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      La militarisation du maintien de l’ordre en France : vers une dérive autoritaire ?

      ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 18 April, 2023 - 02:45 · 8 minutes

    Par Bryan Muller.

    Depuis l’utilisation du 49.3 par Élisabeth Borne le 16 mars, les manifestations connaissent un regain de colère qui se traduit par une augmentation des incidents en marge des manifestations contre le projet de réforme des retraites. La frustration et l’exaspération laissent de plus en plus souvent place à l’expression physique du mécontentement social qui n’a pu se manifester concrètement au Parlement.

    Pour répondre aux jets de pierres et aux poubelles brûlées , le ministère de l’Intérieur a mis en place un important déploiement de force , acte jugé excessif et inapproprié sur la scène internationale par différents observateurs comme Amnesty International .

    À ces accusations graves de violations répétées des droits humains (manifester, circuler librement, exprimer publiquement ses opinions sans risque), le gouvernement retourne le vecteur : ce ne seraient pas les excès d’une partie des forces de l’ordre qui poseraient problème, mais « les factieux », ces manifestants qui voudraient renverser le pouvoir.

    Auditionné mercredi 5 avril par la commission des lois de l’Assemblée nationale puis par le Sénat, Gérald Darmanin l’assure encore , « la poussée extrêmement forte des violences » est due exclusivement à « l’ultragauche », aux « casseurs » et – s’il voulait faire dans la provocation, dit-il – aux preneurs d’otages (il parle de « prise d’otages » de la part des manifestants violents). Ces affirmations en viennent à omettre un autre facteur essentiel pour saisir la situation actuelle : l’évolution récente du protocole du maintien de l’ordre français .

    Le LBD, exemple d’une militarisation accrue des forces de l’ordre

    Depuis une trentaine d’années , les gouvernements successifs ont décidé de renforcer le matériel des gendarmes mobiles et des CRS qui sont les principales forces de l’ordre mobilisées pour encadrer les manifestations. L’armure, le pistolet, le gaz lacrymogène et des armes de guerre reconnues comme telles par l’État ( fusils d’assaut , grenades de désencerclement , LBD ) deviennent peu à peu partie intégrante de l’équipement standard pour le maintien de l’ordre.

    L’un des symboles de ce nouvel équipement est le lanceur de balles de défense (LBD). Introduit par Claude Guéant en 1995, le LBD est interdit dans le cadre des manifestations et expérimenté dans des unités spéciales pour lutter contre le terrorisme et les prises d’otage. Ce choix s’explique aussi bien par les pressions subies par le Conseil de l’Europe , que par la mort de Malik Oussekine en 1986 qui reste encore dans les esprits des dirigeants politiques.

    L’affaire Malik Oussekine, 1986, INA.

    Il faut attendre au moins 2007 pour que le LBD soit utilisé à titre expérimental en manifestation , et son premier usage se solde par une blessure grave. En effet, un lycéen est énucléé et, après onze années de procès, la justice reconnaît que le policier avait illégalement et illégitimement tiré sur un manifestant inoffensif.

    Une « dangerosité totalement disproportionnée »

    Par cette décision prise en juillet 2018, le tribunal administratif fait donc suite à plusieurs condamnations émises par d’autres instances françaises : l’inspection générale des services s’alarme du non-respect des règles permettant l’usage du LBD par les forces de l’ordre en juillet 2009, la Commission nationale de déontologie de la Sécurité (qui était chargée de veiller à la déontologie des forces de sécurité publiques et privées) s’inquiète de la « dangerosité totalement disproportionnée » du LBD en manifestation, ou encore le défenseur des droits en demande l’interdiction en manifestation en 2015 tant l’arme se révèle dangereuse et inutile (même sans les LBD, « la police n’est pas désarmée », elle dispose d’autres outils moins dangereux pour maintenir l’ordre).

    Pourtant, en décembre 2018, le troisième acte des Gilets jaunes marque également celui du retour en force du LBD. En seulement quatre mois, plus de 13 000 tirs de LBD sont réalisés contre les manifestants.

    Selon le journaliste David Dufresnes , en l’espace d’un an, plus de 300 Gilets jaunes sont sérieusement blessés et une trentaine éborgnés suite à ces tirs. Le LBD, cette arme de guerre selon les réglementations françaises et internationales , est passé en moins de trois décennies du statut d’arme expérimentale antiterroriste à celui d’« arme non létale ».

    Un maintien de l’ordre efficace et plus pacifié dans le dernier tiers du XX e siècle

    Depuis 2018, la France a été catégorisée par le magazine The Economist comme une « démocratie défaillante » au même titre que l’Italie, la Pologne et la Hongrie… Un résultat des plus surprenants quand on compare le protocole de maintien de l’ordre actuel avec celui adopté entre 1968 et 2000.

    Bien qu’imparfait, le modèle adopté avec et après les événements de 1968 par le préfet Maurice Grimaud et le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin (imités par leurs successeurs) se révèle très efficace.

    La mise à distance des corps (entre manifestants et policiers), la construction d’une gradation de la réponse donnée par les agents, la surveillance par l’infiltration des manifestants ( afin de renseigner au mieux les forces de l’ordre de la situation ), le développement de nouvelles tactiques visant à s’adapter aux risques d’affrontements et la volonté de laisser les manifestants s’exprimer calmement dans l’espace public, sont autant de changements qui permettent une pacification conséquente de la rue. Des agents chargés d’appréhender les « casseurs » restaient en retrait, prêts à intervenir dès le signal reçu, sans avoir à charger contre l’ensemble du cortège. Contrairement à certaines déclarations officielles , ces manifestants violents étaient déjà chaussés pour fuir, tout comme les agents étaient déjà préparés pour les poursuivre.

    Les années 1968-1983 furent pourtant marquées par des manifestations particulièrement violentes. Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre étaient courants. Toutefois, il y avait une volonté politique de pacifier les relations entre « la rue » et les forces de l’ordre. Cette pacification se poursuit tout au long des décennies 1970-1990 .

    Bien entendu, il ne faut pas idéaliser la période. Des incidents parfois très graves eurent lieu. On déplore au moins trois morts et quelques dizaines de blessés parmi les manifestants entre 1977 et 1999 , tout comme plusieurs dizaines de policiers et gendarmes furent blessés et un CRS tué par balle en 1976 . Cependant, la volonté des gouvernements alors en place d’assurer un maintien de l’ordre pacifié a offert d’excellents résultats avec seulement 5 % d’atteintes contre les biens et les personnes lors des manifestations entre 1975 et 1990.

    Les inquiétudes d’une tentation autoritaire

    À travers l’exemple du LBD, il est possible de constater que le renforcement de l’équipement du maintien de l’ordre – analogue à la baisse des effectifs des agents spécialisés dans le domaine – a été suivi d’une augmentation des accusations d’abus par les forces de l’ordre . Le problème ne vient pas de la formation des CRS et des gendarmes mobiles, qualitative par le temps qui y est consacré et son adaptation aux évolutions des manifestations publiques , mais du changement de la doctrine , du déploiement de policiers non spécialisés pour ce type de mission et des défaillances de la chaîne de commandement.

    À Paris sur les Grands Boulevards, le 23 mars 2023, de nombreux manifestants sont attaqués par les forces de l’ordre de manière qualifiée de disproportionnée, YouTube.

    Les sociologues Sébastien Roché et Olivier Fillieule l’ont longuement analysé : si l’usage des LBD a reculé pour l’instant, les incitations au contact avec les manifestants , l’usage répété des nasses , « les interpellations de masse pour dissuader de participer au cortège » , ou encore le refus de veiller au bon port du RIO (numéro d’identification des policiers) ne peuvent qu’alimenter les incidents et nourrir la défiance populaire à l’égard des forces de l’ordre .

    La France montrée du doigt

    Ainsi, depuis le sommet de la COP21 mais plus encore les mouvements sociaux contre la loi El Khomri en 2016, l’image de la France s’est fortement détériorée à l’international. L’accroissement de la répression a commencé aussi bien à inquiéter les Français , qui éprouvent une peur croissante d’aller manifester dans la rue voire d’exprimer publiquement leurs opinions , que les observateurs européens et nord-américains , qui voient là l’image d’un pouvoir « méprisant et insensible », « autoritaire », « brutal ».

    Cela n’est pas nouveau. La France a déjà été condamnée pour son usage excessif et répété de la force dans son protocole de maintien de l’ordre par la Cour européenne des droits de l’Homme en 2017 puis en 2019 .

    Le projet de loi de sécurité globale avait également suscité beaucoup d’inquiétudes puisqu’il cherchait à punir toute diffusion d’images de policiers et de gendarmes (« délit de provocation à l’identification ») Cela aurait drastiquement réduit la possibilité de poursuivre les éventuels agents responsables d’abus.

    L’usage de la violence ne saurait être toléré dans une démocratie. Cela vaut aussi bien pour les manifestants (qui doivent en répondre devant la loi) que pour les forces de l’ordre. Comme le rappelait Maurice Grimaud en mai 1968 , « frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ». Ou pour reprendre l’expression plus récente du socio-économiste suisse Frédéric Maillard qui tient le blog L’observatoire des polices , « les voyous ne méritent pas qu’on les [forces de l’ordre] leur ressemble ». The Conversation

    Bryan Muller , Docteur en Histoire contemporaine, Université de Lorraine

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’ article original .

    The Conversation

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      Démocratie : que se passe-t-il en Tunisie ?

      ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Wednesday, 8 March, 2023 - 03:30 · 20 minutes

    Une question légitime au vu de la situation de ce pays qui a pu paraître, pour nombre d’observateurs, comme une exception dans le paysage arabe musulman, réussissant ce qu’on a appelé à tort révolution du prétendu Printemps arabe . Car la situation est bien plus complexe qu’on n’ose l’évoquer et les choses n’y sont pas aussi simples qu’on le dit.

    Que se passe-t-il donc en cette Tunisie supposée, depuis peu, acquise à la démocratie ? Y a-t-il eu coup ou coups d’État ? Y assiste-t-on réellement à la mise à mort d’une démocratie naissante ? Et quid du modèle sui generis espéré sur sa terre d’une démocratie islamique ?

    Un régime traditionnellement autoritaire

    De fait, la Tunisie a souvent constitué un modèle et ce même du temps de la dictature, réputée comme élève studieux et appliqué dans l’apprentissage de la modernité. C’est que le dictateur Ben Ali, déchu en 2011, se réclamait volontiers du legs du premier président de la Tunisie indépendante, Habib Bourguiba.

    Certes, il l’avait déposé à la faveur de ce qu’on a appelé coup d’État sanitaire ; or, ce fut en application de la Constitution de l’époque et l’état de santé de Bourguiba, notoirement malade et quasiment inapte à gouverner, pouvait justifier une telle entreprise. Au reste, elle fut saluée par nombre de démocrates comme un acte courageux et salutaire dans l’intérêt bien compris du pays. Au point que pratiquement personne n’a contesté le sort indigne réservé au père de l’indépendance tunisienne, qui a fini sa vie reclus en prisonnier politique dans l’une de ses résidences de luxe.

    Il faut dire que le dictateur eut soin de se ménager le soutien de nombreuses figures éminentes de la Tunisie moderne, compagnons de route de Bourguiba, mais aussi opposants illustres à son autoritarisme et au culte entretenu de sa personne. Il a aussi tenu, au début de son règne, à faire des gestes significatifs, quoique simulés, en vue d’un assainissement de la situation politique vers le pluralisme et la démocratie, attendus par tout le peuple.

    Au vrai, il n’a fait que louvoyer, simuler et dissimuler, tournant vite sa cuti dès qu’il estima venu le moment de mettre le pays et son peuple jugé par trop turbulent s’il lui arrivait d’avoir ses droits et ses libertés, d’ailleurs jamais acquises même sous Bourguiba, pourtant chantre de la modernité du pays.

    Aussi Ben Ali a-t-il été le dictateur affiché que n’était pas Bourguiba, mais qui n’était pas moins un autocrate, éclairé certes, mais guère démocrate, un dictateur caché. Ainsi, le fruit de l’autoritarisme était bien dans le fruit Tunisie et la dictature n’a fait que le rendre visible, l’admettre même pour divers motifs et par nombre de subterfuges, dont les plus sophistiqués. La preuve ? Un arsenal juridique liberticide qui est, au demeurant, toujours en vigueur.

    Si Ben Ali n’avait pas les capacités intellectuelles de Bourguiba et encore moins sa vision de la politique et son charisme, il n’était pas moins un pur produit du système sur lequel a été érigée la Tunisie postcoloniale. Celui d’un État jaloux de son pouvoir, y voyant sa nécessaire force, l’exerçant au travers des forces de l’ordre et surtout d’une administration pléthorique, tatillonne dans le formalisme et le service de son magistère assimilé à celui du prestige de l’État. Et peu importe si cela se confond avec la classe au pouvoir ou la personne des gouvernants, fut-il un seul. Ce qui n’est pas seulement une spécificité du pays, mais également une idiosyncrasie culturelle que l’islam, ou du moins l’exégèse qu’on en a faite, a magnifiée en la dotant de ce qui lui manquait : un caractère indu de sacralité.

    La politique tunisienne a de la sorte toujours été sans ses lettres de noblesse, quoique la forme y était du temps de Bourguiba, mais non dénuée, au-delà des apparences de la force s’ajoutant à la rouerie de la politique à l’antique. Or, en cela, excellait Ben Ali, le miliaire pur jus. Ainsi, en termes de ruse s’est-il fait servir par des compétences qui se dévouaient, pour nombre d’entre elles, moins pour sa personne qu’à la cause du peuple. C’est un tel désintérêt de la politique chez pas mal de grands commis de l’État qui a assuré le succès tant vanté à l’étranger de la gestion du pays pas son régime autoritaire et ce malgré l’absence de démocratie.

    Pareille attitude chez ce personnel dévoué à la chose publique se retrouve être un trait sociopsychologique du peuple tunisien dont la capacité d’adaptation à toutes les situations est phénoménale avec une propension au fatalisme d’avoir des chefs maniant la cravache. Trop libre et même libertaire, le Tunisien accepte de céder sa liberté formellement pour pouvoir, en catimini, à l’ombre des lois répressives, vivre à sa guise son hédonisme, sacrifiant pour cela son droit à la citoyenneté. Ce qui n’était que pain bénit pour la dictature qui a alors su moduler l’usage de la force, parfois par trop sauvage, selon le degré de la gêne trouvée à assouvir sa passion d’abuser à gouverner et le faire, elle aussi, à sa guise.

    Un coup d’État déguisé en coup du peuple

    C’était, à grand trait brossé, l’état de la Tunisie à la veille de ce qu’on a appelé bien à tort révolution du jasmin et qui ne fut au mieux que ce que j’ai nommé dès le départ, coup du peuple. En fait, il s’agissait d’un coup d’État fomenté par les services américains dans le cadre de leur stratégie géopolitique et en exécution de leurs accointances avec l’islam rigoriste. Un signe qui ne trompe pas : la prétendue fuite de Ben Ali, déshonneur suprême pour un militaire, qui s’est retrouvé retenu en Arabie Saoudite. Ce qui n’aurait pu se faire sans la défection de ses cercles les plus rapprochés au vu de la défiance du peuple à l’égard du régime et son muet rejet.

    On a pu dire que Ben Ali n’a récolté que ce qu’il avait semé, n’ayant jamais eu le souci de ce que voulait son peuple : ses droits et ses libertés, en contrepartie du lourd tribut payé à supporter sa dictature et les exactions de sa famille. Or, même en catimini et à bas bruit, le peuple de moins en moins pouvait le faire. Aussi, lui garantir le minimum vital, ce à quoi veillait Ben Ali ne suffisait plus aux yeux des masses démunies de tout, surtout de la dignité de son vouloir être particulier précité.

    Or, ce coup d’État dont on ne parle pas est la première turpitude des élites tunisiennes post-dictature, particulièrement celles se prétendant au service des libertés et de la démocratie. La seconde, la plus importante à maints égards, fut évidemment de ne pas satisfaire la cause d’un pareil silence, subterfuge qui était destiné à permettre la réussite d’une transition sans heurts de la dictature à la démocratie, mais une vraie démocratie. Ce qui pouvait se justifier si l’on avait osé satisfaire les attentes populaires en termes de droits et de libertés concrets. Ce qu’on s’est gardé de faire.

    Ainsi, plus de dix ans durant, soit de janvier 2011 à juillet 2021, date de ce qu’on a appelé coup de force du président actuel, rien n’a été fait pour abolir la législation scélérate de la dictature. On s’est limité à singer l’Occident en adoptant une Constitution consacrant théoriquement les droits fondamentaux et les libertés privatives, mais avec l’intention délibérée de la garder lettre morte. On l’a même entendu sur les travées de l’Assemblée des représentants du peuple, le Parlement tunisien. Cela s’est vérifié d’abord avec le refus d’instaurer la Cour constitutionnelle, formalité essentielle prévue pourtant par le texte fondamental avec une date butoir à son installation. Et bien évidemment, cela s’est confirmé avec le refus d’abolir les textes les plus perfides de la dictature.

    De telles turpitudes ne furent pas de la seule faute des islamistes contrôlant les rouages essentiels de l’État. Pour ce faire, ils avaient besoin des compromissions des supposés modernistes et laïques ; et ils les ont eues. Ces derniers leur ont permis de rester au pouvoir et même après l’arrivée à la magistrature suprême du défunt président Caïd Essebsi, supposé émule de Bourguiba, élu avec les voix des femmes et des jeunes avec la ferme promesse de leur rendre leurs droits et qui ne l’a pas honorée sciemment en pratiquant le mensonge au nom d’une bien vicieuse realpolitik.

    L’occasion ratée d’un contrecoup du peuple

    On l’a dit supra, le peuple arrivait de moins en moins à vivre à sa guise bien qu’en cachette, ce qui était une forme de dignité à ses yeux ; il en venait aussi de plus en plus ouvertement à rejeter ce qu’on avait appelé dictature souriante. Le Tunisien commençait même à muer psychologiquement, loin de l’archétype habituel de personne souriante, ouverte à l’altérité, car il supportait de moins en moins sa vie de claustration dans un pays devenu une réserve alors qu’il a dans le sang le besoin de bouger, circuler librement.

    C’est ce qui explique la terrible vision, au lendemain de la chute de la dictature, des multitudes de la jeunesse tunisienne se ruant sur les plages désertées par les forces de l’ordre pour « brûler » comme on dit populairement, faire la traversée de la Méditerranée vers les îles italiennes proches. On était pourtant à l’orée d’une aube nouvelle mais ces jeunes de Tunisie rêvaient d’autre chose : leur liberté chérie, comme s’ils savaient à l’avance qu’elle n’aurait pas droit de cité encore dans le pays. Car c’est pour elle qu’ils ont fait le coup de feu contre les sbires du dictateur et que nombreux parmi eux ont payé de leur vie sous les coups des snipers stipendiés, semble-t-il, par les forces occultes agissant à la chute de la dictature populairement honnie.

    Effectivement, la situation du peuple ne varia pas d’un iota puisque la législation de la dictature est restée en vigueur ; et elle l’est toujours même si le président actuel ne cesse de claironner son intention de rétablir sa souveraineté dans le pays. Pire, il n’arrête pas dans le même temps de réclamer son souci d’être juste, assurant que la loi est à appliquer à tous, sans distinction ; or, la loi elle-même, bien que légale, est déjà injuste car scélérate, ayant servi au maintien de la dictature ; elle est donc illégitime. Car il ne faut pas oublier que les textes liberticides du droit positif en Tunisie sont non seulement ceux de la dictature (dont la honteuse loi 52 réprimant sauvagement le cannabis et martyrisant les jeunes), mais aussi un héritage de la colonisation (dont le fameux article 33 du Code pénal réprimant l’homosexualité qui n’a jamais constitué un péché en Islam pur).

    Aussi le coup de force du 25 juillet 2021 fut-il salué par le peuple comme une délivrance. On se remit à espérer que ce qui ne fut pas fait en 2011 le sera. Et on faisait confiance à son auteur qui avait été porté au pouvoir par une majorité écrasante et qui avait la réputation d’honnêteté et dont les mains étaient propres en un pays mité par la corruption. Une bonne partie de la classe politique a aussi salué l’entreprise, entamée au demeurant en conformité avec la Constitution.

    Toutefois, ce qui ne manque pas de surprendre, c’est que personne n’a réclamé l’abolition de la législation qui brimait et brime le peuple ou à tout le moins demandé l’adoption d’un moratoire à l’application de ses plus perfides dispositions dans l’attente de voter des textes de substitution. Il faut croire que les opposants au président Saïed étaient et restent trop obnubilés par le pouvoir et ses aficionados par leurs règlement de comptes avec les islamistes pour se soucier de ce que réclame le peuple : ses droits au quotidien et ses libertés privatives, intimes y compris. Pour les premiers, c’est d’autant plus incompréhensible que de telles lois scélérates sont appliquées pour harceler tant le peuple que la classe politique qui crie à la dictature de Saïed. Pour les seconds, une telle pulsion de vengeance d’ennemis politiques dénote leur degré d’adhésion à une vraie démocratie.

    Aussi, le retournement tragicomique de l’histoire a voulu que l’ennemi des uns et le héros des autres n’a fait qu’appliquer des lois que les anciens politiques au pouvoir ont tout fait pour garder en vigueur ; ce faisant il n’a fait qu’emboîter le pas à ceux qu’il dénonçait et punissait. Ainsi, le premier coup d’État, qui a trahi sa justification, a généré un autre n’en étant pas le contrecoup du peuple espéré, perdant de la sorte sa légitimité populaire avérée à son occurrence, tout comme pour le premier.

    Une démocratie introuvable

    Parler donc de combat pour la démocratie chez les uns et les autres, notamment de la part des opposants au président Saïed, relève moins du sérieux que du subterfuge. Tous luttent pour le pouvoir et rien d’autre. En effet, qu’est-ce qu’une démocratie sinon des lois et des libertés, pas seulement théoriques, inscrites dans des textes jamais appliqués. La dictature n’est pas non plus une opération électorale vidée de tout sens, étant ignorée, sinon boycottée, par les plus larges masses. Ce qui fut le cas des élections législatives, notamment la dernière voulue par M. Saïed, qui prouvent que rien n’a changé encore dans le pays. De fait, une démocratie honnête et véridique en Tunisie consiste à commencer par débarrasser le peuple de tout ce qui l’empêche de vivre paisiblement et dignement sa vie. Outre les lois scélérates de la dictature, cela implique aussi qu’on lui reconnaisse son droit à circuler librement.

    Or, que fait M. Saïed ? On le voit certes se soucier de la corruption, cette hydre qu’il n’est pas facile de vaincre et se soucier de ce qui est nettement plus facile à faire, édicter le texte salutaire libérant le peuple de ses chaînes légales ! Bien pis ! involontairement peut-être, il a suscité une bien malheureuse polémique sur la présence des subsahariens en Tunisie. Que n’a-t-il plutôt saisi cette occasion pour être le héraut du droit à circuler librement entre les deux rives de la Méditerranée, cause principale de la venue en Tunisie de ces malheureux subsahariens accusés désormais de tous les maux !

    C’est cependant ce qu’on se doit de faire si l’intention affichée par le président Saïed est avérée, à savoir d’être juste de voix et de voie. Et ce d’autant mieux que l’antidote aux problèmes de la migration clandestine et à ses drames existe bel et bien : le visa biométrique de circulation. Outil parfaitement sécurisé, connu dans les chancelleries, il devrait être substitué au visa actuel devenu obsolète étant respectueux des réquisits sécuritaires. Concrètement, il consiste à délivrer gratuitement en contrepartie de la levée des empreintes digitales, suprême concession sans contrepartie, le droit de circuler librement aux ressortissants des pays dits à tort d’émigration, car ils ne deviennent immigrés qu’à cause de l’impossibilité pour eux de circuler librement. Un tel visa de circulation valable un an au moins et renouvelable par tacite reconduction permettra d’entrer en Europe mais avec l’obligation d’en sortir avant trois mois consécutifs de séjour avec toutefois la possibilité d’y revenir aussitôt pour un nouveau séjour de la même période et avec la même exigence durant la validité du visa.

    Voilà, entre autres, une recette utile au service du peuple tunisien, de la paix et de la démocratie en Tunisie et en Méditerranée ; et elle traduit une adhésion à l’esprit et à la lettre de la démocratie voulue dans ce pays, un régime de dignité avec des droits et des libertés citoyens et non une fausse et introuvable démocratie. C’est ce dont devraient parler et pour laquelle pourraient agir tant le président Saïed que les cercles de son opposition qui dénoncent sa dictature sans être crédibles, le peuple n’ayant rien vu des deux bords qui soit susceptible de changer sa vie au quotidien, une existence de misère du fait de l’absence de la dignité d’être un peuple vraiment souverain, et non seulement en termes de slogans, étant doté de ses droits basiques et de ses libertés privatives les plus évidentes.

    L’impératif catégorique de la réforme juridique et religieuse

    Que se passe-t-il donc en Tunisie, au final ? Coup d’État de Kaïs Saïed ? Ce ne serait alors que la réplique d’un autre coup d’État tu et qui ont tous les deux eu l’adhésion populaire avant que, pour le premier, la déception ne soit totale et, pour le second, le désenchantement ne soit encore de mise. Pour les deux événements, on a effectivement agi au nom d’un peuple qui en espérait gros pour sa dignité, mais pour finir de ne point satisfaire ses attentes. La preuve ? on l’a dit : le maintien en vigueur encore de la législation qui le brime de la dictature que tout un chacun condamne.

    Est-ce que l’homme fort actuel du pays règle ses comptes avec ses opposants ? N’est-il pas plutôt en train d’appliquer la législation liberticide en vigueur que ses opposants, qui étaient bien au pouvoir durant la décennie passée, ont veillé à garder pour se servir et brimer leurs propres opposants ?

    Quid enfin de la démocratie qu’on bafouerait et du modèle tunisien qu’on tue ? De quelle démocratie parle-t-on ? On l’a vu, le peuple est dans la même situation que sous la dictature car il n’a vu l’adoption, au mieux, que de textes et initiatives de pure forme, les élections libres étant contrôlées par des partis sans programme ni véritable assise populaire en dehors de leurs adhérents, leurs sympathisants et obligés. D’ailleurs, le record historique d’abstention à la dernière manifestation électorale ne vient pas de nulle part, il ne fait que confirmer le désintérêt populaire massif pour la chose publique telle qu’elle a été incarnée la dernière décennie par une classe politicienne qui était en total décalage avec les réalités du pays, coupées du peuple, autiste à ses attentes les plus légitimes.

    La responsabilité de ce qui se passe aujourd’hui est donc assumée par toute la classe politique, celle au pouvoir aujourd’hui certes mais surtout celle qui y a été et qui n’a pas su saisir la chance historique qu’elle devait honorer de transformer le pays en une véritable démocratie. Ainsi, le parti islamiste n’a fait que prétendre être une démocratie musulmane ; il a usé et abusé de slogans creux et de faux semblants, sinon de mensonges. Ce faisant, toute son attention allait au maintien au pouvoir afin de servir ses intérêts tant matériels qu’idéologiques. S’il a eu du talent, ce ne fut pas au service du peuple, mais à avoir les soutiens nécessaires, tant à l’étranger que dans le pays, parmi les supposés démocrates qui ont, de même, pratiqué la politique sans nulles lettres de noblesse.

    Pourtant les exhortations à cesser de jouer un tel jeu malsain n’ont pas manqué et ce dès l’arrivée des islamistes au pouvoir, les exhortant à assumer leur devoir d’ aggiornamento à la fois politique et religieux en s’attelant à l’impératif catégorique de la réforme du pays, notamment sur le plan juridique et religieux. Ils n’y ont point prêté attention, se laissant aller à leur péché mignon qui, il est vrai, ne leur était pas propre, relevant de ce que je nomme « jeu du je », une duplicité assumée en ce qu’ils prenaient pour un théâtre d’ombres, où il est fatal de simuler et de dissimuler, même ce qui relève de l’évidence.

    Quel avenir alors pour la Tunisie ?

    Assurément le meilleur, sa classe politique ayant atteint le pire, toutes tendances confondues, au même moment où son peuple a retrouvé les automatismes de son esprit de contradiction libertaire. On ne peut donc qu’entrevoir une évolution bien meilleure que les derniers événements, tirant profit des vicissitudes de la décennie ratée en autant d’expériences utiles en vue d’une nouvelle tentative démocratique duodécimale.

    Déjà, ce samedi 4 mars 2023, la puissante centrale syndicale a organisé la plus importante manifestation contre le pouvoir en place. D’aucuns y voient un bras de fer entre l’héritière du patriote absolu, amant du peuple que fut Farhat Hached, et le président Saïed dont l’issue sera déterminante pour la démocratie dans le pays. Il faut toutefois se garder de voir les choses en termes de personne, K. Saïed n’étant que le produit du système autoritaire toujours en place qu’on a décrit. Il n’y aura donc de démocratie que le jour où l’on osera réformer ce système en commençant par abolir toutes les lois de la dictature et de la colonisation que les politiques actuels acceptent sans oser les dénoncer.

    Si l’on se décide enfin à quitter le clair-obscur entretenu sur la législation scélérate du pays, notamment les aspects présentés comme ayant une connotation morale et/ou religieuse, et sur lesquels l’on se tait pudiquement ou s’interdit de gloser, on fera enfin le pas décisif fatal vers la démocratie. Car, répétons-le, celle-ci n’est que l’octroi de ses droits et libertés au peuple, tous ses droits et toutes ses libertés sans nulle restriction idéologique ou supposée religieuse.

    Ce qui impose par la même occasion d’avoir le courage enfin d’ouvrir la voie à une nouvelle exégèse de l’islam afin de renouer avec son esprit et ses visées véritables puisque, dans sa lecture pure, il est une foi de droits et de libertés. D’ailleurs la nouvelle Constitution voulue par M. Kaïs Saïed, encore plus que la précédente, réfère à cette religion du peuple en imposant d’en appliquer les valeurs. Ce qui constitue, par conséquent, le noeud gordien de la moindre réforme dans le pays, non seulement en termes religieux, mais aussi politiques, économiques et juridiques, l’islam n’étant pas qu’une religion, étant tout autant une politique, une philosophie de vie. C’est pour cela qu’il importe de reconnaître cette dimension éminente de l’islam qui est loin d’être pur culte, étant d’abord une culture avant d’être que simples rites.

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      Maroc : la liberté d’expression malmenée

      ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 7 February, 2023 - 03:30 · 5 minutes

    Toute société démocratique se fonde sur un pilier fondamental et indispensable : la liberté d’expression . C’est le droit propre à chaque individu qui lui permet de rendre publics ses émotions, ses sentiments et ses opinions. La participation des citoyens à la vie politique garantit le fonctionnement démocratique de l’État.

    Cette participation peut prendre différentes formes mais elles relèvent toutes du droit à la liberté d’expression : critiquer le pouvoir en place, révéler des vérités, exprimer son refus des politiques instaurées, etc. La garantie de ce droit requiert des institutions répondant aux normes démocratiques, soit un ensemble de règles et de principes encadrant leur fonctionnement transparent, responsable, équitable et indépendant.

    Dans les régimes autoritaires le pouvoir doit être nécessairement centralisé autour d’une seule personne ou un petit nombre de personnes ayant le pouvoir de contrôle et de manipulation des institutions de l’État. Les règles démocratiques qui assureraient leur bon fonctionnement doivent être brisées par le recours à des restrictions de la liberté d’expression afin de limiter la capacité des individus à observer, réfléchir, critiquer et remettre en question le contrat établi.

    Même les démocraties avancées peuvent recourir à des restrictions de la liberté d’expression mais pas de façon fréquente et structurelle comme celle des pays où règne l’autoritarisme, où le pouvoir politique réprime et censure dès qu’il se sent en danger.

    Au Maroc, comme dans plusieurs pays arabes ou du tiers monde, les individus sont confrontés à des atteintes à leur liberté d’expression, des journalistes aux activistes et jusqu’au citoyen lambda.

    La répression n’est pas un intrus dans la vie politique du Maroc , elle en est un élément crucial qui fait partie de l’ADN marocain. Des professeurs à l’université ou à l’école ont cette relation autoritaire répressive avec les étudiants, des parents avec leurs enfants, des responsables des administrations publiques, et toute personne pouvant jouir d’un tout petit pouvoir supplémentaire sur une autre pourra appliquer son autoritarisme. Pas seulement le régime.

    Depuis 2017, la répression a explosé

    Le nombre de détenus politiques et d’expression est allé crescendo. Depuis la crise du covid la limitation du droit de réunion et de manifestation s’est accrue grâce notamment à la promulgation de l’état d’urgence sanitaire toujours d’actualité. Les arrestations arbitraires des activistes rifains du Hirak en 2017 et les peines de prison surréalistes par rapport aux présumés crimes, les procès se caractérisant par la non-équité des journalistes et des activistes des droits humains, et les détentions des blogueurs des réseaux sociaux à cause de leurs opinions.

    De nombreuses fondations et associations de défense des droits de l’Homme tant marocaines qu’étrangères ont critiqué ces atteintes à la liberté des citoyens et ont plusieurs fois demandé des procès équitables pour tous les détenus, la libération de certains d’entre eux et la fin de ces pratiques qui nuisent à l’image du pays et provoquent des dégâts multidimensionnels sur les individus de cette génération et la suivante. La résolution adoptée par le Parlement européen sur la dégradation de la situation de la liberté d’expression n’a rien apporté de nouveau mais a appuyé les affirmations et les dénonciations des activistes et des victimes qui n’ont pas de crédibilité pour l’opinion publique marocaine. Mais pour beaucoup, même la majorité du Parlement européen ayant voté pour l’adoption de la résolution manque de crédibilité et d’objectivité, et considèrent qu’il s’agit d’un complot contre le Maroc et sa politique étrangère avec les États-Unis, Israël et les pays d’Afrique.

    L’expansion des discours médiatiques influencés par le régime ont renforcé la polarisation sociale ainsi que l’extension des faux comptes de réseaux sociaux pour influencer l’opinion publique et diffuser les campagnes de diffamation contre les « ennemis du régime » et leur entourage.

    Cependant, il semble que le régime néglige les effets de la propagation de la désinformation et des discours de haine, lui qui réprime et justifie ses comportements et politiques autoritaires par la garantie de la stabilité et la paix et la lutte contre la discorde qui sème la zizanie et se retrouvera in fine comme la Syrie. Cet exemple de la Syrie diffusé largement par les discours politiques et médiatiques, continue d’être évoqué par un nombre non négligeable de Marocains comme une forte motivation de leur silence : « on accepte les atteintes à notre égard pour éviter la situation actuelle de la Syrie » ; « On peut vivre sans liberté mais pas sans pain » ; « ils l’ont arrêté parce qu’il ne se mêle pas de ses affaires » ; « vous voulez revenir à l’ère du siba (l’anarchie) ? Alors taisez-vous et foutez la paix au Makhzen » etc. Les manifestations et les révolutions ont été largement associées au chaos et aux guerres civiles déclenchées après les mouvements du Printemps des peuples en 2011, les gens ont cru en ces idées et les ont adoptées.

    Cette polarisation accrue a biaisé les visions et les opinions vis-à-vis des opposants aux politiques émanant du pouvoir et toute personne qui ose exprimer un avis contraire ou révéler des vérités en relation avec ce pouvoir. Accepter un certain statu quo consiste en fait à se rebeller contre les lois de la nature à caractère dynamique fondamentalement. L’univers s’inscrit dans une continuité de mutations et de changements infinis, le soleil, les planètes, les étoiles et les galaxies se déplacent constamment, les espèces naturelles et les races humaines depuis leur création sont en évolution constante et les régimes politiques à leur tour ne sont pas rigides, sont soumis aux transformations et n’échappent pas à la loi du dynamisme.

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      L’autoritarisme n’est pas compatible avec le progrès économique

      Mises Institute · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 7 January, 2023 - 03:40 · 6 minutes

    Par Patrick Barron .

    Est-il possible ou même souhaitable que la liberté et le progrès économiques soient compatibles avec l’autoritarisme ? Bien que certains puissent le croire, c’est un faux raisonnement. La liberté est indivisible. La liberté politique et la liberté économique sont indissociables.

    C’est la position de Ludwig von Mises lui-même. Dans Planning for Freedom , il déclare : « La tyrannie est le corollaire politique du socialisme comme le gouvernement représentatif est le corollaire politique de l’économie de marché. » En ce qui concerne la réaction d’un citoyen à une telle tyrannie, il écrit dans Planned Chaos que « Si un plan directeur doit être substitué aux plans de chaque citoyen, des combats sans fin doivent voir le jour. Ceux qui ne sont pas d’accord avec le plan du dictateur n’ont pas d’autre moyen de continuer que de vaincre le despote par la force des armes. »

    Mises oppose la tyrannie du socialisme au capitalisme dans Bureaucracy lorsqu’il écrit :

    Le capitalisme signifie la libre entreprise, la souveraineté des consommateurs en matière économique et la souveraineté des électeurs en matière politique. Le socialisme signifie le contrôle total du gouvernement dans toutes les sphères de la vie de l’individu et sa suprématie sans restriction en tant que conseil central de gestion de la production. Il n’y a pas de compromis possible entre ces deux systèmes.

    Certains peuvent contester l’affirmation de Mises. Après tout, se référer à l’autorité, même à une autorité aussi grande que Mises, ne prouve pas qu’il a raison. Certains diront que le progrès économique dépend sûrement de la sécurité de sa personne et de ses biens. « N’est-il pas évident, disent-ils, que les régimes autoritaires assurent une meilleure sécurité intérieure quelle que soit la dureté des châtiments, que leurs voisins démocratiques plus permissifs ? » Certains pays autoritaires, comme la Chine et certains pays arabes, valident ce postulat. Tant que l’on obéit aux règles, les affaires peuvent prospérer. C’est du moins ce que l’on prétend. Au lieu de simplement opposer les affirmations de Mises à celles des autres, examinons d’autres problèmes liés à l’autoritarisme.

    Les problèmes du régime autoritaire

    L’un des principaux problèmes que pose un régime autoritaire est de déterminer qui doit choisir le dictateur.

    La société occidentale a dépassé le « droit divin » des rois, bien que la succession noble prévale encore dans certains pays du Moyen-Orient. La plupart des autoritaires fondent leur droit de régner sur le renversement violent du régime préexistant. La Chine, Cuba, l’Iran et la Corée du Nord viennent à l’esprit. Mais cela ne constitue guère une base intellectuelle solide pour le pouvoir actuel ou futur. Mises affirme que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement car elle permet des transitions pacifiques entre les administrations. Le peuple décide qui gouverne par le biais d’élections périodiques. Lorsque la société semble aller dans la mauvaise direction, un changement pacifique de direction est préférable à une tentative de coup d’État.

    Le dynamisme est l’essence même d’une économie en progrès. Il implique l’adoption de nouveaux moyens de répondre aux demandes des consommateurs et l’abandon des anciennes méthodes. Joseph Schumpeter a désigné ce processus par le terme de « destruction créatrice ». C’est un anathème pour les sociétés autoritaires. Celles-ci sont soutenues par des flagorneurs incompétents qui ont été placés à des positions favorables par le dictateur lui-même. Cependant, là où il n’y a pas de destruction créatrice, il n’y a pas de progrès. Lorsque j’étais officier dans l’armée de l’air, mon voyage en Union soviétique au début des années 1970 a confirmé ce que je savais déjà. L’Union soviétique s’effondrait de l’intérieur. Il y avait peu de biens de consommation et ceux qui étaient disponibles pour le citoyen soviétique ordinaire étaient de mauvaise qualité, au-delà de mes pires espérances. Dans l’excellente introduction de Requiem pour Marx , Yuri Maltsev souligne que l’une des raisons pour lesquelles le rideau de fer est tombé est que le peuple a tout simplement renoncé à essayer de vivre dans une société de plus en plus folle.

    Hayek nous rappelle que l’autoritaire n’a pas une meilleure idée que quiconque de la manière d’ordonner une économie ; ce n’est pas non plus possible pour un groupe de planificateurs armés des outils les plus puissants. Les milliards de décisions nécessaires sont inconnues et inconnaissables . Rares sont ceux qui en savent plus que ce que leur permet leur spécialisation industrielle, et la nécessité de s’adapter en permanence aux forces du marché dépasse la perception d’une personne en particulier.

    Nous devons tous être prêts à jeter l’ancien et à adopter le nouveau afin de suivre l’évolution des marchés. La loi c’est « change ou meurs ». La mort peut être lente ou soudaine mais rien ne peut remplacer le changement.

    L’importance de comprendre que la liberté est indivisible

    Cinq années d’ expansion de la monnaie fiduciaire ont tellement perturbé les économies du monde entier qu’une grave récession se profile à l’horizon. Les prix augmentent. Le commerce mondial est attaqué. Le monde est au bord de la guerre nucléaire. La dette souveraine a atteint des niveaux absurdes. Toutes ces insultes envers les gens ordinaires nous sont apportées par des gouvernements hors de contrôle qui n’ont aucune compréhension de l’économie réelle et bien sûr aucune compréhension réelle de la création de richesse.

    Un exemple de cela est la façon dont les allocations de chômage somptueuses ont découragé les travailleurs de chercher un emploi. Ne les blâmez pas. Il est dans l’intérêt rationnel de millions de personnes de faire l’aumône quand elles le peuvent. Veuillez plutôt blâmer les politiciens qui ont rendu tout cela possible grâce à l’expansion de la monnaie fiduciaire. Malheureusement, lorsque les fruits amers de ces politiques ratées ne pourront plus être ignorés, trop de gens demanderont au gouvernement de prendre les choses en main et de « faire quelque chose ». Le problème est que le gouvernement a causé le problème en premier lieu et par conséquent n’a pas de solution viable. Mais cela ne l’arrêtera pas. Il doit donner l’impression de faire quelque chose.

    La seule réponse est la liberté totale, tant dans la sphère économique que politique. L’économie doit subir des ajustements difficiles pour réorienter le capital vers sa meilleure utilisation, telle que déterminée par les consommateurs et non par le gouvernement. La réalité doit prévaloir. L’expansion de la monnaie a détruit beaucoup de capital en le dirigeant vers des utilisations moins productives que celles que le public déterminerait dans un environnement de liberté totale.

    Nous devons résister à la tentation de croire qu’un homme fort peut nous sauver. Nous ne pouvons que nous sauver nous-mêmes. L’Occident moderne est caractérisé par la paresse, les dépenses frivoles et la vie au-dessus de ses moyens. Nous devons faire le contraire. Travailler dur, vivre frugalement et économiser sont des solutions que chacun peut adopter pour se protéger des empiètements de l’autoritarisme.

    Traduction Contrepoints

    Sur le web

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      « Des sources de la connaissance et de l’ignorance » de Karl Popper

      Johan Rivalland · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 31 December, 2022 - 04:00 · 11 minutes

    Ce petit essai est la transcription d’une conférence donnée par Karl Popper à la British Academy en janvier 1960. Il commence par expliquer l’effet voulu du titre : l’ignorance symbolisant la non-connaissance, comment pourrait-elle avoir des sources ? Son intention est en réalité de porter l’attention sur les théories du complot qui sont une sorte de résistance organisée à la connaissance et en ce sens une perversion dont les influences malignes « pervertissent et contaminent nos esprits et nous accoutument de manière insidieuse à opposer une résistance à la connaissance ».

    Les sources de la connaissance

    S’appuyant sur la controverse qui opposait empiristes britanniques (Bacon, Locke, Berkeley, Hume, Stuart Mill) et rationalistes (Descartes, Spinoza, Leibniz), il entend montrer quant à lui que ni l’observation, ni la raison, ne peuvent être définies comme la source de la connaissance.

    Pour autant, nier l’importance de la théorie de la connaissance et de ses conséquences pratiques risque de déboucher sur l’autoritarisme et les conceptions totalitaires . L’enjeu est donc de taille.

    En réalité, le problème est tout à fait simple. Les convictions libérales – la croyance en la possibilité d’une société régie par le droit, d’une justice égale pour tous, de droits fondamentaux, et l’idée d’une société libre – peuvent sans difficulté persister après qu’on a reconnu que les juges ne sont pas infaillibles et risquent de se tromper quant aux faits et que, dans la pratique, lors d’une affaire judiciaire, la justice absolue ne s’accomplit jamais intégralement…

    C’est de cette possibilité de la connaissance et de l’accès à la vérité que l’on est capable de distinguer de l’erreur que sont nées la science et la technique modernes. Et non en invoquant de quelconques autorités.

    L’homme a la faculté de connaître : donc, il peut être libre. Cette formule exprime la relation qui lie l’optimisme épistémologique et les conceptions libérales. La relation inverse existe également. L’absence de confiance dans le pouvoir de la raison, dans la faculté qu’a l’homme de discerner la vérité va presque toujours de pair avec une absence de confiance en l’homme.

    C’est en ce sens que le traditionalisme s’oppose au rationalisme au sens large (incluant l’intellectualisme cartésien et l’empirisme). En l’absence de vérité objective, il oppose l’adhésion à l’autorité de la tradition, au chaos. Tandis que le rationalisme revendique le droit de critiquer toute tradition et toute autorité reposant sur la déraison, les préjugés ou le hasard.

    Se méfier des croyances. Une mise en garde pour l’épistémologue

    L’unique intérêt de l’épistémologue, nous dit Karl Popper, est de découvrir la vérité. Que celle-ci s’accorde ou s’oppose à ses idées politiques. Et en s’écartant de ses désirs utopiques. C’est pourquoi, dit-il, « la meilleure méthode consiste peut-être à commencer par soumettre à la critique nos croyances les plus chères ». Ce qu’il s’applique lui-même en tant que libéral.

    L’erreur résulte du refus coupable de voir la vérité lorsqu’elle est pourtant manifeste « ou dans les préjugés que l’éducation et la tradition ont gravés dans notre esprit, ou encore dans d’autres influences pernicieuses qui ont perverti la pureté et l’innocence originelles de notre esprit ».

    Les théories du complot, à l’instar de la version marxiste visant la supposée conspiration de la presse capitaliste qui déformerait et censurerait la vérité, ou encore celle à l’encontre des messages religieux, sont une autre dérive, non seulement inconciliable avec la tolérance, mais terrain propice à l’ignorance.

    Des croyances fausses parviennent quelquefois à perdurer pendant des siècles de manière surprenante, au mépris de toute expérience, et ce, qu’elles tirent ou non leur force de l’existence d’un complot.

    L’épistémologie positive

    Si l’épistémologie optimiste de Bacon et Descartes ne saurait être vraie, écrit Karl Popper, le paradoxe est qu’elle a été « la principale source d’une révolution intellectuelle et morale sans précédent ».

    Elle a encouragé les hommes à penser par eux-mêmes. Elle les a conduits à espérer qu’ils pourraient, grâce à la connaissance, se libérer eux-mêmes et libérer autrui de la servitude et du dénuement. C’est elle qui a rendu possible la science moderne. C’est elle qui a inspiré la lutte contre la censure et la répression de la liberté de pensée. Elle est devenue le fondement de la conscience non conformiste, de l’individualisme, et elle a donné un contenu nouveau à la dignité humaine ; c’est d’elle qu’est venue l’exigence de lumières universelles, qu’est né le désir d’une société libre. Cette conception a fait que les hommes se sont sentis responsables à l’égard d’eux-mêmes comme d’autrui, et elle leur a imprimé la volonté d’améliorer non seulement leur propre sort, mais aussi celui de leurs semblables . Nous avons là l’exemple d’une idée contestable qui a donné naissance à une multitude d’idées légitimes.

    À l’inverse, elle a aussi eu de terribles conséquences : « La doctrine qui affirme le caractère manifeste de la vérité – que celle-ci est visible pour chacun pour peu qu’on veuille la voir – est au fondement de presque toutes les formes de fanatisme ». On voit bien là émerger les thèses conspirationnistes , centrées sur l’idée qu’on cherche à nous cacher la vérité.

    Mais elle peut aussi être la source des autoritarismes , une autorité étant chargée de fixer ce qui doit être tenu pour la vérité manifeste. De manière forcément arbitraire.

    Ce qui peut inspirer, selon Karl Popper, une épistémologie pessimiste, que Platon lui semble particulièrement incarner. Dans la continuité des illustres poètes antiques qui ont précédé, il existerait des sources divines de la connaissance que nous avons oubliées mais dont la théorie de la réminiscence suppose que nous puissions être en mesure de les reconnaître (ce que symbolise indirectement la maïeutique socratique , qui vise en particulier à tenter de dissiper les préjugés par un questionnement ayant pour but d’accoucher les idées). Qui préfigure le cartésianisme. Mais à travers le mythe de la caverne , Platon stipule que le monde sensible n’est qu’une ombre et que l’accès à cette connaissance divine ne peut se faire qu’au prix de difficultés presque insurmontables, que seuls quelques « élus » sont en mesure d’atteindre, plongeant la majorité des mortels dans l’ignorance. Ce qui débouche sur des conceptions autoritaristes .

    La méthode inductive

    Mais Karl Popper, retenant essentiellement la perspective optimiste, s’intéresse surtout à la méthode inductive interprétative de Bacon (à la suite d’Aristote), dont il dit être un partisan convaincu, consistant à chercher à éliminer les préjugés et fausses croyances, à travers les contre-exemples (à l’instar de ce que pratiquait Socrate). Méthode par nature antiautoritaire et antitraditionaliste, rejoignant aussi l’esprit cartésien, avec quelques différences (volonté d’aboutir à une connaissance absolument certaine chez Descartes, là où Socrate – conscient de nos limites et du fait que nous savons peu – refuse toute prétention à la connaissance ou à la sagesse). Mais qui n’est pas sans difficultés et limites en raison notamment de notre faillibilité qui suppose une critique rationnelle et une autocritique de tous les instants.

    Nous ne saurions en résumer ici trop brièvement et maladroitement la substance, tant Karl Popper convoque de grands esprits pour en établir les subtilités (Erasme, Montaigne, Locke, Voltaire, John Stuart Mill, Bertrand Russel, etc.), au risque d’introduire malgré nous des biais interprétatifs . Idées qui ont débouché chez ces auteurs sur la doctrine de la tolérance, fondée sur l’incertitude de nos connaissances, du fait de les faiblesses et erreurs dont nous sommes tous pétris, tant « … nous sommes nous-mêmes la source de notre ignorance ».

    Karl Popper ne manque pas de rappeler, en ce sens, que « la physique cartésienne remarquable à certains égards était erronée. Or elle ne se fondait que sur des idées qui, de l’avis de Descartes, étaient claires et distinctes et eussent donc dû être vraies ». Ce qui rejoint partiellement le parti de Jean-François Revel de donner pour titre à l’un de ses ouvrages Descartes inutile et incertain .

    Popper discute ensuite de la question de l’origine et de la vérité factuelle, dans une perspective essentialiste, mais nous n’en reprendrons pas les éléments ici.

    Une critique de l’empirisme

    Popper conteste l’observation en tant que source ultime de la connaissance. Toute assertion serait censée reposer sur des observations. Or, constate-t-il, la plupart de nos assertions sont fondées sur d’autres sources que l’observation.

    À travers des exemples simples, il montre la réelle difficulté de pouvoir remonter de manière certaine à la source de la supposée observation. Même des investigations poussées parviendront difficilement à prouver la validité de chacune des assertions en chaîne tendant à démontrer la sûreté de la source. Dans la plupart des cas on parviendrait à une impossibilité logique, rendant vaine une telle démarche. Ladite observation reposant elle-même sur une interprétation, produite tantôt à la lumière du savoir théorique, tantôt à l’abri de toute théorie. Sans compter son lot d’erreurs, de déformations, d’omissions de toutes sortes. Très souvent, les connaissances sont la résultante de références qui se rapportent à une source commune qui elle-même peut être fautive.

    Lorsqu’ils sont possibles, l’expérimentation (voir ce qu’écrivait Jean Fourastié à ce sujet) , ou encore l’examen critique, peuvent constituer des parades à même d’accroître notre connaissance sans qu’il ne s’agisse davantage de sources ultimes et laissant intacte la question de départ et la réponse brutale qu’en fait Popper :

    Mais quelles sont alors les sources de notre connaissance ? La réponse me semble-t-il, est celle-ci : il existe toutes sortes de sources, mais aucune d’elles ne fait autorité .

    On peut penser que certaines références (telle ou telle parution scientifique, par exemple) constituent des sources de connaissance considérées comme sérieuses, ou que certaines communications font davantage autorité que d’autres. Mais, considérant un article d’une parution scientifique de référence, « la source de celui-ci peut fort bien être la mise en lumière d’une incohérence figurant dans un autre article ou bien la découverte de ce qu’une hypothèse proposée dans une autre communication est susceptible d’être testée grâce à telle ou telle expérience ; ces diverses découvertes, qui ne sont pas imputables à l’observation, constituent également des « sources » au sens où elles nous permettent d’accroître notre savoir ».

    Le rationalisme critique

    Selon Popper l’erreur fondamentale est « de ne pas distinguer assez clairement les problèmes d’origine des problèmes de validité ».

    Le problème de l’origine des sources est donc mal posé par l’empiriste, et même à récuser, car appelant une réponse de nature autoritariste. Il établit d’ailleurs une intéressante analogie avec la traditionnelle question de la théorie politique, elle aussi selon lui mal posée, « Qui doit gouverner ? », qui « appelle des réponses autoritaristes comme « les meilleurs , « les plus sages », « le peuple » ou « la majorité » […] Il faudrait lui substituer une question tout à fait différente : « Comment organiser le fonctionnement des institutions politiques afin de limiter autant que faire se peut l’action nuisible de dirigeants mauvais ou incompétents – qu’il faudrait essayer d’éviter bien que nous ayons toutes les chances d’avoir à les subir quand même ? »

    De la même manière, sur la problématique des sources de la connaissance, au lieu de se demander quelles seraient les meilleures, ou les plus sûres, Popper propose de la reformuler ainsi : « De quelle manière pouvons-nous espérer déceler et éliminer l’erreur ? » Rejoignant ainsi la position fort ancienne de Xénophane . Et la réponse de Karl Popper est de nouveau : par la critique (des théories, des suppositions, y compris les siennes propres si possible). Ce qu’il propose d’appeler « le rationalisme critique » distinct du rationalisme de Descartes ou même de Kant . Il peut prendre la forme d’une assertion provisoire que l’on soumet à une critique aussi rigoureuse que possible et qui peut le cas échéant être réfutée par l’expérimentation. Tout au moins pour ce qui est du domaine scientifique ( plus difficilement historique ).

    Pour conclure son intervention, Karl Popper forme une série de dix thèses qui se basent sur les raisonnements précédents. Nous ne les reprendrons pas ici mais en guise de conclusion de cette présentation nous nous contenterons d’en extraire le point suivant (le sixième) qui nous semble plus fondamental que jamais en ces temps de remise en cause de tout ce qui fonde notre civilisation :

    La connaissance ne saurait s’élaborer à partir de rien – d’une tabula rasa – ni procéder de la seule observation. Les progrès du savoir sont essentiellement la transformation d’un savoir antérieur. Bien que ces progrès soient dus quelquefois, en archéologie par exemple, à un hasard de l’observation, l’importance des découvertes réside habituellement dans leur capacité de modifier nos théories antérieures.

    Karl Popper, Des sources de la connaissance et de l’ignorance , Rivages, novembre 2018, 160 pages.

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      En avons-nous vraiment fini avec la covidocratie ?

      Jean-Paul Oury · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Saturday, 10 December, 2022 - 04:15 · 7 minutes

    Les experts ne semblent pas sonner l’alarme outre mesure concernant la neuvième vague de covid. Et pourtant en avons-nous vraiment fini avec la « gestion politique » de la pandémie ?

    Qu’il s’agisse des images choquantes des confinements chinois ou des bruits qui laissent entendre le possible retour des passes sanitaires (devenus nécessaires pour voyager) tout indique que nous sommes loins d’être sortis de la covidocratie.

    Vers une banalisation du covid ?

    Les dernières données sur la pandémie ne semblent pas susciter la crainte outre mesure des milieux médicaux.

    Interviewé sur Europe 1, l’infectiologue Éric Caumes parle de neuvième vague avec l’arrivée d’un sous-variant d’ omicron qui n’entraîne pas pour l’instant de niveau très élevé des hospitalisations. De même, il souligne que le nombre des décès n’augmente pas vraiment ; quant à l’impact au niveau des urgences, il reflète selon l’expert la « désertification médicale en ville ».

    Selon lui le constat général étant que le covid s’est installée dans la société « comme le coronavirus OC43 précédent qui est parmi nous depuis la fin du XIX e siècle. » Aussi l’infectiologue recommande une stratégie vaccinale similaire à celle de la grippe… Nous irions donc vers une « banalisation » de la maladie même si comme il le rappelle, celle-ci fait tout de même encore actuellement une cinquantaine de morts par jour.

    Confinements et apprentis dictateurs

    Et pourtant les images récentes de la Chine montrent à quel point cette pandémie a été l’occasion de réveiller les instincts totalitaires de certains États. En proie avec sa stratégie zéro covid le gouvernement de Xi ne semble pas vouloir lâcher prise sur la stratégie du confinement, illustrant l’absurdité d’une politique sanitaire qui croit pouvoir éradiquer un virus en enfermant les populations et en bloquant les rouages de la société.

    La leçon à tirer de cet exemple, c’est que contrairement aux scientifiques qui se doivent de changer de théorie au fil des réfutations , les politiques n’hésitent pas à persévérer et reproduire les mêmes erreurs même si on leur démontre par a + b que cela ne fonctionne pas. Si on peut comprendre de manière rétrospective qu’on ait eu recours à ce genre de politique sanitaire au tout début de la pandémie, a contrario il semble que les États ayant abusé des politiques de confinement ne se soient pas trop penchés sur l’utilité de celles-ci.

    Ainsi les auteurs d’une méta-analyse publiée par le Johns Hopkins Institute 1 ont passé en revue plus de 18 590 études et constitué trois groupes d’analyse :

    1. Les études d’index des confinements stricts (réduction de la mortalité de 0,2 %)
    2. Les études d’ordre d’isolements sur place (une réduction de 2,9 % en moyenne)
    3. Les études spécifiques d’interventions non pharmaceutiques (aucune preuve d’effet)

    Les auteurs de l’étude ont conclu à une quasi absence d’impact des confinements ce qu’ils ont formulé élégamment :

    « Dans les premiers stades d’une pandémie, avant l’arrivée des vaccins et de nouveaux traitements, une société peut réagir de deux manières : des changements de comportement obligatoires ou des changements de comportement volontaires. Notre étude ne parvient pas à démontrer les effets positifs significatifs des changements de comportement obligatoires (confinements). Cela devrait attirer notre attention sur le rôle des changements de comportement volontaires […] Il devrait être clair qu’un rôle important des autorités gouvernementales est de fournir des informations afin que les citoyens puissent réagir volontairement à la pandémie de manière à atténuer leur exposition. »

    Hélas nous en sommes loin quand on se souvient, par exemple, qu’ Éric Ciotti a trouvé les confinements trop laxistes et a écrit à Emmanuel Macron pour exiger des mesures plus strictes :

    « La mise en œuvre d’un couvre-feu dans les quartiers où le confinement n’est pas respecté ou appliqué, aussi bien dans certains quartiers touristiques que dans certaines cités communautarisées, des sanctions financières et pénales plus lourdes à l’encontre de ceux qui ne respectent pas les règles de confinement, la mobilisation de l’armée pour faire appliquer ledit confinement, l’interdiction du sport en extérieur et la modification du système d’attestations qui devraient être fournies par les employeurs ou une autorité publique »

    Cette petite liste concoctée par l’actuel candidat à la présidence du parti Les Républicains illustre bien à quel point certains politiques ont utilisé la situation pour des raisons politiques et laissé libre cours à leur fibre autocrate.

    Le passe, saint Graal de la covidocratie

    Comme je le montre dans Greta a ressuscité Einstein , la pandémie s’inscrit dans un changement de paradigme global qui frappe actuellement nos sociétés : la politique tente de récupérer la science à son propre compte (c’est le cas aussi avec le climat et la biodiversité) avec pour finalité d’instaurer de nouvelles lois qui s’appuieraient sur ladite science.

    Concrètement une forme de covidocratie a vu le jour, autrement dit un régime politique qui tire son pouvoir de la « science du covid ». On peut schématiser cette récupération au travers de cinq sophismes qui permettent au discours politique d’instrumentaliser la science :

    L’affirmation d’un consensus

    Par exemple, Antony Fauci a déclaré « je suis La Science et vous ne pouvez me critiquer » et la censure des contradicteurs : voir à ce sujet la controverse sur la déclaration de great Barrington , ou le débat sur les études gains de fonction financées par le contribuable américain.

    La moralisation du débat sur les thérapies

    Par exemple, les débats chloroquine vs remdesivir ou encore « vax-évangélistes », « anti-vax » et « vax-sceptiques ».

    Le recours à des politiques sanitaires

    Sans mesures véritables des résultats, elles se sont traduit par l’éternel retour des confinements et des passes sanitaires .

    L’instrumentalisation du sentiment de peur

    Voir à ce sujet le débat sur les données statistiques de l’Imperial College de Londres et Neil Ferguson)

    Le réductionnisme

    Le covid devient la seule pathologie importante : voir à ce sujet les retards pris au niveau des soins du cancer.

    Bien qu’il soit confronté à une pathologie subjective, car nouvelle, le covidocrate imagine qu’il peut s’appuyer directement sur la science (identifiée de manière précipitée à la médecine) pour prendre en charge directement les patients dans le cadre de protocoles et en se passant progressivement des médecins devenus inutiles puisque c’est le Comité scientifique qui définit « La Science ».

    On comprend alors pourquoi des dispositifs de types passes sanitaires peuvent émerger dans ce contexte. Ils ont un bel avenir puisqu’ils offrent une solution politique pour gérer toutes formes de pathologies. L’idée générale étant qu’un État pourra piloter et gérer à distance une maladie et planifier la santé des administrés.

    Concrètement, si la mise sur le marché du vaccin a été salutaire en permettant de lever les confinements, l’ obligation vaccinale reste fort critiquable . D’après de nombreux experts, celle-ci n’aurait pu concerner que les populations les plus fragiles et susceptibles de développer des formes graves… quant aux populations qui ne présentaient pas un risque particulier, on aurait pu imaginer les laisser consulter leur médecin de confiance pour se renseigner sur le vaccin et prendre une décision sur ses conseils. Avec le passe sanitaire, un algorithme se charge d’implémenter une politique de taille unique qui transpose la vision des covidocrates : la science des législateurs l’a emporté sur la pratique des médecins. L’objectif n’est plus de guérir le patient mais qu’il soit conforme à la norme.

    Dans ces conditions il n’y aurait rien d’étonnant à ce que les passes sanitaires fassent un beau jour leur retour. On ne sera pas surpris d’apprendre que l’Organisation Mondiale de la Santé réfléchit à un passeport de vaccination international .

    Lors du dernier G20, les leaders réunis à Bali ont déclaré :

    « Nous reconnaissons l’importance de standards techniques partagés et de méthodes de vérification dans le cadre des standards définis par l’IHR (2005), pour faciliter la transparence des voyages internationaux, l’interropérabilité, et la reconnaissance de solutions digitales et non digitales, incluant des preuves de vaccination. » (paragraphe 23 de la déclaration des leaders du G20 à Bali).

    Ajoutons-y le permis carbone et nous serons prêts pour le stade ultime de la planification technocratique : l’algorithmocratie.

    1. Jonas Herby, Lars Jonung, and Steve H. Hanke, A Literature Review and Meta-Analysis of the Effects of Lockdowns on COVID-19 Mortality, The John Hopkins Institute for Applied Economics, SAE./No.200/January 2022
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      On a le droit de critiquer les confinements maintenant ?

      Claire Libercourt · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Thursday, 8 December, 2022 - 03:50 · 3 minutes

    Depuis que les Chinois se révoltent contre trois années de politique autoritaire anti-covid, les admirateurs béats du modèle de gestion de crise de Pékin se font beaucoup plus discrets en France.

    Ça y est, face à la pression populaire, les autorités chinoises ont décidé d’assouplir un peu la politique zéro covid . Un peu seulement, parce que la surveillance policière et numérique s’est étendue et la traque des dissidents et autres révoltés risque fort de s’intensifier.

    La Chine de Xi Jinping est une dictature impitoyable, et comme l’a souligné Frédéric Mas, son élite dirigeante craint par-dessus tout finir comme le personnel de la défunte URSS, à faire de la pub pour des pizzas après avoir brassé des millions.

    Merci Xi pour la libération de la parole en France

    Sans surprise, partout en Occident, les éditocrates ont salué le courage des réfractaires aux mesures absurdement liberticides du pouvoir chinois. Seulement, hier ce sont les mêmes qui conspuaient les manifestations contre les confinements en les confondant systématiquement avec les minorités d’antivax et de complotistes.

    Par déférence envers l’État, ses courtisans et sa bureaucratie sanitaire, la classe médiatique a considéré comme raisonnable les pires mesures en matière de politique publique, réglant son pas en matière de contrôle social et de parano hygiéniste sur la plus grande dictature du monde. Se sont succédés sur les plateaux les pires khmers blancs, tressant des couronnes de lauriers pour la gestion de crise de l’administration chinoise et ses mesures d’enfermement systématiques.

    Pire, ce sont les pays autrefois les plus libéraux qui se sont lancés dans les politiques sécuritaires les plus folles, comme en Australie ou en Nouvelle-Zélande .

    À croire que la planification, parce qu’elle était sanitaire, échappait aux critiques dévastatrices de la planification centrale opérée par Friedrich Hayek !

    La Chine, modèle de gestion de la crise covid

    Pourquoi ces mesures aussi nocives, contre-productives et dignes de la pire dictature du monde ont-elles été accepté avec autant de naturel dans des pays à la culture (moyennement pour la France) libérale normalement constituée ?

    Parce que ses tenants parlaient la langue doucereuse et faussement apolitique de la technocratie. La fausse neutralité du bavardage technocratique, qu’on retrouve au sein de tous les États bureaucratiques, prétend dépasser les conflits et les arbitrages politiques entre groupes d’intérêt au nom de leur domaine d’expertise.

    Au nom de la Science, de l’administration rationnelle des personnes et des objets, du faux pragmatisme technicien se sont imposées les solutions du pire des régimes possible. Il est temps de retrouver des solutions libérales aux problèmes qui se posent au sein de l’ordre politique et social libéral au lieu d’aller piller les solutions des despotes et des tyrans de la planète.

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      Comment Poutine a recruté la droite française

      Pascal Avot · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Tuesday, 15 November, 2022 - 04:30 · 5 minutes

    La France occupe une place très particulière dans les stratégies de l’impérialisme russe : elle a toujours constitué une cible de choix pour les prédateurs du Kremlin. La filiation entre les révolutions jacobine et bolchévique, l’admiration de Lénine pour Robespierre , la puissance du PCF au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’anti-américanisme du général de Gaulle, ajoutés à la passion kitsch mais profonde de nos intellectuels pour Dostoïevski et de nos catholiques pour les encens de l’orthodoxie, font de notre pays un terrain de jeu idéal aux yeux des services secrets russes.

    Staline disait que fomenter une révolution communiste en France était inutile : il entendait nous conquérir en douceur, par la manipulation politique et la contamination idéologique. Il nous pensait plus enclins à nous soumettre à son joug sans combattre que d’autres nations occidentales. La russophilie française n’est donc pas née d’un hasard culturel : elle est le fruit d’un long et patient travail de manipulation qui n’a jamais connu de périodes creuses.

    L’influence russe fut impressionnante dans les années 1940 à 1970, quand le PCF était le premier parti de France, investissant les entreprises nationalisées, l’enseignement supérieur, multipliant à l’infini associations, médias, pétitions, manifestations et grèves. Cette mainmise était logique parce qu’homogène idéologiquement : conçue par un empire communiste, elle prenait appui sur des organisations communistes. On savait à quoi s’attendre.

    Le nouveau parti russe

    À la fin du XX e siècle, coup de théâtre. Suite à la chute du Mur , la Russie cesse de financer grassement ses antennes françaises de gauche. C’est alors que naît un nouveau « parti russe » en France. À la surprise générale, il se situe à droite toute. Le KGB mise sur de nouveaux chevaux. L’accession au pouvoir de Vladimir Poutine est le signal de ce retournement stratégique.

    Autoritaire, parlant en flux tendu de « retour à l’ordre », de « civilisation traditionnelle », de « valeurs chrétiennes » – toutes choses, rappelons-le, auxquelles il ne croit pas un seul instant –, il est l’homme idéal pour séduire une droite française déstabilisée par le progressisme grandissant des Américains. Chirac, Sarkozy, Fillon, Villiers, Marine, Zemmour, Marion Maréchal, seront ses Georges Marchais de substitution.

    La droite tresse alors des couronnes de lauriers à Poutine. On le rencontre avec le plus grand respect. On l’invite avec faste. On le décore. On dit qu’on l’admire et qu’on souhaite à la France un leader aussi patriote. On le trouve plus européen que l’Union européenne. On lui fournit des armes – on tente même de lui vendre des parcs d’attractions. On lui emprunte de l’argent quand on est endetté. On se rend en Russie en observateur pour y valider officiellement les processus électoraux. On se prévaut de son respect. On se lie d’amitié avec les oligarques dont on sait pourtant qu’ils travaillent main dans la main avec le FSB .

    Roosevelt avait son « oncle Joe », la droite a désormais son « oncle Vlad ». Forte de sa doctrine gaulliste que l’on pourrait résumer par « plutôt se faire violer par Moscou que de faire l’amour avec Washington » , elle devient une officine de propagande prorusse plus enthousiaste encore que les diplomates russes.

    Quel est l’objectif de Poutine ? Il est triple.

    D’abord, faire de la France, si prompte à se prendre pour une prophétesse géopolitique, le porte-voix occidental du déclin américain. Ensuite, nourrir un vivier de politiciens kremlino-compatibles qui, s’ils prennent le pouvoir un jour, applaudiront les initiatives impérialistes de Moscou.

    Enfin, monter des kompromat , comme on dit en Russie : des dossiers qui, si nécessaire, seront exposés en place publique et détruiront les carrières des récalcitrants. Car, sachez-le, dès que vous entrez dans l’orbite accueillante du Kremlin, tous vos faits et gestes sont enregistrés, filmés, analysés et archivés. Lors d’un banquet à Moscou, après le verre de vodka de trop, vous avez lancé sur le ton de la plaisanterie que la France est un pays de minables ? C’est noté. À la moindre incartade, la presse française l’apprendra comme par magie. Tenez-vous à carreau, il n’y a plus de marche arrière.

    Le piège se referme

    Et les politiciens ne sont pas les seuls contaminés. Ce parti russe se trouve aussi bien chez certains militaires, diplomates, intellectuels, journalistes et prêtres. Comment sont-ils tombés dans le piège ? Par inculture avant tout mais aussi par intérêt, par fascination pour la supposée âme russe et pour le virilisme de la communication poutinienne.

    Le FSB a déployé ses charmes, ses honneurs, ses flatteries, ses selfies de prestige aux côtés de Poutine, ses promesses de contrats juteux et de soutien électoral. Aucun pouvoir au monde n’est aussi doué pour embrasser ses adversaires sur la bouche et en faire des amants. Combien se sont laissé étreindre par le poutinisme parce qu’il vomissait – à dessein – le mouvement LGBT !

    Maintenant, soyons justes : la plupart de ces compagnons de route de la tyrannie russe sont des proies plutôt que des prédateurs. Ils ont été bernés, envoûtés. Le FSB leur a menti parce qu’il ment tout le temps. Les authentiques taupes et les vrais corrompus sont rares. L’imprudence n’est pas une trahison consciente.

    Ce parti russe ne dirige pas la France, mais il est important numériquement, réellement influent et potentiellement dangereux. Le virus circule. Le rôle des libéraux est de vacciner. Il n’y a rien au monde que Poutine déteste davantage que toi, lecteur. Son idéologue, l’épouvantable Douguine, affirme que les libéraux sont « des sous-hommes » et que le libéralisme est « pire que la mort » .

    Prendre conscience de cette menace est un devoir : on ne gagne pas un duel sans l’accepter. Parce que la droite est opportuniste, elle est réformable. Réformons-la. La guerre en Ukraine nous en fournit l’occasion.

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      Le virus a tué l’ordre libéral

      Daniel Hannan · ancapism.marevalo.net / Contrepoints · Friday, 5 March, 2021 - 04:40 · 4 minutes

    l

    Par Daniel Hannan .
    Un article du John Locke Institute

    Les choses ne reviendront pas à la normale. L’impact politique et psychologique de la Covid-19 durera des décennies. Le monde vers lequel nous nous dirigeons en ressortira plus pauvre, plus mesquin, plus crispé, plus autoritaire.

    Une épidémie se déclenche désormais dans nos cerveaux. Nous devenons plus prudents et moins tolérants à l’égard de la dissidence. Nous exigeons la fermeté de l’État. Et cette façon de penser ne changera pas quand le virus disparaîtra.

    Les changements suite à la Seconde Guerre mondiale

    Pensez aux changements politiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ce fut  la dernière fois que les gens se sont sentis collectivement menacés à cette échelle. Les restrictions qui étaient censées être introduites dans l’urgence sont restées en place longtemps après la fin de l’urgence : rationnement alimentaire, cartes d’identité, conscription, économie contrôlée.

    Pourquoi ? Parce que les guerres et les épidémies nous renvoient à nos instincts de chasseurs-cueilleurs les plus primaires. Nous devenons plus repliés sur nous-mêmes, plus tribaux, plus collectivistes, plus hiérarchiques.

    En d’autres termes, les grandes perturbations de ce type nous rappellent à quel point l’ordre libéral est contre nature et combien l’individualisme et la prospérité des deux derniers siècles ont été fragiles et contingents.

    La mondialisation réduit la pauvreté, mais nous refusons de l’accepter

    « Le libre-échange, la plus grande bénédiction qu’un État puisse accorder à un peuple, est impopulaire dans presque tous les pays », écrivait Lord Macaulay en 1824. Depuis lors, les revenus mondiaux moyens ont augmenté, selon une estimation prudente, de 3000 %, alors qu’ils n’avaient guère augmenté auparavant.

    La mondialisation et l’ouverture des marchés ont permis de réduire miraculeusement la pauvreté. Prenez les mesures que vous voulez : alphabétisation, longévité, mortalité infantile, éducation des femmes, apport calorique, taille.

    Pourtant, sous l’emprise de nos instincts préhistoriques, nous refusons toujours de l’accepter. Nous nions l’évidence d’une prospérité croissante ; ou bien nous nous disons que l’augmentation du niveau de vie a un coût terrible, que la société est devenue sans âme et matérialiste, qu’il manque quelque chose.

    Chaque mouvement de protestation contre l’ordre libéral moderne – romantisme, existentialisme, fascisme, communisme, fondamentalisme religieux – est un cri torturé de notre homme des cavernes intérieur, qui aspire au collectivisme et à l’autorité du groupe social.

    En sortant de la chrysalide du confinement, nous nous trouvons subtilement transformés. La demande de gouvernements autoritaires de gauche et de droite est plus forte. Il y a davantage de protectionnisme, et donc plus de pauvreté. Il y a moins de tolérance à l’égard de la dissidence. Il y a davantage de politique identitaire, la forme ultime de collectivisme car elle définit les gens, non pas en tant qu’individus, mais en tant que groupe.

    « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol », écrivait Hegel. Il se peut que les idées que nous tenions pour acquises à l’époque moderne – que l’individu est plus qu’une simple partie d’un collectif, que les dirigeants ne devraient pas pouvoir établir les règles au fur et à mesure, que ceux que nous n’aimons pas pourraient encore avoir des choses utiles à dire, que nos relations les uns avec les autres ne devraient pas être définies par la naissance ou la caste – aient été une erreur, une exception.

    Nous arrivons peut-être, pour ainsi dire, à la fin d’un bref âge interglaciaire entre deux longues périodes glaciaires.

    Il est temps de célébrer l’ordre libéral

    Alors que les glaciers se retirent, marquons ce que nous laissons derrière nous. Célébrons le miracle extraordinaire qui a libéré la race humaine de dix mille ans de servitude et qui nous a élevés à un sommet de richesse et de bonheur qui était inimaginable jusque très récemment.

    Reconnaissons les résultats d’un système de marché qui a mis fin à l’esclavage, brisé les tyrannies, élevé le niveau de vie des gens ordinaires, des femmes libérées ainsi que des minorités, un système qui a défendu la dignité de l’individu.

    Célébrons le premier modèle économique qui a permis aux gens de progresser, non pas en aspirant le pouvoir en place, mais en offrant des services à ceux qui les entourent. Faisons le deuil, en passant, de l’ordre libéral qui, avant la pandémie, a épongé les dernières flaques de pauvreté sur cette planète.

    Reconnaissons ce moment capitaliste, où la raison a vaincu le dogme et où les personnes ordinaires ont pu profiter de modes de vie dont les rois médiévaux n’auraient pas pu rêver. C’est une prouesse d’autant plus remarquable qu’elle n’a pas été comprise ou appréciée. Ses bénéficiaires sont restés méfiants et hostiles jusqu’au bout.

    Ce n’est que maintenant, peut-être, alors que nous retournons à notre condition naturelle, que nous apprécions ce que nous perdons.

    Traduction par Justine Colinet pour Contrepoints de The Virus Has Killed the Liberal Order de John Locke Institute