus et d’emplois. Il n’y a ni « distribution de faux droits » (Rueff) ni « mal-investissement » (Hayek), l’argent va où il doit être pour satisfaire au mieux les besoins repérés sur le marché à travers les signaux des prix et profits relatifs.

C’est dire que le passage à la capitalisation est source de croissance rapide et des performances remarquables ont été réalisées dans nombre de pays ayant introduit la capitalisation, sous forme d’un système unique ou d’un pilier important (facultatif ou obligatoire) d’un système composite 7 . C’est notamment le cas des Pays-Bas , de l’ Australie , de la Nouvelle Zélande, d’Israël, de la Suède et de la Norvège, pays en tête du classement mondial des systèmes de retraite.

En réalité, à côté de ses performances financières chiffrées il faut comprendre que le passage à la capitalisation est un vrai choix de société. C’est ce qu’avait souligné Gary Becker , prix Nobel d’Économie, venu à Paris en 1996 tenir conférence à mon invitation et à celle de Gérard Maudrux , gestionnaire de la Caisse des Retraites des Médecins. Voici le choix de société lié à la capitalisation :

« C’est un retour au travail, plus de gens seront actifs et le seront plus longtemps. C’est un retour à l’épargne alors que la répartition dilapide l’argent gagné et la richesse nationale. C’est un retour à la responsabilité personnelle ; la répartition contient tous les germes de la collectivisation et aboutit à faire disparaître toute idée de progrès personnel 8 ».

Alors, pourquoi retarder depuis des décennies la transition à la capitalisation, partielle ou totale ?

La transition et ses embûches

C’est peut-être que la transition est délicate, car le défi majeur est de rassurer ceux qui sont actuellement assurés : ils ne perdront rien des droits qu’ils ont déjà acquis dans le système de répartition auquel ils ont été assujettis.

Comment relever le défi ?

José Pinera, économiste chilien formé à Harvard, n’eut pas de véritable difficulté pour gérer la transition de la répartition à la capitalisation dans son pays en 1980 9 : le niveau des pensions par répartition était ridicule, le nombre d’assurés était faible, et il pouvait honorer les droits acquis en utilisant le pactole de la privatisation des mines, des ports et autres bijoux de l’État chilien.

Malheureusement la France de 2021 n’est pas le Chili de 1980. Le niveau des retraites est élevé (proche de celui de tous nos voisins européens), les droits acquis dans le régime public par répartition représentent globalement la valeur de quatre années de PIB (environ 10 000 milliards d’euros), enfin la vente des bijoux de l’État n’excéderait guère 1000 milliards.

Je me suis risqué à aborder la gestion de la transition dans un de mes tomes 10 , et j’ai observé les deux méthodes pour honorer les droits acquis : celle de Pinera relevait de la chirurgie, celle de nombreux économistes de Chicago (principalement Sam Pelzman) relevait de la médecine douce. Chirurgie : impraticable dans le contexte français. Médecine douce : il est possible d’étaler sur une longue période le paiement des droits acquis en acceptant de grossir la dette sociale, mais pour quel montant et jusqu’à quand ?

Chez nous c’était la mission de la Caisse d’Amortissement de la Dette Sociale (CADES) mais elle n’a pu tenir le rythme imposé par les déficits sans cesse croissants. Avec 45 milliards d’euros de déficit en 2020 la dette sociale à rembourser se monte maintenant à 136 milliards et a été étalée jusqu’en 2033… ou plus tard. Il est d’ailleurs de bon ton actuellement de pronostiquer qu’aucune dette ni publique ni sociale ne sera remboursée.

Pour m’en tenir à une gestion plus rigoureuse mais réaliste j’ai retenu une idée de Pinera : la transition n’a pas la même urgence pour tous les âges de la population, et il faut scinder les assurés en trois classes : trop vieux, très jeunes, et entre les deux. Les retraités actuels et les personnes à moins de 15 ans de la retraite n’ont aucune chance de reconstituer leur capital retraite, ils doivent donc être pris en charge avec les cotisations des jeunes entrant en activité. À l’autre bout de la chaîne les jeunes ont pour obligation légale de cotiser pour les précédents, et à un taux supérieur pour compenser le déficit démographique.

Cet effort, à poursuivre sur 15 années, est légitimé pour deux raisons : d’une part ils ont le droit de posséder d’ores et déjà un compte en capitalisation, d’autre part ils paient une rançon pour être libérés de la répartition et bénéficier de la capitalisation une fois passées les années de « solidarité intergénérationnelle ».

Finalement leur retraite leur coûtera moins cher et sera à l’abri de toute faillite. Enfin la génération intermédiaire aura le choix : rester en répartition, avec les risques calculés et annoncés, ou passer en capitalisation puisqu’en quelque 25 ans ils ont le temps de reconstituer un capital retraite plus avantageux.

Cette solution a l’air bien compliquée et incertaine, mais elle repose sur l’idée du « cycle vital » jadis exprimée par William Baumol : il y a un âge pour dépenser et un âge pour épargner et investir, en fonction de la taille de la famille, de la croissance des revenus, du capital déjà constitué.

Sans doute un chiffrage plus précis doit-il être fait par des spécialistes du calcul actuariel, je n’en suis pas capable. Mais finalement tout revient à une simple hypothèse : les cotisations pour honorer la dette sociale diminuent avec l’âge, de sorte que des sommes d’épargne retraite sont libérées avec l’âge, permettant de capitaliser. Il faut évidemment insister sur le fait que la liberté retrouvée pour les Français les plus jeunes et la génération immédiatement précédente permet d’accéder à des pensions plus élevées et mieux assurées.

Il y a urgence : prenons le temps !

Toute réforme mérite d’être réfléchie si elle veut être réussie. Cette évidence n’a pas été respectée à ce jour, puisque la classe politique et la population n’ont jamais évoqué la seule solution qui s’impose : opérer un changement systémique . Il ne manquait pourtant pas de littérature scientifique et politique sur la question. L’intérêt de la réflexion repose cependant sur quelques préalables.

Le premier préalable est l’information sincère des Français. Les rapports du COR (Centre d’Orientation des Retraites) ou de la Cour des comptes ont pourtant alerté la nation, mais l’alerte n’a pas intéressé grand monde.

Le deuxième est la comparaison internationale : elle fait apparaître le retard de la France et détruit le mythe du « meilleur système du monde ».

Le troisième est de comprendre que ce sont bien les salariés, et pas leurs employeurs, qui sont spoliés par le niveau élevé des cotisations ; payer le salaire complet est une information déterminante.

Le quatrième est de dépolitiser la réforme, et de l’affranchir du calendrier électoral. C’est sans doute le préalable le plus impérieux dans un pays où tout est politique.

  1. Le système de retraite français a été créé non pas à la Libération (comme on le dit), il n’est pas le résultat de « conquêtes sociales et syndicales » , mais une innovation du régime de Vichy . En 1941, le ministre René Belin, ancien cégétiste, crée l’Allocation aux Vieux Travailleurs Salariés. Il est conservé en 1945 par Parodi et Laroque, inventeurs de la Sécurité sociale.
  2. Parmi les « grandes réformes » celles de Balladur 1993, Fillon 2003, Woerth 2010 et Touraine 2014.
  3. Jacques Bichot et Alain Madelin.
  4. Il est vrai que l’on a toujours le choix entre un système à cotisation définie et un système à prestation définie : dans un cas on sait ce qu’on paye, dans l’autre ce que l’on perçoit. Il y a aussi un choix important : la sortie en capital ou en annuités.
  5. Parmi les classements il y a celui de Mercer, proposé par l’Université de Melbourne. Dans la liste de 20 pays étudiés l’an dernier la France est à la vingtième place essentiellement parce que sa note de  viabilité est la plus basse de l’échantillon. Le niveau des pensions est au contraire à son avantage, mais cela prouve qu’on sert pour l’instant des retraites au-dessus des moyens de les financer… et cela ne saurait durer longtemps.
  6. Cf. Le deuxième tome de la trilogie sur Futur des retraites et retraites du futur, Librairie de l’Université, éd. Aix en Provence, 2009.
  7. On note en général quatre piliers dans un système de retraite composite : filet social public (répartition), complémentaires obligatoires (publiques ou privées), complémentaires facultatives, fonds de pension privés.
  8. Cf. la citation complète dans mon ouvrage
Comment sauver vos retraites , libréchange, ed. Nice 2014, p.113. Cf son article dans Le Journal des Libertés , printemps 2019, accessible sur le site journaldeslibertes.fr Futur des retraites et retraites du futur, tome III la Transition, op.cit. 2010 Librairie de l’Université, éd. Aix.
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    Retraites par capitalisation : les autres l’ont fait, pourquoi pas nous ?

    tests.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 13 December, 2019 - 04:45 · 5 minutes

capitalisation

Par la rédaction de Contrepoints .

Il est à la mode d’évoquer la préservation des générations futures, de penser à ce que nous laisserons à nos descendants. Et si ce raisonnement ne s’appliquait pas seulement à la protection de l’environnement ? Si on pensait aussi aux finances de nos enfants, à la charge qui sera la leur lorsqu’ils devront payer nos retraites ?

Car c’est cela, le régime par répartition : la fameuse solidarité qui unit ceux qui payent et ceux qui comptent sur la génération suivante pour avoir une retraite.

Est-ce que notre responsabilité n’est pas justement de faire le choix de ne pas dépendre des plus jeunes ? De ne pas faire peser sur eux la charge que nous représenterons ? C’est cela, le régime par capitalisation.

Le choix de la capitalisation

Dans l’étude de l’Institut Molinari en partenariat avec Contrepoints , Cécile Philippe écrit :

« Sauf évolution radicale de l’opinion et des finances publiques, l’enjeu n’est pas de remplacer la répartition par la capitalisation. Il est de faire monter en puissance une dose de capitalisation, pour rééquilibrer notre système de retraite, en l’appuyant sur deux jambes à l’instar de ce qui se fait chez nos voisins. »

Car  d’autres pays l’ont fait et avec succès.

« Un grand nombre d’États se sont dotés de mécanismes de capitalisation, au sein des systèmes publics, ou en parallèle de ceux-ci . Un nombre significatif de pays de l’OCDE ont des fonds publics de réserves des retraites, permettant de réduire la dépendance à la répartition et de diversifier les risques (tableau ci-dessous). En France, cette façon de faire a été pratiquée de façon probante par l’AGIRC-ARRCO. »

Principaux fonds de réserves des retraites publics selon l’OCDE

Et les fonds de pension privés ?

La France est frileuse sur ce point. Or des pays comme le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse, le Royaume Uni ont des fonds de pension privés qui génèrent de la richesse sans recourir à la fiscalité. Se privant de ce support financier, qui avoisine les 61 milliards d’euros, la France n’a d’autre choix que de compenser par plus d’impôt, plus de charges sociales ou plus de déficit.

Ainsi qu’en témoigne l’étude de l’Institut Molinari 1 :

« Le manque-à-gagner lié au sous-développement de l’épargne retraite nous prive de 2,6 points de PIB par an, soit 61 milliards d’euros annuels représentant 19 % des sommes allouées aux retraites.

Cette somme manque pour préparer ou servir les retraites. Faute d’être générée par des provisions ou réserves manquantes, elle doit être compensée par des charges sociales, des impôts, des déficits ou une dégradation du pouvoir d’achat des retraités. »

Estimation des conséquences financières du sous-développement des fonds de pension privés français

capitalisation Source : Actifs et performances d’après l’OCDE (2019), Pensions at Glance, p. 211 et 215. Actif des fonds de pensions privés en 2018 (ou dernière année disponible) et rendement réel moyen sur 10 ans (moyenne géométrique 2009-2018 sauf UK 2008-2017) et calculs IEM (*). Les données sur les actifs et les rendements proviennent de l’OCDE. Les nd signifient non disponible. Le calcul IEM du fruit de l’épargne manquant en France a été fait en partant de l’hypothèse que les rendements des fonds de pensions français sont en ligne avec les moyennes simples ou pondérées de l’OCDE, ce qui donne une fourchette du manque-à-gagner de 1,2 à 2,6 points de PIB par an devant être compensé par des charges et impôts (ou déficits) faute d’être généré par les rendements de l’épargne.

La capitalisation est un système qui fonctionne bien. Les fonds de pension sont rentables et permettent de servir des retraites sans faire appel aux cotisations sociales. C’est ainsi que l’Australie peut servir de modèle :

« La réforme australienne s’est appuyée sur des organismes de prévoyance collective existants, notamment sur une multitude de fonds de retraite, traditionnellement choisis par les employeurs à l’issue d’un processus négocié. Les banques ont été autorisées à proposer des comptes épargne retraite. Les gestionnaires de fonds bénéficient d’une importante marge de manœuvre, avec une grande liberté de choix en matière de placements. Selon la dernière évaluation de l’OCDE, les fonds de pensions australiens ont accumulé une richesse équivalente à 141 % du PIB au titre du seul secteur privé. »

Des réticences injustifiées

L’argument qui s’oppose le plus fréquemment à une mise en place progressive de la capitalisation est que les cotisants « paieraient deux fois », une fois pour la répartition, une fois pour eux-mêmes.

« Il est certain que la bascule d’un régime en répartition préexistant en capitalisation est une opération loin d’être anodine. Dans un régime en répartition pure, les cotisations des actifs servent à payer les pensions. Les actifs sont mis à contribution pour payer les prestations de leurs aînés. Si, dans le même temps, on souhaite qu’ils épargnent en vue de leur propre retraite, afin de ne pas dépendre des générations suivantes, on leur ajoute une charge. D’où la facilité conduisant à écarter tout changement au motif qu’« on ne peut pas cotiser deux fois ». »

Or il ne serait pas nécessaire de doubler les cotisations 2 comme l’explique Nicolas Marques :

« À prestation égale, la capitalisation permet au futur retraité de cotiser moins qu’en répartition pure puisque les versements produiront des intérêts. »

« La capitalisation… en soi est parfaitement acceptable et peut même, bien maniée, par un prolétariat organisé et clairvoyant, servir très substantiellement la classe ouvrière. Dès lors les socialistes, même ceux qui préféraient la répartition ont été conduits à accepter la capitalisation comme cadre. Ils ne se sont pas obstinés dans un effort stérile pour imposer un autre procédé. Mais ils ont lutté vigoureusement pour obtenir, dans le cadre qui s’imposait à eux, le plus de garanties possibles et de résultats pour les ouvriers » (Jean JAURES, Tous escrocs !, Humanité du samedi 1er janvier 1910, page une.)

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  2. Page 40.