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    Environnement, climat… quelle place pour les libéraux ?

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 5 March - 03:30 · 7 minutes

Par Benjamin Faucher.

En 2019, le Parlement européen a déclaré l’état d’urgence climatique . Il faut dire que les sujets liés à l’environnement ont pris soudainement une ampleur considérable en 2019 : réchauffement climatique, extinction des espèces, effondrement de la société humaine… plus personne ne peut les éviter.

En tant qu’acteurs du débat politique, les libéraux ont évidemment leur rôle à jouer . Pourtant, face à l’ampleur des enjeux, force est de constater que nombre d’entre eux ne sont pas à la hauteur, loin de là.

L’ensemble de notre économie et de notre mode de vie repose sur l’utilisation d’ énergies fossiles qui produisent du CO2 (charbon, pétrole, gaz), et une exploitation des matières premières considérées comme illimitées et donc gratuites.

Ce modèle pose deux problèmes :

L’augmentation de la concentration en CO2 dans l’atmosphère

Celle-ci modifie le climat, et augmente la température moyenne de la planète. Si rien n’est fait, cette température augmentera de plus de deux degrés d’ici 2050 . Les pires scénarios du GIEC évoquent alors la possibilité de seuils qui, sur la base de boucles de rétroaction positive peuvent provoquer un emballement de cette augmentation, rendant la Terre inhabitable et comparable à une étuve.

L’approvisionnement de nos pays en énergie

Sans énergie peu chère qui alimente notre économie, notre niveau de vie s’effondrera.

En fait, ce sont les premiers libéraux qui avaient compris le problème. Les physiocrates pensaient en effet que seule l’agriculture produisait de la richesse, puisque la terre donnait un surplus entre la graine semée et la plante récoltée.

En fait, c’est davantage l’énergie apportée par le Soleil qui était la valeur ajoutée. C’est toujours le cas aujourd’hui : la croissance, phénomène apparu au début du XIXe siècle provient directement de notre capacité à utiliser l’énergie du Soleil sous une forme ou une autre : charbon, pétrole, biomasse, vent, chaleur…

Le silence des libéraux

Face à ces problèmes à la fois complexes et effrayants, les libéraux sont souvent absents. Certains se contentent de ne pas considérer le problème . Que ce soit par déni idéologique ou par ignorance, cette position n’est plus tenable. Réfléchir sur l’action humaine et politique sans intégrer le problème écologique revient à penser un monde qui n’existe pas, à avoir une pensée hors sol.

Il faut dire que la position est confortable : depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des citoyens des pays de l’OCDE a échappé à l’Histoire. Ce temps est bel et bien révolu, et les libéraux qui se targuent de ne pas avoir une pensée qui fonctionne en système devraient être ceux qui adaptent leur idéologie à la réalité du monde.

Une réaction assez courante est le climatoscepticisme . Honnêtement, la question de la réalité du problème environnemental n’est pas un sujet d’opinion, mais de fait. Nous lui accordons notre confiance pour la médecine, la biologie moléculaire, la physique quantique… alors pourquoi pas pour le climat ? Parier notre avenir sur une erreur monumentale de cette communauté semble pour le moins risqué.

De plus, la réaction de certains climatosceptiques dans le débat ne fait pas honneur aux illustres penseurs qui ont fait la tradition libérale. Se moquer de Greta Thunberg est peut-être drôle (et il ne s’agit en aucun cas ici de vouloir le prohiber) mais ne fait pas avancer le débat d’un iota.

Alors, quelle place pour les libéraux ? D’abord, ceux-ci peuvent apporter des réponses théoriques et concrètes : taxe carbone, privatisation des terres… cependant, il ne faut pas non plus rester dans notre zone de confort.

Intérêt de la taxe carbone

La question de la taxe carbone est intéressante , mais la véritable question est de savoir pour faire quoi ?

S’il s’agit d’un moyen de financement de mesures pro-environnementales de l’État, alors il y a tromperie sur la marchandise : une taxe ayant pour but de modifier les comportements ne ramène, si elle est efficace, absolument rien à l’État. Certains suggèrent que le prix du carbone devrait refléter le prix que nous sommes prêts à payer en échange de la pollution émise.

Ce genre de solution est raisonnable pour les problèmes environnementaux softs et réversibles : pollution, diminution de la qualité de l’air et de l’alimentation… Mais dans le cas de problèmes plus graves (CO2, raréfaction des matières premières) ce raisonnement confortable rencontre deux difficultés.

  • celui qui paye les conséquences de l’acte dommageable n’est pas forcément celui qui le commet : c’est un problème à externalités négatives.
  • quel serait le prix d’une planète habitable ? La réponse est évidemment l’infini.

La taxe carbone doit donc être conçue de telle manière que le coût de l’émission de CO2 soit supérieur à ce qu’elle rapporte.

Nous l’avons vu, le problème environnemental est un problème d’externalité négative. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : l’intervention de l’État paraît inévitable, et sûrement de manière massive. Cela n’est certes pas plaisant, mais nous n’avons pas le choix.

D’abord parce que en termes d’énergie, les infrastructures sont de facto très souvent contrôlées et subventionnées par la puissance publique. Ensuite parce que le problème environnemental est global et pose des questions géopolitiques qui nécessitent une coordination importante entre pays.

Écologie libérale contre écologie collectiviste

Le rôle des libéraux est de s’assurer que cette intervention soit minimale, et ne cache pas une idéologie collectiviste. En effet, l’intervention de l’État doit à tout prix rester utilitariste.

Contre Aurélien Barrau , je pense que nous devons rappeler qu’il est hors de question de changer le rapport des individus au monde et de réaliser une révolution poétique. C’est aux individus de choisir ce qu’est pour eux la vie bonne, dans le cadre où ça ne pose pas de problème aux autres.

De plus, il serait peut-être utile de rappeler que l’État n’est pas forcément le mieux placé pour trouver des solutions. Le rôle de l’État pourrait se limiter à déclarer « dans cinq ans, le plastique est complètement interdit » , et laisser les acteurs privés trouver des solutions pour le remplacer. L’État de droit fixe un cadre, les individus s’adaptent.

De même, il faut absolument s’opposer aux bêtises de l’extrême gauche qui tente de récupérer la question idéologique. Je suis très agacé d’entendre des accusations de la part des communistes contre les libéraux qui essaieraient de se greenwasher . Comme si le communisme n’avait jamais été une idéologie productiviste…

Et n’évoquons pas l’alliance « rouge-verte » prônée par certains qui voudraient que les ouvriers s’emparent des moyens de production pour obliger les entreprises à avoir un comportement écologiquement vertueux. En quoi les ouvriers seraient incités à ne pas polluer, si cela leur permet de conserver leur emploi ?

Enfin, il faut s’opposer à la vision manichéenne qui voudrait que ceux qui rejettent du CO2 sont les méchants capitalistes et que ceux qui en subissent les conséquences soient le peuple oppressé. Soyons sérieux, l’usage du plastique facilite la vie de tout le monde : facilitation du transport et donc du choix individuel, matériel médical et de recherche… Et la réside bien le problème.

Si la décroissance est nécessaire, ça fera mal et pour tout le monde, contrairement aux idées fausses véhiculées par beaucoup d’opposants aux libéraux.

La question environnementale est un défi immense pour l’humanité, qui transcende tous les aspects de la vie politique. Cela n’est pas facile et demande un vrai travail de remise en cause individuel, mais il est temps que les libéraux sortent la tête du sable, et s’emparent avec honnêteté du sujet et fassent entendre leur voix.

Article publié initialement le 20 décembre 2019.

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    Rétablir la vérité sur le libéralisme

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 2 January - 03:50 · 9 minutes

Par Sébastien Laye, Barthelemy Blanc [1.Barthelemy Blanc est financier à la BERD.] et Adrien Faure [2. Adrien Faure est étudiant en théorie politique et philosophie à l’Université de Genève.].

Cet article est l’analyse originale qui a servi de fondement à un article paru dans l’Opinion le 13 mars 2017  (« Pour un libéralisme populaire ») par les mêmes auteurs.

Beaucoup de points de vue s’élèvent aujourd’hui pour faire émerger un libéralisme qui se veut populaire. C’est-à-dire une pensée de la liberté qui ne serait pas vue comme un rationnel pour puissants/nantis en mal d’argumentaire politique, mais bien comme une philosophie humaniste tournée vers le plus grand nombre.

Cette dynamique ne fait que rendre justice au libéralisme qui, par les errements de l’Histoire, a subi l’entrisme de conservatismes se cherchant une caution universaliste, voire un narratif faussement iconoclaste pour leur agenda social.

Cet entrisme a eu pour conséquence l’amalgame fait entre le libéralisme et ce qu’on appelle communément le corporatisme. Il est entendu ici le vrai corporatisme dans sa quintessence, pas ce mot bateau lancé à tort et à travers, mais bien la désignation comme l’explique le Larousse :

Doctrine qui, répudiant a la fois l’individualisme et le collectivisme, est fondée sur l’organisation des professions en organismes permanents et institutionnels qui élaborent des décisions sanctionnées par les pouvoirs publics et qui sont représentés auprès du gouvernement.

Or, le libéralisme authentique n’est pas partisan de ce Leviathan , comme l’appelait Hobbes , qu’est l’organisation de groupes d’intérêts privés raccrochés à l’État, mais son opposé le plus catégorique.

Cela aussi, de nombreuses voix s’efforcent de le professer. Nous n’avons pas ici l’intention de le répéter mais d’apporter une pierre à cette nouvelle construction politique. De notre point de vue, le meilleur moyen de prouver le vrai positionnement du libéralisme sur ces sujets est de « brûler nos idoles », non pas par foi comme le suggère cette référence biblique, mais par la raison.

Rétablir la vérité sur le libéralisme

Car plusieurs conceptions trompeuses s’attachent aujourd’hui à déformer  le libéralisme dans la pensée courante. Nous souhaitons pourfendre ici la plus importante de toutes, à savoir l’idée selon laquelle les grosses entreprises sont les alliées politiques naturelles de la cause libérale et qu’il conviendrait de substituer à la malveillance du politique le bon sens bienveillant de la communauté des affaires.

Cela peut sembler étonnant étant donné qu’on fait de l’entreprise privée la quintessence du libéralisme, mais rappelons ici que nous parlons de structures devenant des acteurs politiques, et non de l’initiative privée en elle-même et encore moins de sa base, à savoir les indépendants et entrepreneurs. Pour cela nous pouvons revenir aux fondamentaux de la pensée libérale, car c’est par une réécriture de son histoire que celle-ci est aujourd’hui distordue en un paradigme pro-business .

La pensée d’Adam Smith a été tronquée

Prenons à témoin l’un des pères fondateurs du libéralisme économique : Adam Smith . Surtout connu pour être le père de la Main invisible , mythe fondateur des parangons d’un marché libre qui ne l’est souvent pas. Le sophisme qui entoure ce concept repose surtout sur la troncature qu’il a opérée sur la pensée de Smith, omettant complètement sa profonde réflexion sur la logique politique nécessaire à un marché libre.

L’argutie ici n’est pas qu’elle est faussement citée ou comprise, mais plutôt que son absence de contextualisation et l’obsession qu’elle a engendrée prêtent à Smith une foi sans réserve que ce dernier n’avait pas en un État dirigé par les marchands.

On le sait peu, Smith était extrêmement sceptique envers toute action intentionnellement favorable aux entreprises, ce que l’on peut opposer à une action favorable au marché. Il s’attachait ainsi à attaquer les privilèges privés que prodiguait le mercantilisme voulu par certains à son époque.

La richesse des Nations , œuvre fondatrice de la science économique et du libéralisme, regorge de points de vue très critiques sur une organisation de la société dénuée de réflexion sur les privilèges dont pouvaient jouir les milieux marchands.

Adam Smith était-il pour autant opposé au commerce ? Au marché ? Non, il écrivait :

L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public.

Smith considérait à juste titre que ce qui constitue un marché doit être réfléchi dans une optique de justice et d’efficience économique, en ayant pour cela conscience que les capitaines d’industrie ne seront pas les plus grands partisans d’une définition juste et encore moins libre des paramètres de ce marché.

Smith venant d’une autre époque et d’un autre monde nous pourrions nous dire qu’il est normal que sa pensée ait été tronquée.

Faisons un bond dans le temps et prenons pour exemple Milton Friedman , décrié, ou admiré chez les conservateurs de son époque, dans une caricature de « néolibéral au service des intérêts privés » qui a été faite de lui et ce en dépit de la logique qui le portait.

Pour Friedman, le pire ennemi du libéralisme est le monde des affaires

Souvent dépeint comme un ayatollah de l’entreprise privée, Friedman nous a pourtant avertis en son temps du fait que le pire ennemi du libéralisme économique reste ce qui constitue son essence aux yeux de bien d’autres : la communauté des affaires.

Le libéralisme de Friedman repose sur une idée fort simple, il voyait dans la business community le pire ennemi du marché libre.

Pour le citer dans une interview  :

Il a toujours été vrai que les entreprises ne sont pas les amies du marché-libre… C’est dans l’intérêt de la communauté des affaires d’avoir le gouvernement de son côté… Les gens pensent que si un élément du monde de l’entreprise entre en politique il va promouvoir le marché libre. Mais cela est faux. Il sera dans l’intérêt personnel de ces parties de promouvoir telle protection ici, ou telle protection de là.

Ainsi Friedman nous avertissait du même danger que Smith en son temps, le libéralisme économique ne peut pas se penser dans une optique pro-entreprise mais comme ce qu’il est : une philosophie politique au service de tous.

Le libéralisme voulait justement abolir les corporations

Il ne s’agit là que de deux exemples mais il en a toujours été ainsi.

Rappelons qu’à l’origine du libéralisme économique se trouvaient les physiocrates qui plaidaient pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale.

Turgot tenta par son édit de 1776 de supprimer les corporations, avec probablement en tête cette phrase de lui-même :

On oublie que la société est faite pour les particuliers ; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels.

Bastiat en son temps s’acharnait à défendre la liberté économique comme une protection contre l’extraction de rentes par ses pairs marchands au Parlement.

Enfin, dès 1848, John Stuart Mill allait dépasser cette logique en envisageant que le marché libre pourrait déboucher sur une société de producteurs égaux et associés de manière horizontale au sein de coopératives :

Quand les sociétés coopératives se seront suffisamment multipliées, il est improbable qu’aucun travailleur ne consente plus longtemps à travailler comme salarié ; capitalistes et associations trouveront alors nécessaire de faire du corps entier des travailleurs un participant aux profits.

Tous ces exemples, bien que non exhaustifs, sont représentatifs de la tradition libérale et nous montrent que ses racines intellectuelles convergent en une même conclusion : le libéralisme économique ne peut se penser dans une optique pro-entreprise, mais comme une philosophie politique au service de tous, combattant les corporatismes, qu’ils émergent du privé ou du cœur de l’État.

Le libéralisme économique s’oppose ainsi à l’État comme structure génératrice de privilèges car, selon la logique bien décrite par Henri Lepage :

Au fur et à mesure que le domaine de l’État s’étend, il devient plus profitable pour les entrepreneurs d’acheter le personnel politique plutôt que d’acheter leurs clients en leur offrant ce qu’ils demandent. […] en intervenant dans la vie économique, de façon toujours de plus en plus étendue, l’État crée lui-même les conditions nécessaires à une manipulation croissante des lois du marché au profit de groupes d’intérêts particuliers.

À cela s’ajoute l’hypothèse qu’en parallèle de cet accroissement, il devient plus coûteux et complexe pour la société civile de contrôler l’État, et ainsi prévenir les dérives mentionnées.

L’intervention de l’État bénéficie aux corporatismes

La conclusion est donc évidente : une intervention économique massive de l’État bénéficiera principalement à ceux qui ont les moyens politiques ou économiques d’en obtenir les largesses.

Lepage le résume encore très bien :

Les subventions se dirigent de préférence vers les secteurs dont les problèmes sont politiquement les plus apparents, où existent des groupes de pression organisés jouissant d’une expérience importante, et disposant d’armes efficaces pour intéresser la puissance publique à leurs problèmes et lui imposer leur conception de ce qu’il faut faire pour résoudre ces problèmes.

L’État a un « actionnariat » trop dilué pour être contrôlé par-delà une certaine échelle, donc cela profite nécessairement à tous ceux qui ont les moyens de l’appréhender, c’est-à-dire les grandes corporations.

On peut, pour conclure, citer le Président du film éponyme d’Audiard, bien que plus anarchiste que libéral, mais qui partage cette logique de méfiance contre le monde des affaires tout en gardant foi en la liberté :

Ce projet, je peux déjà par avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère. Mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration.

Article initialement publié en mars 2017.

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    Le socialisme est incompatible avec la liberté

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 2 January - 03:40 · 7 minutes

Par Nicolas Jutzet.
Un article de Liber-Thé

Le socialisme conserve un grand pouvoir de séduction et il bénéficie actuellement d’un retour à la mode particulier sous le couvert de diverses revendications sociales, écologiques et économiques. Entre plan de relance, mesures collectivistes et toute-puissance de l’État, il prend différentes formes.

Pourtant, cette idéologie a échoué dans le passé et continuera de le faire, pour deux raisons principales : c’est un système immoral et irréaliste. C’est sa nature qui explique ses échecs et non l’intensité de son application.

Le socialisme dont nous parlons – qui poursuit les idéaux de justice sociale et d’égalité – n’est pas affaire de parti et les questions que nous traiterons ici n’ont que peu de choses en commun avec celles qui font l’objet des conflits entre familles politiques.

Nous allons clarifier en quoi le socialisme et les idées qui le sous-tendent sont incompatibles avec les principes d’une société libre.

Le socialisme et sa volonté de modifier la nature humaine

Pour différencier le socialisme et le libéralisme, on peut faire la distinction entre le collectivisme d’une part et l’ individualisme d’autre part.

L’attitude du collectiviste consiste à penser qu’on peut « modeler » une société selon ses propres vœux, qu’on peut la conduire comme on le ferait d’une machine. C’est l’approche adoptée par le socialisme, dans laquelle on veut imposer sa vision de la société idéale aux autres.

À l’opposé, l’individualiste ou le libéral laisse la société évoluer librement, même si cette réalité est liée à une certaine imprévisibilité des résultats. Le libéral souhaite respecter l’individu en tant que tel, reconnaître que ses opinions et ses goûts n’appartiennent qu’à lui, dans sa sphère. L’égalitarisme est une forme connue d’application concrète de projet collectiviste.

Il existe deux visions différentes de l’égalité : l’ égalité face à la loi et l’ égalité des résultats . Ces revendications sont antinomiques. La première approche constitue l’un des fondements du libéralisme, car elle postule que tous les individus sont égaux devant la loi. La seconde école, qui vise l’égalité des résultats défend une vision de la société qui nécessite un interventionnisme fort dans les processus naturels de vie en commun.

La différence entre les deux types de vision est fondamentale. C’est la même qu’entre poser des panneaux indicateurs et imposer aux gens la route à prendre. En interférant dans le cours des choses, pour imposer des résultats conformes au modèle défendu par les détenteurs du pouvoir, cette approche est en réalité extrêmement injuste, car elle place sur un pied d’égalité ceux qui souhaitent vivre de leurs efforts et s’en donner les moyens, et ceux qui profitent du fait que chacun a droit à la même récompense, et qui vivent sur le dos des efforts d’autrui.

Le socialisme est par nature immoral

Comme nous avons pu le voir, le socialisme place l’entité collective (la nation, la classe, le groupe etc.) avant l’individu et ses droits. Au nom d’un but commun, le groupe peut le sacrifier à son gré, car l’intérêt collectif est supérieur.

Le libéralisme rejette la substitution de l’individu par le groupe et réfute la notion d’un « intérêt général », tout simplement car il ne peut pas exister. Car comme tous les individus sont uniques et ont des préférences diverses et variées, il est impossible d’affirmer qu’il existe un « intérêt général ». Prétendre le contraire, c’est faire preuve d’une arrogance et d’une ambition aussi vertigineuses qu’illusoires.

En affirmant et en imposant un but collectif au nom d’une destinée prétendument d’intérêt général, on nie le fait que chaque individu peut avoir des préférences différentes qui sont elles aussi légitimes et qui méritent d’être respectées. Le socialisme s’attaque donc au fondement de nos sociétés libres et fait preuve d’un profond mépris pour l’individu.

Comme l’affirme Alain Laurent, « ce qui caractérise les systèmes qui portent le nom de socialisme, c’est une tentative continue, variée, incessante, pour mutiler, pour écourter, pour gêner la liberté humaine de toutes les manières ; c’est l’idée que l’État ne doit pas seulement être le directeur de la société, mais doit être, pour ainsi dire, le maître de chaque homme […] son maître, son précepteur, son pédagogue ; que de peur de le laisser faillir, il doit se placer sans cesse à côté de lui, au-dessus de lui, autour de lui, pour le guider, le garantir, le retenir, le maintenir ; en un mot, c’est la confiscation de la liberté humaine » .

Pour toutes ces raisons, le socialisme est avant tout, immoral .

Le planisme est avant tout un échec économique

En plus d’être une doctrine immorale, le socialisme a toujours échoué dans son application. Sa principale erreur étant sa volonté de planifier de façon centralisée les actions d’une communauté.

Le fait de vouloir anticiper les activités d’un groupe, ou à l’échelle individuelle, n’est pas en soi une démarche problématique. Elle répond même à une volonté somme toute raisonnable de gérer des ressources de façon rationnelle. La controverse porte sur le meilleur moyen de le faire.

Pour les collectivistes, il ne suffit pas de mettre en place des institutions et un cadre légal qui offrent aux individus et aux groupes la possibilité de prévoir de façon rationnelle leurs activités.

Car cette approche libérale ne permet pas de viser un objectif préalablement défini sur le plan politique. Ils appellent de leurs vœux une direction centralisée de toute l’activité économique, avec un but à atteindre.

L’ échec du planisme centralisé est explicable par son absence de mécanisme transparent de fixation des prix. Sans concurrence ni processus de remise en question des prix, il est impossible de déterminer le coût et le rendement d’une activité et de s’appuyer sur cette réalité pour décider de la pertinence de son idée.

Cette seule raison suffirait déjà à montrer que le socialisme est irréalisable et qu’il mènera à des inefficacités. Car sans « signal prix » qui peut indiquer à quel point un produit est désiré par autrui, il est impossible de définir l’utilité réelle qu’il représente aux yeux des consommateurs.

Arbitraire et pouvoir politique

Dans un tel système, tout est arbitraire et donc sujet à une lutte de pouvoir politique.

Dans les systèmes d’économie de marché libéraux, la rencontre entre l’offre et la demande permet de régler de façon décentralisée les échanges entre les individus. Ces échanges spontanés se basent sur la libre variation des prix. Leur fixation autoritaire par la collectivité entraîne toujours une conséquence économique.

Si le prix fixé est trop élevé : une surproduction est inévitable, car l’incitatif est clair. Il faut produire davantage, car le niveau de prix est garanti, même au-delà de l’utilité réelle pour les gens.

Dans l’autre sens, en cas de prix fixé de manière centralisée à un niveau trop bas, la demande excèdera l’offre. Ici, une pénurie surviendra. Car personne n’aura une incitation à fournir d’autres produits à un tel prix.

Ce genre de situation est inévitable dans des économies planifiées.

L’ économie de marché ne fonctionne donc pas sous le socialisme, car la collectivité se substitue de façon rigide aux individus et à la fixation décentralisée des prix. Donner ce pouvoir exorbitant à la collectivité, c’est confier une tâche irréaliste à une petite minorité privilégiée qui peut fixer des prix pour tous, sans être capable de prendre en compte les sensibilités de chaque personne du groupe.

En résumé : l’économie de marché décentralise le pouvoir de décision, en le donnant à chaque individu, le socialisme le centralise et laisse la porte ouverte à une dérive clientéliste qui est, en définitive, tout sauf sociale, puisqu’elle bénéficie à une partie de la population déjà favorisée : les groupes qui ont un accès privilégié au pouvoir politique.

Malgré son immoralité intrinsèque et son absence de réalisme sur le plan économique, ce courant de pensée continue de trouver des adeptes. Ce que disait Ludwig von Mises « le socialisme n’a pas échoué en raison de résistances idéologiques, il reste l’idéologie dominante. Il a échoué car il est irréalisable » est toujours d’actualité.

Plus que jamais ? Combattre le socialisme n’est pas qu’une affaire d’économie, mais avant tout une question morale.

Article publié initialement le 2 octobre 2020.

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    Nouvel an : 14 bonnes résolutions pour un libéral

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 1 January - 03:50 · 3 minutes

Par Harry Browne

1. Je m’engage à promouvoir la liberté en faisant appel à l’intérêt personnel de chacun, plutôt qu’en essayant de convaincre d’adopter ma conception du bien et du mal.

2. Je m’engage à éviter d’entrer dans des polémiques. Mon but est d’inciter certains à désirer la liberté, pas de leur prouver qu’ils ont tort.

3. Je m’engage à écouter quand des personnes me parlent de leurs désirs et de leurs besoins. Ainsi, je peux les aider à comprendre comment une société libre peut les satisfaire.

4. Je m’engage à m’identifier, lorsque cela me semble adéquat, aux objectifs sociaux que mon interlocuteur peut viser – un environnement plus propre, une aide accrue pour les pauvres, une société plus solidaire – et à essayer de lui montrer que ces causes seront bien servies dans une société libre, mais jamais par l’État.

5. Je m’engage à faire preuve de sympathie et de respect pour les croyances et les besoins qui poussent les gens à chercher l’aide de l’État. Cela ne veut pas dire que je doive approuver les subventions ou les politiques du gouvernement. Mais si je ne reconnais pas leurs besoins, je n’ai aucune chance de les aider à trouver une meilleure façon de résoudre leurs problèmes.

6. Quel que soit le sujet abordé, je m’engage à revenir toujours au point central : l’individu vivra toujours beaucoup mieux dans une société libre.

7. Je m’engage à reconnaître la chance que j’ai d’être né Français. Tout projet d’amélioration doit commencer par la reconnaissance des bonnes choses que nous avons. N’évoquer que les défauts de la France rendra mon discours ennuyeux.

8. Je m’engage à me concentrer sur tout ce qui pourrait fortement améliorer la situation de la France si elle était dotée d’un État limité et à ne pas m’étendre sur toutes les situations intolérables qui existent aujourd’hui.

9. Je m’engage à me défaire de toute haine, de tout ressentiment et de toute amertume. Ces sentiments sont une perte de temps et me distraient de l’œuvre à réaliser.

10. Je m’engage à parler, à m’habiller et à agir d’une manière respectable. Je suis peut-être le premier libéral qu’une personne va rencontrer. Il est important qu’elle ait une bonne première impression. Personne ne veut entendre le message porté par un messager déplaisant.

11. Je m’engage à me rappeler que l’opinion « stupide » d’une personne est peut-être une opinion que j’ai pu avoir moi-même par le passé. Si j’ai changé, pourquoi ne pourrais-je pas l’aider à changer ?

12. Je m’engage à ne pas élever la voix dans une discussion. Quand le ton monte, personne ne gagne, personne ne change d’avis. Nous n’avons alors aucune chance d’être suivis dans notre quête d’une société libre.

13. Je m’engage à ne pas adopter les tactiques du PS ou de l’UMP. Ils recourent à la diffamation, à l’esquive et à l’intimidation parce qu’ils n’ont pas de réels avantages à proposer aux Français. En revanche, nous proposons la liberté. Nous pouvons ainsi gagner simplement en nous concentrant sur la vie meilleure que nos solutions apporteront.

14. Je m’engage à me montrer courtois dans mes relations avec mes adversaires et à les traiter avec respect, même si la réciproque n’est pas vraie.

Article initialement publié en janvier 2013.

Feu Harry Browne a été le candidat du Parti Libertarien à la présidence des États-Unis en 1996 et en 2000.

Texte traduit et adapté pour un public français par le Parti libertarien .

Traduction : Philippe Lognoul pour le Parti Libertarien / Adaptation : Alexis Vintray. Transmis par Advocates for Self-Government (ndt : partisans de l’autogestion)

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    Éloge de l’individualisme libéral

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 31 December - 03:40 · 5 minutes

Par Alain Laurent.

Qu’y a t-il de pire au monde que le nazisme, le djihadisme ou la pédophilie ? L’individualisme, bien sûr ! Forcément « forcené » selon l’anti-individualisme primaire idéologiquement dominant, « atomisation du corps social », « déliaison » et « désaffiliation » sociales en sont les funestes conséquences, sans compter un hédonisme matérialiste et un désastreux repli sur soi. Mais l’ennemi public n°1, c’est sans conteste l’individualisme libéral, conjuguant l’individualisme à un horrible libéralisme forcément « débridé » ou « ultra ».

Pourtant, cette alliance a été le sel de la civilisation occidentale et le terreau intellectuel du primat de la liberté individuelle responsable et la créativité entrepreneuriale. Et rien n’importe donc plus que la rétablir dans sa vérité et sa signification non biaisée.

De l’individualisme bien compris

Distingué et expurgé de ses pratiques dégradées (égoïsme trivial, narcissisme…), l’individualisme présente sous sa version « noble » et philosophique une singulière diversité d’interprétations : individualisme « aristocratique » (Nietzsche), anarchisant (Stirner), dissident (G. Palante), spirituel et existentiel (Kierkegaard), socialisante (O. Wilde, Jaurès), libertaire ( É. Armand), libertarien (Spooner, Nozick) – et… libéral.

Historiquement premier à le faire, Benjamin Constant a su en caractériser la commune « substantifique moelle » :

L’individualisme établit pour premier principe que les individus sont appelés à développer leurs facultés dans toute l’étendue dont elles sont susceptibles ; que ces facultés ne doivent être limitées qu’autant que le nécessite le maintien de la tranquillité, de la sûreté publique ; et que nul n’est obligé, dans ce qui concerne ses opinions, ses croyances, ses doctrines, à se soumettre à une autorité intellectuelle en dehors de lui… (Revue encyclopédique, 1er février 1826).

Voici donc ce qu’est l’individualisme bien compris : la créativité humaine réside dans cette seule réalité pensante qu’est l’individu, et elle a pour condition nécessaire l’indépendance d’esprit, accomplissement d’une « déclaration d’indépendance individuelle » (Ralph Waldo Emerson).

Libre gouvernement de soi, volonté de pleinement exercer notre capacité d’autonomie par l’autodétermination en décidant par nous-mêmes de ce qui nous importe, désir de vivre « selon soi » (Montaigne), par soi et pour soi (mais pas que pour soi !) en sont, comme la souveraineté sur soi, les expressions existentielles conséquentes – aux antipodes du conformisme, du collectivisme et du groupisme.

Les sources de l’individualisme libéral

Parmi toutes les versions possibles de l’individualisme, la « libérale » apparaît la plus cohérente et porteuse de « convivance » en ce qu’elle assure et garantit un droit de propriété sur soi indispensable à la souveraineté de l’individu, et qu’en s’adressant à l’individu en général, elle s’applique à tous les individus et pas seulement soi-même.

Cette spécificité s’explique historiquement : individualisme et libéralisme sont simultanément apparus et pour les mêmes raisons lors de la Renaissance, d’emblée en forte intersection matricielle axée sur une revendication de liberté individuelle étendue à tous les aspects de l’existence – sans autorisation ni permission des « autorités ».

Et de Locke et Humboldt à Mises ou Revel, ce sont bien souvent les mêmes penseurs qui ont « inventé » l’individualisme et le libéralisme, puis les ont explicitement conjugués en donnant corps de manière polyphonique à l’individualisme libéral.

« Sans individualisme, il n’y a pas de libéralisme » put en conclure le philosophe Norberto Bobbio.

Les vertus d’une belle alliance

En s’alliant libéralisme et individualisme peuvent donner chacun le meilleur de lui-même, se corrigeant réciproquement de leurs insuffisances potentielles et s’enrichissant mutuellement. C’est en s’inspirant de la philosophie sociale et morale libérale que l’individualisme peut parer au risque de dérives erratiques et anomiques provoquées par une conception hyperbolique de la souveraineté individuelle.

Dans l’individualisme libéral, le libéralisme canalise la force motrice de l’individualisme, lui permet de socialement s’organiser et d’être vécu en société, en sanctuarisant juridiquement le respect et le développement de la liberté individuelle par le Droit, décliné en droits s’imposant à l’État chargé de les protéger. Et en institutionnalisant la logique de la responsabilité individuelle, condition d’une pleine jouissance de la liberté individuelle en société en incitant les individus (considérés en acteurs autonomes) à assumer les conséquences de leurs actions , à les réparer et à tout faire pour les anticiper et les éviter.

L’individu responsable de l’individualisme libéral est du coup un individu fiable, qui inspire confiance aux autres dans un lien social authentique nourri d’une responsabilité qui n’est pas le « revers » de la liberté individuelle mais sa condition régulatrice d’exercice en commun.

De l’individualisme, le libéralisme reçoit un robuste ancrage dans l’individuel et l’interindividuel sans lesquels il perd son assise théorique et sa raison morale d’être. Présupposant l’existence première des individus, le soubassement cognitif du libéralisme n’est effectivement autre que l’ « individualisme méthodologique » qui, contre les conceptions holistes, voit dans les phénomènes sociaux le résultat complexe d’un « effet de composition » produit par les relations entre individus dotés d’autonomie.

Trop de libéraux croyant par ailleurs que seul l’État peut menacer la liberté individuelle, la pétition individualiste leur rappelle qu’elle l’est tout autant par le collectivisme moral, culturel et sociétal. Et qu’il revient à un État de droit musclé de sécuriser l’indépendance et la liberté effective de choix de l’individu contre la tutelle du groupe, l’assignation communautariste à résidence culturelle forcée et le retour à l’enfermement grégaire du « tribalisme » combattu par Hayek, K. Popper et Ayn Rand.

En ces temps troublés, aux tendances à un ré-enracinement identitaire et nationaliste s’ajoutent désormais avec le covid-19 celles de la résurgence de l’étatisme bureaucratique , du contrôle social paternaliste par recours à une surveillance numérique invasive.

Comme l’a dit Vargas Llosa, « le coronavirus ravit tous les ennemis de la liberté » ( Le Point , 9 avril 2020). Et c’est en réalité la liberté individuelle dans tous ses états qui se trouve encore plus… confinée. Pour résister à la vague liberticide de social-fascisme montant, ne sont-ce pas les valeurs et vertus de l’individualisme libéral qu’il faut réactiver : responsabilité personnelle, respect de la vie privée, coopération volontaire et liberté critique d’expression ?

Cet article a été publié une première fois en avril 2020.

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    Le mythe du Pass sanitaire garant des libertés

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 28 August, 2021 - 03:20 · 19 minutes

Par Xavier Méra.

Les manifestants contre le pass sanitaire usurpent leur mot d’ordre, nous dit-on aujourd’hui. La vraie liberté, le pass la défend. Par conséquent, ils en seraient les ennemis de fait.

Il sera avancé ici, au contraire, que si les formules « Le pass sanitaire, une nouvelle chance pour la liberté », « La vaccination pour tous, c’est la liberté pour tous », « Derrière le pass sanitaire, une éthique de la liberté », « Les manifestations anti-pass sanitaire sont un mouvement liberticide », ou encore « Le pass sanitaire ou la vaccination obligatoire sont des politiques libérales » semblent sorties d’un fameux roman dystopique, c’est qu’elles sont bien du même acabit que « la guerre c’est la paix » ou « la liberté c’est l’esclavage » .

Les lois instaurant le pass et élargissant son champ d’application sont bien liberticides. De plus, la brèche qu’elles ouvrent peut aisément devenir un précipice vers un « nouveau normal » totalitaire, en particulier si les justifications superficiellement libérales de nombre de ses promoteurs sont prises au sérieux.

Pass sanitaire : le chantage au reconfinement

Le pass (ou l’obligation vaccinale), ce serait la liberté, car son rejet c’est le refus de se faire vacciner, refus à son tour responsable d’ inévitables reconfinements et couvre-feux attentatoires aux libertés , ainsi que de la ruine économique et de l’extinction de la vie sociale qui s’ensuivent. Si on prend ce chemin, ce sera de la faute d’ enfants gâtés complices d’un virus liberticide .

Outre que cela présume que les anti-pass, en général, ne voudraient pas se faire vacciner, comme si c’était la seule motivation concevable de leur opposition, l’argument dépend entièrement d’une hypothèse requérant confirmation : les vaccins empêchent la transmission du virus. Or, ils sont de moins en moins réputés fiables à cet égard. Qu’en est-il néanmoins si les vaccins bloquent ou, au moins, freinent significativement les contaminations ?

Le cœur de l’argument relève du faux dilemme , comme expliqué ici-même : le pass ou le reconfinement . Car le grand renfermement ne serait évidemment pas un événement qui nous tomberait automatiquement dessus si on refusait de se conformer à la volonté des dieux. Ce serait un choix politique, le pass sanitaire en étant un autre, « ni l’un ni l’autre » en regroupant encore une multitude d’autres.

Faux dilemme donc, puisque l’argument omet sans justification d’envisager ces derniers. Faux dilemme permettant de faire passer à la trappe la question de l’ évaluation des politiques, la comparaison de leurs effets étant du coup restreinte au deux premiers scénarios (et encore, nos défenseurs de la science ne se pressent même pas pour présenter quelque preuve que les premiers confinements, couvre-feux, obligations de port du masque, etc. auraient eu les effets prétendument recherchés, comme si cela allait de soi ).

Faux dilemme dont la formulation, par-dessus le marché, exonère le gouvernement de la responsabilité d’un choix, l’obligation de confinement, qu’il est le seul à pouvoir faire. Des germes, ne pouvant nous laisser « libres », ne pouvant penser et agir, ne sont pas plus capables de nous « agresser », de nous enfermer et d’être liberticides , que des chiens ou des cochons , sans quoi on pourrait leur en faire procès .

Ce n’est qu’en excluant a priori le scénario dans lequel on peut aller au bistrot ou visiter ses cousins en Normandie sans passeport, que le dispositif peut être confusément considéré comme libérateur. Mais quand bien même le renfermement serait plus liberticide – ce qui n’est pas évident sur la durée puisque, contrairement au pass, aucun État ne pourrait l’imposer longtemps sans saper la base productive dont son existence même dépend au travers des recettes fiscales – ceci est bien sûr une insulte à l’intelligence de quiconque a un QI positif.

Prétendre que nous serions plus libres quand de nouvelles atteintes à la liberté relevant de la logique du bracelet électronique auraient pu être plus drastiques encore, ou que nous en avons déjà supporté de plus lourdes, ou qu’elles ne sont rien comparées aux sacrifices demandés à nos ancêtres obligés de « donner leurs vies dans la boue des tranchées », c’est se moquer du monde.

N’importe quelle atteinte aux libertés peut être ainsi présentée comme libératrice en comparaison d’une atteinte plus sévère. Par exemple, « l’esclavage, c’est la liberté », car on aurait pu assassiner les personnes concernées plutôt que de les réduire à leur condition d’esclave.

Arguer qu’un combat contre une pandémie requiert de transiger avec les libertés est une chose (discutable), mais affirmer que les atteintes prétendument requises relèvent de la défense de la liberté est une plaisanterie d’un goût douteux, pour rester poli.

Liberté, responsabilité et infections respiratoires

Reste l’argument différent selon lequel le passeport serait directement garant des libertés. D’apparence plus outrancier encore, en ce que les atteintes aux libertés impliquées n’en seraient en fait pas, il contient une vérité méritant qu’on s’y attarde.

Le pass protègerait parce qu’une contamination porterait atteinte à l’intégrité physique d’autrui et donc à sa liberté. Rejeter le dispositif reviendrait ainsi à ne pas voir plus loin que le bout de son nez, ce que personne de sérieux ne saurait défendre. Ce serait la promotion de la « liberté atomiste », irresponsable et finalement liberticide des « libertariens » et autres ennemis de la patrie .

Cet argument dépend toujours de l’hypothèse selon laquelle les vaccins bloquent la transmission du virus, mais contrairement au précédent, pourrait tout autant être mobilisé en faveur des confinements que du pass.

Puisqu’il se veut spécifiquement libéral , il a l’avantage de laisser moins de place à des ambiguïtés sur la notion de « liberté » évoquée qu’autrement.

Selon Ludwig von Mises , un de ses plus éminents représentants du siècle dernier, « Le programme du libéralisme devrait, résumé en un seul mot, se formuler ainsi : propriété […] Toutes les autres exigences du libéralisme découlent de cette exigence fondamentale. »

Ou, plus précisément, selon la formule de son disciple Murray Rothbard :

À chaque personne, en tout temps et en tout lieu, s’appliquent les mêmes règles fondamentales : propriété de la personne sur elle-même et sur les ressources préalablement inutilisées qu’on a occupées et transformées ; reconnaissance de tous les titres de propriété issus de cette propriété première, que ce soit par l’échange volontaire ou par le don.

La « liberté » prévaut là où chacun respecte ces règles. Nous sommes en effet bien loin d’une jungle hobbesienne où on « fait ce qu’on veut », mais s’ensuit-il qu’une contamination pourrait constituer une atteinte à l’intégrité physique d’autrui, à la « propriété de la personne sur elle-même » ?

En principe oui, comme cela est admis aujourd’hui pour les infections nosocomiales , par exemple. Même une contamination résultant d’une négligence pourrait valoir à son auteur quelques soucis devant un tribunal si la victime voulait porter plainte ; et que la partie demanderesse est capable d’identifier et de prouver la culpabilité de l’accusé.

Pour qu’il y ait négligence, toutefois, il faut qu’on puisse exercer un certain contrôle sur l’apparition du dommage, ce qui est certainement moins vrai dans le cas d’infections respiratoires que dans le cas de virus transmis seulement par voie sexuelle ou transfusion sanguine. Dans le cas qui nous occupe, ceci doit néanmoins être envisagé si des « gestes barrières » ont quelque efficacité.

Si un verdict de culpabilité tombe à l’issue d’un procès bien mené, l’usage de la violence est licite pour obtenir du contrevenant la réparation du dommage, voire le punir si l’agression était délibérée. Cependant, cela n’implique aucunement qu’il soit forcément illicite avant qu’un dommage n’ait été causé.

Comme l’explique Rothbard :

Si chaque homme est titulaire d’un droit absolu sur la propriété qu’il détient légitimement, il s’ensuit qu’il a le droit de la préserver, c’est-à-dire d’employer la force pour la défendre contre l’intrusion violente.

C’est la légitime défense.

Pour les tenants du pass-garant-de-la-liberté, c’est apparemment tout ce qu’il y a à établir. L’État se substituerait aux victimes potentielles pour défendre leur intégrité physique, comme n’importe quel bon samaritain pourrait le faire en s’interposant entre elles et des agresseurs qui les menacent.

Cependant, même si contaminer quelqu’un pourrait constituer un délit , cela ne suffit aucunement pour justifier un système de passeport sanitaire, une obligation vaccinale et les autres mesures restrictives dont nous sommes maintenant familiers. Et ce pour au moins deux raisons.

Pass sanitaire : vraie et fausse légitime défense

D’abord, il devrait être clair que, dans notre cadre de référence, la coercition préventive n’est licite qu’en présence d’une menace manifeste et imminente d’atteinte à l’intégrité physique de la personne ou de ses biens et que cette légitime défense doit être proportionnée à la menace.

Pour représenter une menace manifeste et imminente d’infection respiratoire, il faudrait au moins être visiblement contaminé et donc malade (à moins que les victimes potentielles ne sachent déjà que la personne est contaminée asymptomatique et contagieuse). Et il faudrait au moins être à proximité de la victime potentielle, plus ou moins près suivant les voies de transmission des germes en question. Il serait alors licite pour elle ou des tiers de repousser le malade à distance adéquate.

Mais aujourd’hui, l’interdiction de s’engager dans des activités quotidiennes sans pass s’applique à n’importe qui, sans égard à ces circonstances. La loi rend l’usage de la force licite contre des personnes et remet en cause leurs droits de propriété sur leurs biens, sans aucun début de preuve qu’elles menacent directement qui que ce soit.

Spécifiquement, elle nie leurs droits de propriété sur leur argent (amendes à payer par le propriétaire d’un bistrot et ses clients par exemple ; interdiction faite au patron de payer une nouvelle recrue sans pass), sur leurs moyens de production (bistrot dont le propriétaire ne peut plus décider des règles d’accès) et sur les personnes elles-mêmes (le patron menacé d’emprisonnement ; le patron, les employés et clients obligés de se faire injecter un produit et de communiquer à des tiers des informations comme prérequis à leurs échanges ; les candidats à un emploi à qui il est interdit de vendre leurs services de travail sans pass , etc.)

Tout se passe comme si elles étaient présumées contaminées et contagieuses et qu’elles représentaient des menaces quelle que soit la distance les séparant des autres dans les lieux en question. Et même s’il s’avère après coup qu’elles n’étaient pas contaminées et donc incapables d’infecter quelqu’un, elles demeurent « coupables ».

On ne peut pas mobiliser la conception libérale traditionnelle du droit pour traiter n’importe qui comme un agresseur jusqu’à preuve du contraire, et a fortiori avec. Car c’est bien ce que l’argument défend implicitement, sans quoi l’usage de la force pour interdire à des gens d’accéder à des endroits, et à d’autres de les y accueillir, ne pourrait pas relever de la violence défensive. Comme la coercition ainsi défendue dépasse de très loin le cadre de la légitime défense, elle relève essentiellement de la violence agressive.

La route de la servitude « atomiste »

Remarquablement, les tenants du « libéralisme » pro-pass pro-obligation vaccinale ne nous fournissent aucune raison de limiter le champ d’application de leur raisonnement aux lieux requérant aujourd’hui le pass et aux circonstances sanitaires actuelles. En cas de grippe saisonnière, par exemple, la liberté serait toujours bafouée parce que des personnes ne sont pas vaccinées, certifiées saines ou enfermées.

Et comme de tels virus ont toujours fait partie de notre écosystème et vont vraisemblablement continuer même si on exige qu’ils cessent de nous « tyranniser », il est difficile de voir en quoi, selon cette doctrine, on ne pourrait pas présumer que chacun est porteur de toutes les maladies transmissibles par voie aéroportée jusqu’à preuve du contraire , et qu’à ce titre il est une menace pour les autres, requérant son isolement. Aussi n’aurait-il droit d’accéder à tout lieu où d’autres personnes peuvent se trouver que grâce à un pass sanitaire élargi et permanent, s’il peut démontrer être dans l’état de santé requis.

Cependant, un passeport pourrait bien ne pas être suffisant. En effet, on voit mal pourquoi la règle de l’isolement par défaut ne pourrait pas s’appliquer à toutes les activités où la négligence des uns pourrait provoquer quelque atteinte à l’intégrité physique des autres et de leurs biens. Et pour nombre d’entre elles, aucun certificat ne permet de prévenir les actes négligents.

Puisque la liberté n’est certainement pas la liberté de tuer, blesser et détruire les biens d’autrui, au nom de quelle liberté irresponsable délivrerait-on donc des permis de conduire, par exemple, quand on a la certitude statistique qu’autrement, des milliers de personnes vont mourir sur les routes chaque année en France, dont une bonne partie en conséquence de l’imprudence d’autres conducteurs ? Il faut interdire la conduite automobile !

En somme, l’horizon « libéral » pro-pass sanitaire et pro-obligation vaccinale, c’est la prohibition a priori de tout comportement à risques pour autrui, sous prétexte que leur réalisation pourrait constituer un délit. Comme il est difficile d’envisager beaucoup d’activités sociales où ils seraient totalement écartés, ce libéralisme doit tendre à prôner une obligation légale permanente de distanciation sociale. La voilà, la « liberté atomiste ».

En pratique et à défaut de pouvoir être pleinement appliquée, il justifie que l’État s’immisce partout au prétexte de protéger tout le monde et au mépris de la propriété des personnes sur elles-mêmes et sur leurs biens. En un mot, il fournit un semblant de justification à un État totalitaire, en contradiction complète avec le programme du libéralisme classique .

Qu’ont pu manquer nos libéraux pro-pass pour avancer un argumentaire impliquant de telles incongruités, sinon que mener une vie sociale normale implique habituellement de s’exposer à quelques risques que d’autres peuvent nous faire courir, que les accidents causés par les actes des uns ou des autres font partie de la vie en société, au sein du foyer familial, dans les rues, dans des lieux de loisir, etc., et que cela ne justifie aucunement leur prohibitionnisme ?

Aussi, face à l’éventualité d’infections respiratoires constituant des atteintes à la personne, l’application des principes fondamentaux ici invoqués devrait être claire : il est licite de repousser un malade pour rester hors de portée de postillon et le reste relève de ce qu’il est convenu d’appeler la « responsabilité civile » dans le droit positif actuel, comme dans le cas des accidents de la circulation. Les circonstances spéciales d’une poussée épidémique ne changent pas la nature des actes impliqués et donc de la réponse juridique appropriée.

Le pass sanitaire comme rempart de la liberté : non reconnaissance du consentement

L’argument néglige un autre point essentiel : toute altération de l’état physique d’autrui ou de ses biens ne constitue pas une atteinte à la propriété de la personne sur elle-même et ses biens, et ce même si elle n’était pas en soi désirée. L’élément crucial éliminé du tableau est le consentement, pourtant impliqué dans l’exercice de ses droits de propriété dès qu’un échange volontaire a lieu.

Dans le cadre de son métier, un boxeur professionnel n’est pas en position de réclamer justice sous le seul prétexte qu’il se serait pris des coups ayant affecté son intégrité physique, ou de faire stopper un match dès qu’il commence parce que son adversaire le menacerait d’atteinte à sa personne.

S’exposer ainsi sur un ring fait partie de son contrat. S’engager dans un tel contrat relève de l’exercice de sa « propriété sur lui-même » et ne saurait donc résulter en une agression de la part de son adversaire (ou des organisateurs, propriétaires de salle, sponsors, etc.), tant que les coups sont donnés sur le ring. Et si un tiers vient s’interposer pour l’en empêcher, il ne défend aucunement la liberté du boxeur (ni de ses contractants), bien au contraire.

Bien entendu, dans la vie quotidienne, les gens évitent de s’exposer délibérément aux risques que le boxeur prend. Néanmoins, on l’a vu, ils doivent s’exposer à des risques que d’autres peuvent leur faire courir s’ils veulent vivre en société. Cette préférence n’implique certes pas d’en accepter à l’avance toutes les conséquences sans pouvoir demander des comptes à quiconque, sans quoi il ne serait jamais légalement question de dommages à réparer et de précautions à prendre pour les éviter.

Même dans le cas d’échanges volontaires, on peut penser que la présomption va dans l’autre sens tant que cet aspect de la relation ne fait pas l’objet de quelque clause contractuelle. Mais justement, il peut en faire l’objet, là où la liberté prévaut.

Les parties à un échange peuvent renoncer à l’avance à des poursuites contre leur partenaire au cas où un risque se réaliserait. Si le propriétaire d’un bar, craignant des poursuites en temps d’épidémie, affiche ostensiblement que tout le monde est bienvenu chez lui, l’entrée valant acceptation des risques encourus de contamination, aucune atteinte à l’intégrité physique des clients consentants ne peut être invoquée si certains se trouvent contaminés en conséquence.

Comme le boxeur, ce ne sont pas des victimes ayant besoin d’être protégées. Elles auront exercé leur « propriété sur elles-mêmes » en s’exposant à leurs risques et périls. Mais la loi instaurant le pass le leur interdit et est, en cela aussi, liberticide.

Liberté et sécurité sanitaire

Prétendre que toute opposition au pass revient à prôner l’anomie est absurde , comme l’est l’invocation de la liberté en défense du pass sanitaire.

Bien sûr, le pass (ou un confinement obligatoire) peut indirectement empêcher des infections de survenir, qu’on peut qualifier de délictuelles, et à cet égard protéger certains contre des atteintes à leur intégrité physique. Mais il ne peut le faire qu’au prix d’une violation massive des libertés de tous, y compris de ceux-là.

Car l’interdiction par défaut de se rendre dans nombre de lieux du quotidien, pour leurs propriétaires d’en décider les conditions d’accès, l’obligation de s’injecter des produits et de livrer électroniquement des informations sensibles à des tiers pour y échapper, s’appliquent à eux aussi.

Si elles devaient être décisives pour leur protection, c’est bien qu’ils auraient été autrement disposés à s’exposer à d’éventuels actes négligents d’autrui et en ont été empêchés. Même en ne se focalisant que sur eux, on doit donc conclure que l’État n’intervient pas là simplement en bon samaritain mais en berger conduisant son troupeau à coups de bâton.

Si l’on admet tout ceci, on pourra cependant se demander si l’aspiration à la liberté n’a pas pour prix de laisser une épidémie se répandre sans contrôle. On ne peut ici qu’esquisser une réponse.

La liberté n’exige aucunement que tout le monde adopte une attitude désinvolte ou soit à la merci de contaminations facilitées par elle. En effet, dans la mesure où l’estimation du rapport bénéfices/risques de s’exposer aux virus diffère dans la population, on doit s’attendre à voir émerger une offre de services spécialisée, avec par exemple des bars ouverts à tous (avec ou sans clause de non-responsabilité pour contamination dans les conditions de vente) pour les personnes à faible aversion aux risques, et des bars « zéro covid », où un certificat de vaccination est exigé à l’entrée, par exemple, pour les personnes à forte aversion au risque. On avait bien vu émerger une offre de restaurants non-fumeurs pour répondre à une demande correspondante avant que le législateur n’interdise les restaurants fumeurs !

Encore faut-il que les propriétaires de ces lieux aient, en tant que tels, toute latitude pour décider quels services ils peuvent proposer et à qui. Ce n’est manifestement pas le cas, interdiction leur étant faite de refuser, à leur initiative, de vendre en fonction de l’état de santé des clients, et donc de leur demander des certificats de vaccination.

Au lieu de s’attaquer plus avant aux droits de propriété des personnes sur elles-mêmes et leurs biens, on aurait donc pu faire l’inverse, c’est-à-dire rendre licite le refus de vente à des personnes jugées à risque et ainsi permettre à cette offre d’exister.

Puisqu’une demande de protection contre le risque d’infection aurait pu être satisfaite sans que quiconque ne soit forcé à choisir entre le passeport et l’isolement social, l’aspiration à la liberté et à la sécurité sanitaire ne sont pas forcément en conflit. Non pas comme l’expliquent certains parce que les mesures sécuritaires du gouvernement défendraient en fait la liberté, mais parce que là où la liberté prévaut, la production de sécurité désirée suit autant que possible.

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    Présidentielles 2022 : votez libéral, votez blanc

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 24 August, 2021 - 03:30 · 4 minutes

Présidentielles 2022

Par Rafael Guenoun.

Voilà déjà quelques temps que je souhaitais faire un petit billet sur les élections à venir, fatigué que j’étais de parler de COVID. L’opportunité s’est offerte à moi à la lecture de l’article de Pascal Salin , récemment republié sur Contrepoints .

Dans ce dernier, il appelle à l’émergence d’un Parti Libéral, qui viendrait défendre le vrai libéralisme, et non pas le « Libéralisme pour rire », dont parle Emmanuel Todd dans cet échange intéressant (parfois hérissant aussi) avec Barbara Stiegler.

Problème : ce parti existe déjà .

Anciennement Parti Libertarien, récemment rebaptisé Parti Libéral afin de rassembler les tendances libérales en France, il s’agit principalement d’une petit chapelle d’hommes et de femmes bien intentionnés mais – au même titre que la plupart des petits partis – engagés dans une bataille à l’issue bien prévisible, tant les règles électorales françaises tendent à favoriser les partis installés. Le succès de La République d’Emmanuel Macron (parfois En Marche, souvent en ordre dispersé) vient plus d’un fin coup tactique et d’un opportunisme gagnant, à un moment (2017) où les Français souhaitaient du changement.

Par son absence de ligne et de principes clairs, le centre était non seulement détournable, mais assez malléable pour plaire à une grande partie de l’électorat. Une de ses forces étant la recherche de consensus, Emmanuel Macron a réussi à en faire son slogan du « En même temps », qui veut en réalité dire « tout et n’importe quoi » – je ne l’apprends à personne. Un jour, il peut être pro-européen ; l’autre parler de souveraineté nationale, avant de se porter en chantre de l’anti-séparatisme (sorte de laïcité biaisée à l’encontre des musulmans, principalement), puis d’appeler les évêques de France à participer à la vie de la communauté.

Aujourd’hui, il apparaît assez clairement que le centre ne soit plus en odeur de sainteté chez les Français, principalement parce qu’il est associé à Macron. L’UDI et le MoDem ne pèsent plus rien et doivent leur existence soit à leur proximité avec le pouvoir en place pour le second, soit par la contradiction qu’il peut apporter au gouvernement de manière ponctuelle pour le premier.

Reste donc la vieille droite , « Libérale pour rire », et les gauches, « libertaires pour rire », elles. En réalité, toutes deux sont un différent goût de la même glace, l’étatisme. Et, une fois de plus, l’élection sera faite par la minorité la plus forte, qui se déplacera aux urnes bon an, mal an, parce que c’est « leur devoir » de citoyen.

Est-ce pourtant bien notre devoir ? Vis-à-vis de qui ? De la classe politique ? Celle qui gagne car elle reçoit le vote d’une dizaine de pourcent des inscrits et qui a le culot de prétendre qu’elle est donc légitime pour imposer à tous les choix de cette toute petite minorité ? De qui se moquent ces gens ?

La crise démocratique dont nous parlent ces bonimenteurs ne vient pas de l’électorat. Elle ne vient pas d’un refus des élites. Elle vient de la logique même des partis, qui amènent les politiques de tous bords à hystériser les débats, à porter l’attention de leurs bases électorales sur une forme de divertissement politique plutôt que sur des problèmes de fond.

George Washington – déjà ! – avertissait les Américains des dangers de la politique partisane en 1796 , à la fin de son dernier mandat. La dernière sortie en date du Président Macron sur le « crop top » est parlante. Voilà un exemple de drague lourde (d’ailleurs, que fait la police anti harcèlement de rue ?!) de la base conservatrice, qui est ravie que le président partage son avis sur un accessoire de mode. Question : est-ce vraiment le job d’un président ? Je vous laisse le soin de deviner ce que j’en pense. En tous les cas, c’est encore un nouveau sujet de divertissement politique qui fait jaser. Tous les partis politiques s’y mettent, et moi-même je me retrouve à en parler tant je suis abasourdi par le fait qu’un T-shirt soit devenu un sujet politique.

Aussi, en prévision de cette élection à coup sûr forte en rebondissements , je vous invite à vous plonger dans l’excellent Plaidoyer pour le Volontarisme d’ Auberon Herbert , qui date de plus d’un siècle mais aurait pu avoir été écrit hier. Le tout en espérant que, comme moi, vous en tiriez la leçon que le vote n’est qu’un chèque en blanc fait à des gus à l’ego surdimensionné, et que c’est l’action de terrain, l’entraide dans sa communauté (familiale, amicale, professionnelle, etc.) qui permet la solidarité et rend la vie plus douce, pas un décret gouvernemental ou une loi votée par une infime fraction de la nation au nom de tous.

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    Le libéralisme, le socialisme, et l’héritage divisé des Lumières

    ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Sunday, 22 August, 2021 - 03:30 · 5 minutes

libéralisme socialisme

Par Jonathan Razorback.

À quelques exceptions près, les différentes manifestations des idéologies libérales et socialistes s’inscrivent dans le prolongement de la philosophie des Lumières. Inversement, le mouvement des Lumières ne semble pas avoir produit beaucoup d’autres courants politiques, sinon les tendances républicaines et démocratiques modernes, le sécularisme, ou encore certaines doctrines productivistes comme le saint-simonisme . Libéralisme et socialisme sont donc les deux faces de la modernité politique.

Qu’est-ce que les Lumières ?

L’historien Antoine Lilti y voit un « courant intellectuel et polyphonique, articulé à un ensemble de pratiques sociales, dont le point commun est de promouvoir l’usage public de la raison, c’est-à-dire une discussion ouverte sur un grand nombre de sujets jusque-là réservés au secret de l’État ou de l’Église ». Cette volonté d’émancipation suppose une prise de conscience de soi qui constitue « l’intuition inaugurale d’un rapport critique d’une société à elle-même ».

La philosophie des Lumières est un humanisme, au plan épistémologique et moral. L’être humain est rehaussé dans sa capacité à comprendre, par la science, le fonctionnement du monde naturel et social. Doué de raison, aspirant au bonheur, il peut découvrir les conditions de son propre bien, et doit pouvoir interroger les institutions de sa société, les comparer avec d’autres (à une époque passée ou à l’étranger), et les réformer si besoin.

La légitimité du pouvoir politique, des institutions sociales, dépend de leur aptitude à promouvoir l’épanouissement terrestre des individus, ce qui implique de limiter le pouvoir au profit des droits individuels. Par la technique et la législation, les hommes ont le pouvoir d’améliorer la société. Le rationalisme et l’eudémonisme des Lumières fondent donc une espérance dans le progrès de l’humanité.

Dans leurs variantes radicales , les Lumières contestent les hiérarchies sociales, le principe monarchique, l’existence du surnaturel et la nécessité d’une religion.

Enfin, la raison humaine dégage de l’étude de l’univers des vérités et des normes de portée universelle. La diffusion des idéaux humanistes laisse entrevoir la possibilité d’une paix perpétuelle, d’une évolution pacifique des rapports entre États, fondée sur le respect du droit international. Le commerce et les échanges culturels tirent les nations de l’isolement, des préjugés locaux, et participent au mouvement vers l’universalité.

Libéralisme et socialisme : un même but mais des moyens différents

Les libéraux et socialistes héritent de ce corpus idéologique initial. Ce qui les divise sont les implications politiques exactes de ces idéaux, en particulier le périmètre de l’intervention de l’État et la place de la propriété privée et des rapports marchands.

Comme l’a écrit le philosophe et économiste libéral Ludwig von Mises :

Socialisme et libéralisme ne se distinguent point par le but qu’ils poursuivent, mais par les moyens qu’ils emploient pour y atteindre. – Le Socialisme – 1922.

Comment ces chefs-d’œuvre libéraux que sont la Déclaration d’Indépendance des USA et la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen justifient-ils les droits inviolables et sacrés de l’individu, sa liberté dans la limite de l’égale liberté de son compatriote, sinon au nom du « bonheur de tous » ?

Mais lorsqu’en 1795 Babeuf , le premier communiste moderne, attaque le droit de propriété privée , il le fait tout pareillement au nom de l’instauration d’une « société paisible et vraiment heureuse ».

Outre ces points communs, il existe une certaine perméabilité sociale entre ces deux familles de pensée. De nombreux intellectuels socialistes ou communistes – Pierre Leroux , Karl Marx , Jean Jaurès ou William Morris – ont été libéraux dans leur jeunesse.

Inversement, certains libéraux ou quasi-libéraux, comme Raymond Aron étaient d’anciens socialistes (par exemple le fameux Friedrich Hayek ). Un libertarien comme Bruno Leoni était un ancien marxiste, tout comme François Furet .

On pourrait du reste ajouter qu’entre ceux qui acceptent et ceux qui refusent la propriété privée des moyens de production , il existe les gros bataillons (qui m’ont toujours paru intellectuellement incohérents) des sociaux-démocrates . Comme les libéraux, les sociaux-démocrates admettent le capitalisme, le rapport de subordination salarial et ne contestent pas la propriété privée.

Mais contrairement aux libéraux, et comme les socialistes, les sociaux-démocrates considèrent la santé et le bien-être comme des buts politiques pouvant primer sur la maximisation de la liberté individuelle, ce qui les conduit à favoriser des politiques sociales, des institutions publiques comme les hôpitaux, une redistribution économique entre les classes sociales et une législation du travail limitant le pouvoir des capitalistes sur les salariés.

Dans ces conditions, on pourrait s’attendre à ce que les débats entre libéraux et socialistes soient relativement cordiaux, puisqu’ils s’opèrent sur fond de convergences philosophiques fondamentales. On sait que ce n’est guère le cas.

Pire encore, il est arrivé régulièrement que l’un de ces courants préfère nuire à l’autre en s’alliant aux extrémismes politiques. Du côté libéral, l’historien Ralph Raico a baptisé de « syndrome de Pareto » les dérives autoritaires, anti-démocratiques et fascistes d’anciens intellectuels libéraux, comme Vilfredo Pareto , Eugen Richter ou Theodor Heuss .

Du côté socialiste, on ne peut pas dire que tous les militants anticapitalistes ont eu la clairvoyance d’esprit d’ Otto Bauer , lorsque celui-ci a refusé de déclencher une insurrection en Autriche, qui aurait profité à l’extrême gauche bolchévisée.

Tout ceci nous confirme une triste loi de la politique : les groupes idéologiquement proches se détestent souvent davantage que les groupes qui, n’ayant rien en commun, ne risquent même pas de se côtoyer.

Post-scriptum : La continuité entre Lumières et socialisme a été notamment analysée et revendiquée par Friedrich Engels ( Socialisme utopique et socialisme scientifique , 1880), par Jaurès ( Unité doctrinale du socialisme , 1891) ; elle est flagrante dans la Morale anarchiste de Kropotkine .

On pourra aussi lire : Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide , Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio histoire, 2010, 945 pages.